Entretien avec Pierre Haski
Le sang contaminé de la Chine
Au début des années 90, les autorités sanitaires de la province du Henan ont incité les paysans les plus pauvres à vendre leur sang pour compléter leurs revenus. Cette collecte, destinée à enrichir la Chine qui avait interdit très tôt l'importation de produits sanguins pour lutter contre le VIH (!), s'est produite dans d'incroyables conditions sanitaires : seringues partagées, sang réinjecté après extraction du plasma… Dès 1995, le virus du VIH a été découvert dans le circuit de ce commerce, interdit par Pékin. Mais les autorités du Henan ont décidé de cacher la vérité, soit la contamination de centaines de milliers de paysans. Alors que la Chine se développe, ces oubliés de la croissance meurent aujourd'hui sans soin, sans aide et en silence. C'est ce scandale de santé publique et de cynisme politique que Pierre Haski, le correspondant de Libération à Pékin, dénonce dans Le sang de la Chine. Un livre qui ne paraît pas en Chine…
Pierre Haski :
Plusieurs cas de procès pour contamination lors de transfusion à l'hôpital ont eu lieu en Chine, et ont été gagnés par les victimes. Des compensations financières leur ont été octroyées par les juges chinois. Dans le cas du Henan, pas un seul procès, ni d'officiels poursuivis pour leur rôle dans l'organisation du commerce du sang ou dans la conspiration du silence qui a suivi, ni de responsables de stations de collecte du sang. Deux raisons à cette différence de traitement : d'une part, la couverture politique de toute cette affaire par les plus hautes autorités de la province, d'autre part l'absence de preuves matérielles de ce qui s'est passé. Les paysans contaminés ne détiennent pas le moindre reçu ou papier prouvant qu'ils vendaient leur sang. La liste des morts du sida dans les villages, ou des certificats de séropositivité ne constituent pas des éléments de preuve en justice.Vous parlez de la censure exercée contre les journalistes chinois qui ont travaillé sur ce dossier, les intimidations que vous avez subies. Comment cela se passe-t-il aujourd'hui ?
P. H. : L'accès aux villages contaminés du Henan reste interdit aux journalistes, chinois ou étrangers, sauf ceux qui seraient dûment encadrés par des officiels. Pour interviewer des paysans séropositifs l'an dernier, il nous a fallu travailler de nuit, arriver dans les villages après minuit, clandestinement, et en repartir avant la levée du jour. Ces restrictions sont encore en vigueur aujourd'hui, expliquant la faible couverture médiatique de ce scandale, malgré son ampleur.
Comment expliquez-vous la réaction rapide du gouvernement chinois après la crise du Sras, et l'absence de réaction pour les contaminés par le commerce du sang ?
P. H. : La principale différence entre le Sras et le sida tient aux retombées internationales et économiques. Le Sras, parti de Chine, avait gagné plusieurs pays étrangers dont le Canada, Singapour, le Viêt Nam, et l'Organisation mondiale de la santé (OMS) était particulièrement mobilisée par l'apparition de ce nouveau virus. La tentative de mensonge sur les foyers découverts à Pékin a eu un impact important à l'étranger et risquait d'entamer la crédibilité du gouvernement chinois, nuire à sa capacité à attirer les investissements étrangers. D'où le virage à 180°, le limogeage du ministre de la Santé et du maire de Pékin, et la transparence relative dans la suite des opérations. Dans le cas du sida dans le Henan, il n'y a pas d'enjeu international, et encore moins d'enjeu économique s'agissant de certains des paysans les plus pauvres du pays. Et la communauté internationale n'a pas mis de pression sur la Chine pour assurer la même transparence que sur le Sras. Plus généralement, c'est aussi le statut des paysans, anciens héros de l'ère maoïste, qui est en cause : les 600 à 700 millions de paysans sont les perdants de la transformation de la Chine, les oubliés du miracle économique. Ils sont également méprisés par la classe des nouveaux riches des grandes villes. Le sida du Henan est à voir dans ce contexte.
Vous évoquez le rôle croissant des Organisations non gouvernementales dans le pays. Est-ce que la société civile est la solution pour que la Chine s'éveille ?
