Internet et prise de risques
Une prévention ciblée vers les sites de rencontre
Alors que les pratiques sexuelles à risques, notamment chez les homosexuels,
semblent revenir en force, associations et chercheurs se penchent sur l’usage
sociosexuel d’Internet. Sites de rencontres ou promouvant la prise de
risques, et échappant à la prévention, sont passés
au crible. Car aujourd’hui, le Web est un gigantesque point de rendez-vous
pour les rencontres éphémères, mais aussi un lieu unique
pour élaborer un nouveau type de prévention.
Phénomène surmédiatisé ou véritable lame
de fond anti-prévention, on n’a jamais autant parlé du « bareback »,
cette pratique – identifiée il y a dix ans aux Etats-Unis – qui
consiste à revendiquer une sexualité sans préservatif
entre des personnes ayant le même statut sérologique, voire un
statut discordant. Ce choix, présenté parfois comme volontaire
et militant, ne peut pas passer inaperçu dans un contexte de retour
des contaminations, notamment chez les homosexuels.
Dans ce débat, Internet est largement mis en avant : pas besoin de
multiplier les recherches pour trouver des sites, homos ou hétéros,
revendiquant haut et fort la prise de risques lors des rencontres, qu’il
s’agisse de bareback ou de simple exaltation du thanatos qui
sommeille en chaque internaute en quête de sexualité « dangereuse ». « Les
personnes qui se rendent sur un site bareback n’ont pas forcément
expérimenté ces pratiques. Elles s’y rendent parfois par
pur fantasme », tempère Hervé Baudoin, référent
gay à Sida info service intervenant auprès de certains sites
spécialisés. Car Internet est le lieu du fantasme, du partage
anonyme, de la rencontre virtuelle permettant à chacun de rester chez
soi tout en recherchant des sensations fortes. « Ces personnes ont
souvent besoin de parler de choses qu’ells ne peuvent pas aborder ailleurs. »
Si les études disponibles sur le sujet identifient clairement ce
phénomène comme marginal, le barebacking via Internet
pose indéniablement un problème fondamental à la prévention
classique contre le VIH. « Le problème des sites bareback,
explique Stéphane Delaunay, chargé de la communication VIH-IST à l’Institut
national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes)
(1), c’est qu’ils concernent des gens qui ont pris une décision.
Ce n’est pas une campagne de prévention contre le VIH qui les
fera changer d’avis. Ces sites ne vendent généralement
pas d’espace publicitaire et ne recherchent pas de partenariats. » Et
plus généralement, la prévention sur Internet ne ressemble
pas à cette prévention « traditionnelle », géographiquement
ciblée, consistant à investir les lieux de rencontres, les bars,
avec des brochures d’information, des lubrifiants et des préservatifs.
Les chercheurs à l’assaut du Web
Partant de ce constat, des chercheurs, en particulier des sociologues, ont
lancé des études par le biais d’enquêtes en ligne
afin de mieux comprendre les comportements sexuels liés à l’utilisation
d’Internet. Au cours de ces derniers mois, ces enquêtes se sont
multipliées, faisant écho à des études menées
outre-Atlantique sur la promotion de sexualités marginales, comme le bareback ou
le sadomasochisme. Citons d’abord les travaux de l’équipe
d’Alain Léobon, sociologue au CNRS et coordinateur du projet
français du collectif « Cruise » (Montréal), qui
bénéficient du soutien financier de l’Agence nationale
de recherches sur le sida (ANRS) et visent à cerner l’usage d’Internet
et ses répercussions sur les conduites sexuelles dans la population
homo et bisexuelle (2), en collaboration avec Sida info service.
Ces travaux s’appuient sur le Gay Net baromètre, une enquête
en ligne réalisée en 2004 auprès des internautes de deux
sites de rencontres, l’un sadomasochiste, « smboy », l’autre bareback, « bbackzone ».
Sida info service intervient depuis trois ans sur ces sites grâce au
portail de prévention « safeboy », qui permet d’organiser
des chats, des groupes de parole et surtout des questions-réponses
avec des internautes. Une prévention réelle, mais qui ne concerne
pas forcément ou exclusivement le VIH. « Sur “smboy”,
résume Hervé Baudoin, les questions portent sur le VIH, mais
plus généralement sur des questions de base concernant la prévention,
les risques liés à une fellation, aux pratiques sadomasochistes.
Sur le site bareback, le VIH est souvent mis de côté,
et les inquiétudes portent sur les IST [infections sexuellement
transmissibles], qui sont plus immédiatement visibles. »« Il
ne s’agit pas pour nous d’imposer une prévention, ajoute
Nicolas Reymes, coordinateur des actions Internet de l’association. On
se tient simplement présent pour ceux qui nous solliciteraient quant
aux risques liés à leurs pratiques. » Les groupes
de paroles peuvent rassembler une dizaine de personnes, et fonctionnent plutôt
bien, selon les intervenants.
