Renouveler la prévention sida
Parle à mon c…, ma tête est malade !
Quid de la prévention dans un contexte de re-lâchement des pratiques de « safe sexe » ?
« Baiser sans capote, ça vous fait jouir ? », demandait insolemment Act-Up Paris sur ses affiches de la Gay Pride 1999. Bien sûr, tous les aficionados du Marais, toutes les associations, tous les serviteurs de l'État, du ministère de la Santé, mais aussi sans doute les réverbères, les mamies à toutous, etc. devaient répondre « non » en cœur ! Ce ne fut pas le cas. Nous préférons faire l'amour sans préservatif et « nous », c'est vous, c'est moi, ici comme ailleurs, en tout point du globe.
De fait, le préservatif ne sert à rien pour jouir, il sert exclusivement à se protéger des infections sexuellement transmissibles et est aussi un moyen de contraception. Il n'a pas d'autre utilité - contrairement au fantasme, à l'excitation, au désir… - que de permettre la liberté de la jouissance, chaque fois que la jouissance risque d'atteindre à l'intégrité physique des personnes sexuellement en présence.
Le préservatif est un garant des libertés lorsque :
> l'un des partenaires est séropositif, ou atteint d'une autre IST, quand les autres ne le sont pas ;
> les partenaires en présence n'ont pas la certitude de ne pas être porteurs d'une IST ;
> les partenaires en présence sont séropositifs au VIH, mais ont des charges virales et/ou une histoire thérapeutique discordante (charge virale non contrôlée, profils de résistance différents aux ARV…) ;
> la sexualité en jeu est possiblement reproductrice et que la femme n'a pas de contraception.
A partir de là, il devient évident que pour abandonner le préservatif, il est nécessaire qu'une discussion s'établisse entre les intéressés et qu'ils s'assurent de leurs connaissances respectives des risques qu'ils encourent et adaptent en conséquence leurs pratiques sexuelles.
Tout cela revient à rappeler que la communication verbale est un préliminaire indispensable à la communication érogène. Et si cette communication verbale est impossible (sexualité anonyme, sexualité de groupe, charge émotionnelle trop forte empêchant le dialogue, etc.), il n'y a alors pas d'alternative au préservatif. Comme, d'autre part, la prévention ne se discute pas, ni ne se rediscute dans le feu de l'action, la prévention doit absolument être vécue par tous les individus comme une attitude réflexe.
L'exemple que l'on peut prendre pour illustrer ce que devrait être cette attitude réflexe est celui du port obligatoire de la ceinture de sécurité pour les automobilistes. L'automobiliste qui met sa ceinture en prenant le volant, la met au moins autant par peur du gendarme que pour se prémunir d'un éventuel accident, peu importe sa motivation et si le « réflexe gendarme » est ce qui lui permet de se protéger. La nécessité indiscutable de laisser la sexualité dans la sphère privée, quand elle est librement consentie, contraint cependant chaque individu à se forger son propre comportement réflexe. Pour autant, le comportement et la liberté individuelle ne peuvent s'appréhender, s'élaborer et faire sens qu'à la condition de tenir compte des relations communautaires et des interactions entre individus au sein de la société. Aussi, la construction de comportements réflexes individuels nécessite d'être travaillée et discutée de façon communautaire. C'est pourquoi les tentatives de justifier des comportements irresponsables ou suicidaires au nom des sacro-saintes libertés individuelles déconnectées complètement des notions de « vivre ensemble », au motif que chacun est responsable de ses choix, ne sont que des tentatives tout aussi irresponsables que les comportements qu'elles essayent de justifier.
Morale, religion et prévention ?
Aujourd'hui encore, même en France, la séropositivité demeure une maladie « honteuse », et ce malgré le travail remarquable fait par les associations de lutte contre le sida, nombre de personnels soignants et de mouvements politiques, ressortissants de la société civile. Apprendre sa séropositivité pose toujours de façon plus ou moins cruciale la question de la honte en fonction du niveau d'information de chaque personne découvrant son nouvel état de santé :
> honte de n'avoir pu éviter une contamination dont on ne peut plus dire que l'on « ne savait pas » ;
> honte de devoir implicitement faire l'aveu de son inconscience passée ;
> honte enfin de faire dans sa chair l'expérience que le sexe a ses raisons que ni le cœur, ni la raison, ne peuvent parfaitement contrôler.
La relation sexuelle n'est pas la relation émotionnelle, pas plus qu'elle n'est la relation intellectuelle. Raison pour laquelle, parmi les ardents défenseurs de la « morale » et de la « religion », on trouve toujours un nombre conséquent d'hommes et de femmes adultères, d'abuseurs d'enfants et d'hétérosexuels bons teints s'envoyant en l'air, en cachette, avec des gens de même sexe… Ils sont nombreux, les Mister Hyde, parmi les Docteur Jekyll défenseurs des « valeurs », dès que leurs femmes ou l'Église ne les regardent plus !
La prévention des maladies sexuellement transmissibles ne se fait pas au niveau religieux ou moral, elle se fait au niveau sexuel. En faisant du doute, des errements et de l'erreur le bastion de toutes les hontes, religion et morale provoquent de l'impensé et se retrouvent complices de toutes les lâchetés, facteurs de contamination, et trahissent leurs nobles missions. Partout où religion et morale ne sont pas synonymes d'asservissement sexuel, de déni et d'hypocrisie, et où les leaders d'opinion laissent les acteurs de santé publique faire leur travail d'information non discriminante et hors jugement de valeur, on assiste à un contrôle relativement efficace de la pandémie. Partout ailleurs, l'enfer est devenu réalité quotidienne. Refuser de reconnaître le « mal » ne l'a jamais fait disparaître, cela ne fait que rendre le « mal » plus violent, c'est tout.