P. H. : Les ONG chinoises ont joué un rôle important pour empêcher que le scandale soit totalement étouffé. Mais leur liberté d'action et d'expression est encore très limitée. Les ONG antisida sont interdites de séjour au Henan, et leur capacité d'action en faveur des paysans contaminés ou des orphelins est entravée. Le statut des ONG en Chine est lui-même un handicap au développement de la société civile, sans compter les vraies-fausses ONG qui sont légion.
Néanmoins, c'est un phénomène important des dernières années que l'émergence de cet embryon de société civile, non seulement dans l'action contre le sida, mais de nombreux autres problèmes de société, l'environnement, la justice, les expropriations immobilières, ou encore les droits des consommateurs. C'est un phénomène important pour le développement d'une société plus ouverte.
Les pressions internationales peuvent-elles être la solution ?
P. H. : La complaisance internationale dont bénéficie la Chine depuis qu'elle est devenue l'objet de convoitise de tous les investisseurs a certainement contribué au silence officiel sur le scandale du Henan. L'intervention internationale a toutefois aidé la Chine à évoluer sur la question de l'épidémie. L'Onusida, les ONG comme Médecins sans frontières (MSF), des fondations privées comme celle de Bill Clinton, ou des milieux universitaires comme l'équipe de Harvard, ont aidé à la prise de conscience en Chine des dangers d'ignorer le sida. Hélas, lorsque le gouvernement a commencé à bouger dans la bonne direction, les intervenants extérieurs ont cessé de faire pression à propos du Henan, de peur de compromettre une évolution globalement positive… Pour avoir ren-contré les victimes de ce scandale, je pense qu'on n'a pas le droit de les sacrifier sous prétexte que le gouvernement adopte désormais une meilleure attitude ailleurs. Ce n'est pas un service à rendre à la Chine elle-même qui ne peut pas devenir un pays moderne et inséré dans la communauté internationale, tout en glissant sous le tapis les victimes de son développement économique accéléré.
Quelle est la situation aujourd'hui des orphelins du sida en Chine ?
P. H. : Toutes les initiatives d'ONG de venir en aide aux milliers d'orphelins du sida dans le Henan ont été violemment réprimées, j'en ai personnellement été le témoin lors de la fermeture d'un orphelinat monté par l'une d'elles. Les autorités de cette province se privent ainsi d'un apport essentiel non seulement pour lutter contre l'épidémie, mais aussi pour traiter socialement le problème aigu du sort des orphelins. Les annonces gouvernementales sur la gratuité scolaire ou les allocations aux orphelins sont rarement suivies d'effets. Le Dr Gao Yaojie, médecin à la retraite du Henan qui a joué un rôle-clé dans cette affaire, a lancé l'an dernier un cri d'alarme en faveur des orphelins. Mais sans grand écho.
Une partie des bénéfices de votre livre ira à ces orphelins. Par quel biais ?
P. H. : Un quart des bénéfices du livre va à une ONG chinoise, sur un compte spécial destiné à venir en aide aux orphelins du Henan. Mais les conditions que je viens de décrire rendent leur action très difficile, et l'efficacité de ces sommes très relative. C'est un immense regret.
Dépassez-vous votre rôle de témoin en publiant ce livre ?
P. H. : Je ne pense pas sortir du cadre de mon travail journalistique en publiant ce livre. C'est l'essence même de ce métier que de s'intéresser et de révéler des affaires de ce genre. Avec, en permanence à l'esprit, l'espoir d'aider à résoudre des situations qui relèvent de l'injustice ou de l'arbitraire. C'est la même démarche qui m'a animé avec Le Journal de Ma Yan qui a donné naissance à une ONG, Enfants du Ningxia (1), qui mène une importante action sur le front de l'éducation dans une province défavorisée et oubliée. Le fait d'être un étranger me donne évidemment plus de latitude que pour les journalistes chinois. Mais n'oublions pas que le premier article sur ce scandale a été écrit par un journaliste chinois dont je raconte l'histoire dans le livre : il a perdu son emploi et a dû s'enfuir de sa province. Ce journalisme-là existe aussi en Chine, et il est autrement plus dangereux que pour un Occidental.
Christelle Destombes
Site Internet : www.enfantsduningxia.org
Le sang de la Chine, Pierre Haski, Editions Grasset, Paris, 2005 (cf. VuLu p. 33).