L’autre piste est explorée par Philippe Adam, sociologue à l’I-PSR
(Institut for Psycho Social Research), aux Pays-Bas, et qui travaille avec
l’Inpes. Moins ciblées sur le bareback, beaucoup plus
généralistes, les recherches de son équipe s’appuient
sur les résultats d’une autre enquête en ligne, menée
conjointement avec www.citegay.fr, l’un des principaux sites homosexuels
en France, et le Syndicat national des entreprises gaies (Sneg) (3).
Champ libre pour la prévention
Sur la base de ces études, l’Inpes travaille avec Philippe
Adam sur l’élaboration d’un site de councelling sur
le modèle des sites de prévention existant aux Pays-Bas. « L’idée,
explique Stéphane Delaunay, n’est plus d’adresser des
messages de prévention à la communauté gay dans son ensemble,
mais de toucher les individus au sein de ce groupe très éclaté.
Il s’agira d’un questionnaire en ligne qui permettra, en fonction
des réponses données par les internautes, de déterminer
des profils et de donner des conseils adaptés. » Ce projet
ne devrait cependant pas voir le jour avant deux ans.
En attendant, l’Inpes continue de faire de la prévention sur
Internet sur plusieurs fronts. D’abord, la prévention classique,
qui a débuté sur le Web il y a cinq ans : déclinaison
de campagnes presse, bannières publicitaires, « pop up » sur
des sites de rencontre comme www.gayvox.com, www.citegay.fr, et sur les sites éditoriaux
de magazines, soit en achetant des espaces publicitaires comme n’importe
quel annonceur, soit en créant des partenariats avec les sites. « Les
homos sont une population prioritaire pour la prévention. Nous sommes
en recherche constante de nouveaux moyens pour les toucher », ajoute
le responsable de l’Inpes.
L’autre cheval de bataille de l’Inpes, c’est la création
de sites spécifiques de prévention, avec des liens sur d’autres
sites connus. C’est le cas de www.e-vonne.com, un site de prévention à destination
des gays, créé il y a quatre ans, qui a le mérite et
l’originalité de concevoir des petits clips animés racontant
une histoire avec des personnages récurrents et beaucoup d’humour.
Une belle trouvaille qui a intéressé tant les sites Internet
que la chaîne de télévision Pink TV, qui diffuse les épisodes.
On pourrait s’étonner que la prévention à destination
des sites généralistes et hétérosexuels soit encore
si rare sur Internet. L’une des raisons : les sites de rencontres pour
hétéros n’affichent pas clairement une finalité sexuelle.
L’Inpes a bien tenté l’expérience, il y a trois
ans, avec www.meetic.fr, l’un des principaux sites de rencontre généralistes
en France, mais visiblement sans grand résultat. Autre tentative, créer
ex-nihilo des sites de rencontres pour diffuser des messages de prévention.
Là encore, ce fut un échec.
Aujourd’hui, les jeunes constituent naturellement une cible importante
pour les messages de prévention sur Internet. C’est à ce
titre que Sida info service intervient sur le site www.tasante.com, créé il
y a quelques années pour les moins de vingt ans à l’initiative
de la radio Skyrock. De son côté, l’Inpes devait lancer à la
fin du mois de janvier un nouveau site de prévention dédié aux
jeunes, visuellement attractif et très interactif, www.protegetoi.org
doté d’un certain nombre de liens avec des sites connus, donnant
des conseils en matière de sexualité et de prévention
et offrant à ses jeunes visiteurs toutes sortes de gadgets virtuels
comme les e-cards et les fonds d’écran. (4) « L’un
des avantages d’Internet, conclut Stéphane Delaunay, c’est
d’être un média assez peu censuré. Nous avons une
grande liberté pour concevoir des campagnes de prévention moins édulcorées. »
I mpossible de dire, aujourd’hui, si la prévention sur Internet
a un effet sur les visiteurs de sites, qu’ils soient spécialisés
ou généralistes. Mais les associations s’accorderont sur
le fait que cet espace virtuel, par le nombre de rencontres qu’il génère,
ne peut en aucun cas être laissé de côté.
Vincent Michelon
(1) L’Inpes finance des campagnes de prévention
multimédia, presse, télévision et Internet.
(2) Le compte rendu de ces travaux figure sur le site www.gaystudies.org
(3) Cette enquête est disponible
sur les sites www.citegay.fr et www.sneg.org
(4) A noter également, la création en cours d’un
site gay : www.havefun.fr