Accueil > Nos publications > Article (archive)

The Gift, un documentaire sur le bareback

Le sida en cadeau

Comment est-on passé d’un réel souci de protection à des prises de risques revendiquées, voire au désir affiché de recevoir ou de donner le VIH ? Dans son documentaire The Gift (2002, 62 minutes), la réalisatrice Louise Hogarth (1) nous livre des témoignages saisissants et une réflexion approfondie sur ce sujet d’une dramatique actualité. Un documentaire essentiel, qui n’a pourtant encore jamais été diffusé en France.

« Ce cadeau, tu l’ouvres, et il est vide. » Le documentaire The Gift (Le Cadeau), de l’Américaine Louise Hogarth, s’ouvre sur le désespoir de Doug Hitzel, un jeune homme au visage raphaélique, qui raconte comment il en est venu à désirer attraper le VIH – à devenir un « bug chaser ». Arrivé à 19 ans à Los Angeles pour s’insérer dans une communauté d’homosexuels, Doug, trop jeune pour profiter des bars gays, se tourne vers les soirées bareback. Là, impossible de mettre un préservatif : « Le fait de demander à nos partenaires de se protéger nous stigmatisait immédiatement. » L’idée de s’infecter chemine alors lentement dans sa tête, devenant peu à peu hautement désirable, un cadeau magnifique qui donnerait une identité reconnue, valorisée et ouvrirait les portes d’une sexualité enfin épanouie et délivrée de ses peurs. Quelque temps plus tard, tolérant difficilement ses traitements, il se rend compte de son erreur tragique.

 

Le film The Gift n’est pas un cadeau. C’est un coup-de-poing dans la figure. Il ne parle pas seulement de ce qui pousse des personnes à vouloir devenir séropositives ou à transmettre le virus, mais surtout de l’éclipse de la vigilance, de la multiplication des pratiques à risque, le VIH/sida étant désormais perçu comme une maladie chronique que les traitements existants permettent de bien gérer. On y voit comment avec l’Internet, le bar gay le plus vaste de la planète s’est ouvert. Les très nombreux sites de bareback permettent à chacun de penser pouvoir vivre une sexualité où le VIH/sida n’est plus un problème. Vous ne l’avez pas encore : des rencontres de séroconversion vous proposent de vous mettre en relation avec de généreux donateurs de virus – les « gift givers ». Vous ne voulez pas vous en soucier : pas de problème, puisque personne ne veut en parler. Sur les sites Internet s’organisent ainsi des rencontres plus ou moins privées où, comme dans la L. A. Sex House (club avec huit soirées par mois, qui réunissent une centaine d’hommes), le silence autour du VIH et du statut sérologique est la politique admise et demandée par tous. Dans ces lieux, ceux qui viennent sont supposés séropositifs et l’on ne veut pas savoir si ce n’est pas le cas. Un contrat tacite s’installe donc, qui renvoie chacun à son… irresponsabilité.

 

La force du film de Louise Hogarth réside dans la juxtaposition qu’elle opère entre ce monde où le discours de prévention sur le VIH a cessé d’être audible et, de l’autre côté du miroir, celui de la séropositivité. La réalisatrice nous fait assister aux discussions d’un groupe de soutien de séropositifs : quatre hommes – âgés de plus de 40 ans et qui n’ont pas choisi d’attraper le virus – y parlent des effets secondaires de leurs traitements, des craintes qu’ils ont pour leur cœur, leur foie, etc. L’un évoque sa difficulté à s’engager dans une relation intime parce qu’il craint de faire subir une perte à un être aimé. Ces peurs concrètes, liées à la maladie, font ressortir plus férocement encore l’aveuglement des barebackers, leur manque de repères et leur méconnaissance des traitements. Les témoignages des uns et des autres, ainsi que les interventions du psychanalyste Walt Odets (2) éclairent peu à peu l’extrême situation à laquelle on en arrive aujourd’hui.

 

Laetitia Darmon

 

(1) Louise Hogarth est la fondatrice et directrice de la société indépendante de production de documentaires Dream Out Loud (www.dolfilms.org). Elle a réalisé plusieurs documentaires avant The Gift.

 

(2) Le psychologue clinique et psychothérapeute Walt Odets, auteur de Séronégatif au temps du sida intervient à plusieurs reprises dans le documentaire, pour apporter des éclairages sur le bareback et le phénomène de bug chasing.

 

 

Entretien avec Louise Hogarth, réalisatrice de The Gift
« On ne dit plus qu’une personne séropositive est morte du sida »

Louise Hogarth a fondé et dirige une société indépendante de production de documentaires. Dans The Gift, elle a souhaité lancer un cri d’alerte contre les pratiques à risque.

 

uelle est l’ampleur du phénomène de recherche et de don du virus ?