Le bareback dans tout ça ?
Le bareback, en tant que mot comme en tant qu'idée, est une mode. Le mot comme l'idée passeront. Comme par ailleurs, il y a autant de définitions du bareback que de gens qui le pratiquent, le bareback n'est rien d'autre qu'une auberge espagnole où chacun peut tenter de justifier le fait de « baiser sans capote ».
L'infection à VIH est une maladie grave, incurable, avec son cortège de souffrances. Pourrions-nous écouter quelqu'un dire qu'il ou elle souhaite avoir ce cancer dont son proche parent est mort après maintes opérations, chimiothérapies et rayons, sans immédiatement penser que la propension au malheur de cette personne relève d'une problématique de réconciliation avec la vie, sinon d'une psychothérapie ? A quoi tient ce délire de vouloir embrayer le pas à la spirale de la souffrance qu'est le sida ? Devenir séropositif, c'est être condamné à avoir une santé précaire, à s'obliger à un suivi médical régulier et lourd, puis à prendre des traitements contraignants avec des effets secondaires invalidants.
Pourquoi, alors, vouloir donner un statut particulier aux règles simples de la prévention contre le VIH ? D'autant que ces débats nous éloignent de deux réalités quotidiennes qui, pour être plus prosaïques, n'en exigent pas moins d'attention et de travail :
> le goût du risque prend ses racines dans le goût pour la vie et nous conforte dans un sentiment d'invincibilité ;
> faire l'amour, c'est être au plus fort de la vie et déjà dans l'oubli de tout, que nous autres Français appelons « petite mort », donc très loin de nos certitudes de prévention à chaque fois qu'un être aimé meurt du sida, ou qu'un enfant vomit son repas avec sa prise d'antiviraux.
A vouloir toujours donner au sida un statut politique, intellectuel et sociétal particulier, on en oublie qu'il touche des millions de femmes, d'hommes et d'enfants, qui, tous porteurs du virus qu'ils soient, sont d'abord et avant tout des sujets confrontés aux réalités de leur condition humaine. Le sida ne place pas le sujet hors de sa condition, il ne fait que démultiplier la complexité de cette condition.
Nous avons tout à gagner à placer cette maladie dans l'expérimentation personnelle et quotidienne de notre humanité, avec ses complexités et notre propension naturelle à vouloir simplifier, catégoriser, évacuer, et non dans un champ d'expérimentations idéologiques.
Alors par où « re »-commencer ?
Les trithérapies nous ont redonné une vraie espérance de vie et ont réconforté l'ensemble des communautés les plus touchées dans un possible retour à l'individualisme forcené qui prévaut dans nos sociétés riches. La solidarité envers les personnes malades n'a plus de sens puisqu'on ne nous « voit » pas davantage que l'on ne « veut » nous voir. De même, le nombre de morts du sida, ici, chaque année, est désormais trop « faible » pour que quiconque s'en émeuve, sinon les militants associatifs et les familles concernées. Tous les messages de prévention, alors, utilisant le ressort de la peur, paraissent pour ce qu'ils sont : de la surenchère alarmiste d'autistes qui ne savent pas à qui ils s'adressent.
Puisque nos sociétés ont fait le choix de l'individualisme, il faut s'adresser à l'individu. C'est infantilisant, nous le savons, mais nos cerveaux sont désormais formatés par les messages publicitaires télévisuels et ça ne sert à rien de vouloir être plus « malin » que ceux à qui on s'adresse. Il nous faut sérier les situations : on peut prendre les mêmes risques, mais pour des motifs bien différents, sous Ecsta, après trois bières au Dépôt, dans l'intimité rassurante d'une cabine de sauna, sous un pont à Stalingrad, ou lors d'une partie à trois organisée en vingt minutes par internet. Par ailleurs, les risques pris n'ont pas la même conséquence selon qu'il s'agit du sida et des hépatites ou des autres IST, toutes gué-rissables, et selon que l'on est séropositif ou non. Autant de situations et de cas de figure que de messages, donc. Pour ce qui est du sida et des hépatites, pardonnez-moi d'être béotien, mais jusqu'à présent, on sait qui les transmet : les personnes déjà contaminées. Or, ces personnes sont connues, puisqu'elles sont, dans leur très grande majorité, sous suivi médical. Mais aussi longtemps que seuls quelques médecins spécialistes courageux, ouverts et non-jugeants, oseront parler « cul » avec leurs patients, quand l'immense majorité des autres n'osent ni ne savent parler sexualité, avec des comportements qu'ils fantasment à défaut de connaître, il ne se passera à peu près rien en terme de santé publique. De même, aussi longtemps qu'aucune parole sexologique professionnelle, émanant de personnes qui savent de quoi elles parlent, ne sera affectée à tout acte médical de dépistage, ce qui aujourd'hui n'existe nulle part en France, les déclarations de l'Etat ne seront que de vieilles rustines sur des pneus poreux.
Pour terminer sur une note moins prosaïque et donner une idée de ce à quoi chacun pourrait penser à la lecture d'un message de prévention, rappelons ce que propose Brecht dans Le Cercle de Craie Caucasien : « la terre appartient à ceux qui la cultivent, les enfants à ceux qui en prennent la responsabilité… » et le « monde à ceux qui le rendent meilleur ». Je ne sais pas vraiment ce qu'est le « meilleur », mais je sais qu'il se cherche et je sais aussi que l'exact contraire de chercher s'appelle le silence, le déni, et l'oubli de soi comme de l'autre.
Eudes Panel, sexologue

