La Pastorale du sida
Quand Jésus arbore le ruban rouge
Au Brésil, des prêtres, sœurs et simples croyants s'appuient sur la parole de Jésus pour enseigner aux fidèles des églises catholiques les bases de la prévention sida et le respect des personnes séropositives. Cette « Pastorale du sida » est devenue, en l'espace de quelques années, un acteur indispensable de la lutte contre le sida dans cet immense pays à majorité catholique.
La vie par-dessus tout
Celle-ci est inspirée par les passages du Nouveau Testament, où Jésus rappelle son attachement à la vie humaine. « Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu'ils l'aient en abondance » (Jean 10, 10), cite Frère Lunardi. De cette parole découle, pour le chrétien, le devoir de garantir par-dessus tout la vie et la santé de l'être humain. Une pensée qui n'est bien sûr pas sans conséquence sur l'appréhension du VIH/sida par la Pastorale. « Nous partons du principe que le sida est une maladie comme une autre et que nous sommes tous vulnérables à l'infection », avertit Frère Lunardi. « Nous soulignons que le Christ est Amour et que le VIH, comme les autres maladies infectieuses, ne sont pas une punition divine », renchérit le responsable de la Pastorale dans l'Etat de São Paulo, José Roberto Pereira. Pour beaucoup de fidèles, qui rattachent le virus à des catégories de personnes plutôt qu'à des comportements, cette idée n'a rien d'évident. Promouvoir la tolérance, lutter contre les préjugés envers les personnes séropositives requiert donc des agents un long labeur. Là aussi, le texte évangélique sous-tend et épaule leur argumentation, notamment à travers les épisodes du bon samaritain (Luc 10, 25-37) et de l'aveugle Bartimée (Marc 10, 46-52) : ces deux passages rejettent l'attitude de ceux – prêtres ou profanes – qui n'entendent pas les cris de ceux qui souffrent et valorisent le fait de venir en aide à ces personnes. « Il faut accueillir et accompagner la personne infectée en l'éclairant et en l'orientant avec beaucoup de naturel ; c'est ce dont elle a besoin. Nous ne nous occupons pas de ses comportements ou de son orientation sexuelle. Nous l'orientons pour qu'elle ait un bon suivi médical, une bonne observance si elle prend des traitements et pour qu'elle continue à vivre normalement sa vie, comme toute autre personne avec un handicap physique », analyse Frère Lunardi.
Principe de réalité
Du côté de la prévention, la prédominance de la « vie » a conduit la Pastorale à adopter un point de vue pragmatique. « Comme la plupart des infections adviennent par méconnaissance des modes de contamination, notre devoir est d'informer les personnes qui côtoient nos paroisses sur le virus et les moyens de s'en protéger », poursuit Frère Lunardi. Tous les moyens de prévention (préservatif, abstinence, fidélité, seringues à usage unique) sont donc abordés sans jugement lors des réunions de prévention organisées dans les lieux de culte, afin que chacun puisse décider en toute conscience de celui qui lui convient le mieux. La Pastorale ne prône pas pour autant le préservatif et n'en fait pas de démonstration, estimant que cela relève du rôle des organisations profanes, avec lesquelles elle développe des rela-tions de plus en plus étroites. « Nous considérons que l'abstinence sexuelle est la meilleure façon de se prémunir contre le VIH, précise José Roberto Pereira. Mais nous savons aussi que l'idéal chrétien est très éloigné de la réalité de notre société. » C'est la conscience de ce décalage qui a conduit la Pastorale à choisir de responsabiliser les fidèles, sans imposer sa propre norme.
Un impact indéniable
Pour José Roberto Pereira, pas question pour la Pastorale de se sentir en opposition avec le Vatican : « Il n'existe pas de différence entre la Pastorale du sida et le Vatican, et ce dernier n'a pas le discours fermé qu'on lui attribue souvent ». Des propos subtilement nuancés par Frère Lunardi : « La base de notre travail est la foi en Jésus Christ. Notre rêve est de réaliser son dessein d'accueil et de solidarité en défendant la vie. Le moment présent exige une réponse établie à partir de la réalité, et non des principes. Tout est simple lorsqu'on raisonne sur le plan de l'idéal, mais dans la pratique, ce type de réponse est insuffisant ». Ce choix du principe de réalité s'est avéré décisif dans un pays en majorité catholique. Si dans un premier temps, une frange conservatrice catholique s'est opposée aux efforts déployés par le programme national de lutte contre le sida au Brésil, l'Eglise est aujourd'hui reconnue, notamment à travers l'action de la Pastorale, comme un de ses partenaires indispensables. Celle-ci permet en effet d'atteindre largement la population brésilienne, dont près de 80 % vivent avec moins d'un dollar par jour et n'ont pas accès à la culture. « Ces personnes nous font confiance, nous avons une crédibilité auprès d'elles. Nous utilisons des mots qu'elles peuvent comprendre et notre message a un impact, même s'il faut du temps pour vaincre les préjugés et persuader les personnes qu'elles sont vulnérables », estime Christiano Bosco, agent de la Pastorale dans l'Etat de São Paulo. Le travail de la Pastorale du sida prend par ailleurs de l'ampleur d'année en année. En cinq ans, la Pastorale s'est organisée dans 15 des 17 régions du Brésil et collabore avec 169 de ses 289 diocèses. Elle a également développé des échanges de compétences avec le Timor oriental, tandis que se constitue un réseau latino-américain de personnes liées à l'Eglise et engagées dans la lutte contre le sida. Enfin, elle se prépare à agir en Guinée-Bissau et au Rwanda, pour transférer son expérience aux bonnes volontés locales.
Si la Pastorale ne cesse de se rapprocher des fidèles, par les habilitations constantes de ses agents, Frère Lunardi insiste sur le fait qu'elle est moins une structure qu'une attitude spirituelle, « une sensibilité et une capacité qu'a chaque chrétien d'être au service de l'engagement contre le sida ». Une attitude qui demeure en quête de sa propre justesse, de sa propre vérité, avec humilité. « Nous savons que nous n'avons pas toutes les réponses, mais nous travaillons avec la certitude que nous ne pouvons pas nous défiler en attendant d'avoir des certitudes », explique Frère Lunardi. « A travers la Pastorale, l'Eglise pourra être accusée de ne pas encore avoir la réponse idéale, mais celui qui possède un minimum de sensibilité n'osera pas prétendre qu'elle s'est défilée dans son action de lutte contre le sida. »
Laetitia Darmon