Louise Hogarth  : Les « bug chasers » et « gift givers » ne sont pas nombreux à se revendiquer comme tels. Leur exemple me sert à capter l’attention sur le thème qui me tient à cœur : la croissance exponentielle du nombre de personnes qui s’engagent sans protection dans des pratiques hautement risquées. Elles ne se consi-dèrent pas comme recherchant ou donnant le virus, mais leurs comportements ont les mêmes conséquences. Il suffit d’aller faire un tour sur les sites dédiés au bareback pour se faire une idée de l’étendue de cette pratique, dont les hétérosexuels ne sont pas absents. Le phénomène est mondial et j’ai voulu, à travers mon film, lancer un cri d’alerte, pour que cette situation dramatique cesse.

 

Comment expliquer ce fossé entre les séropositifs qui subissent la maladie dans leur chair et l’inconscience de ceux qui ne se protègent pas alors qu’ils ont des pratiques risquées ?

Il y a plusieurs éléments de réponse. L’un d’eux tient à l’histoire du sida avant l’arrivée des traitements. L’épidémie a été terriblement meurtrière et elle a ancré chez les séronégatifs une sorte de culpabilité du survivant, en même temps qu’un besoin d’être reconnu. Avant l’arrivée des traitements, la peur du VIH primait sur ce désir. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le VIH est de plus en plus perçu comme un facteur de distinction, d’identité, désirable de surcroît, parce que les messages diffusés sur la maladie sont positifs. On y voit des hommes attirants, en pleine santé. Le psychologue Walt Odets l’exprime très bien quand il dit « qu’on ne sait plus aujourd’hui pourquoi il faudrait mettre le préservatif ; les messages de prévention n’ont plus aucun sens ». Aucun ne parle des effets secondaires désastreux des antirétroviraux, qui font mourir les malades, pas plus qu’on ne dit aujourd’hui qu’une personne séropositive est décédée du sida : on évoque un arrêt cardiaque ou une pneumonie, sans dire que ceux-ci sont dus aux traitements contre le sida.

 

La prévention vous paraît donc responsable de la situation actuelle ?

Oui, dans une très large mesure. Certes, nombreux sont ceux qui voudraient faire des drogues (surtout du Crystal) les premières responsables. J’ai pour ma part refusé de parler de ce facteur dans mon film, car j’estime que c’est encore pour la communauté gay une manière de se dédouaner. Il faut le reconnaître : les messages de prévention des associations ont été construits, au début de l’épidémie, de façon à ménager les personnes séropositives et c’était une bonne chose ; mais nous en mesurons aujourd’hui les effets pervers, puisqu’une large proportion de population n’a plus suffisamment peur du sida pour s’en protéger, ni le moindre désir d’en entendre parler. « Ne rien demander, ne rien dire », telle est la nouvelle devise des gays d’un bout à l’autre du globe. Je souhaite éveiller leur attention, susciter le débat. Il faut que les messages de prévention soient entièrement remaniés, car ceux qui existent sont à présent absolument inaudibles. Les gens, même les plus inconscients en apparence, ont envie de connaître la vérité. Et si on leur disait ce qu’il en est, ils seraient si horrifiés qu’ils ne pourraient pas ne pas l’entendre. Tout cela peut se réaliser sans stigmatiser les séropositifs.

 

Avez-vous été aidée financièrement pour réaliser ce film ?

Non, en dehors de la Aids Healthcare Foundation de Los Angeles, qui m’a octroyé 10 000 dollars, je n’ai reçu aucun financement et les organisations de lutte contre le sida m’ont tenue à distance. Quelques amis m’ont donné de l’argent, parce qu’ils estimaient que ce film pouvait servir de catalyseur à une prise de conscience dans le milieu gay. Au final, j’ai dû vendre ma maison pour terminer mon film, et je suis restée trois ans et demi sans salaire.

 

Votre film a été montré dans plus de 120 festivals du monde entier. Comment a-t-il été reçu ?

J’ai été agréablement surprise par sa réception. On m’avait dit que mon film risquait de susciter des réactions homophobes de la part des hétérosexuels. Mais il n’en a rien été. J’ai par exemple diffusé The Gift auprès d’un public de Noirs Sud-Africains : ils n’y ont pas vu un problème gay, mais une thématique relative à la condition humaine. La communauté gay a elle aussi bien réagi. Beaucoup m’ont dit qu’ils avaient la sensation que j’abordais un sujet tabou et qu’ils étaient contents que j’ouvre la discussion. Les plus grandes réticences me sont venues des responsables associatifs qui ont craint que la diffusion de mon film ne leur coupe leurs financements. J’espère que ce film va tout de même susciter une réflexion de la part de la base associative, car c’est à partir de cette base seulement que pourra s’amorcer un changement dans les stratégies de prévention.

Propos recueillis par L. D.

© Arcat 2001-2012 - Mentions légales - Site réalisé par Presscode - Contact :