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Cet article est paru dans le Journal du sida n°182 (n°182 - Février 2006)

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Drogue et sida

Sida, grande cause nationale ou cirrhose, grande casse nationale…

Pendant 20 ans, les usagers de drogues ont été les bons élèves de la classe sida. Ce succès remporté dans l'indifférence générale est à mettre au crédit de la politique de réduction des risques (rdr). Mêmes causes, mêmes effets, les épidémies d'hépatites A, B et C risquent de devenir la seconde catastrophe sanitaire de grande ampleur concernant ceux que l'on continue d'appeler les toxicomanes.

Entre 1990 et 2005, l'épidémie de sida a tué des milliers d'usagers de drogues en France sans que cette mortalité ne suscite beaucoup d'émotion, encore moins de mobilisation. Le vent de panique est venu après, lorsque des milliers d'autres, devenus séropositifs, ont exercé une menace diffuse sur une société tétanisée par le retour des grandes peurs. A la fin des années quatre-vingt-dix, on découvre le drame des « toxicos » à qui l'on a refusé des seringues stériles sous prétexte de les empêcher de se droguer. Ce scandale des seringues contaminées est organiquement lié à l'autre scandale, celui des transfusés.

N'oublions pas que l'un des principaux fournisseurs du Centre national des transfusions sanguines était la pénitentiaire et ses milliers de toxicomanes séropositifs incarcérés. Seule l'ampleur du désastre a permis la mise en place des premières mesures d'assouplissement de la répression. En 1987, le décret Barzach sur l'assouplissement des règles de vente des seringues fait officiellement le lien entre la criminalisation des drogués et le sida.

La dégradation constante de l'image des « toxicos »

Depuis 15 ans, les « drogués », et tout particulièrement les héroïnomanes, voient leur stigmatisation renforcée par le « politiquement correct ». Le retour aux valeurs naturelles de l'écologie présente les poisons chimiques comme particulièrement funestes ; mais surtout, c'est le culte de la liberté individuelle qui rend intolérable la dépendance volontaire des drogués. Toute parenté, même lointaine, avec des « toxicos » résonne comme un anathème. En conséquence, les sniffeurs de cocaïne, les avaleurs d'extasy, les gobeurs de pilules de toutes les couleurs s'affranchissent de toute précaution ou avertissement délivré au nom du « soin aux toxicomanes ». Ne parlons pas des consommateurs de cannabis, pour la grande majorité desquels le soin tout court est un langage tabou.

Nous nous retrouvons ainsi dans la situation paradoxale d'avoir trop bien réussi notre combat contre la seringue contaminée. La peur de la seringue s'est muée en peur des toxicomanes. Quelques larmes de crocodile versées sur ceux que désormais on appelle les « usagers » ont remplacé les débats des années quatre-vingt-dix sur la dépénalisation.

Le succès : 18 ans de réduction des risques

Paradoxalement, les résultats obtenus en France sont uniques en Europe. Overdoses divisées par dix, recul des pratiques d'injection, notamment chez les jeunes. Mais la grande victoire, celle que tout le monde s'arrache, c'est la victoire sur les morts du sida : 1 376 cas de sida déclarés chez les usagers de drogues en 1994, 11 en 2004 (1), 2 % des nouvelles contaminations en 2004 contre 28 % dix ans plus tôt. Point barre.

Les échecs : la co-infection sida/hépatites…

La coïnfection est devenue aujourd'hui la maladie de l'injection de drogues. En fait, les décès récents d'usagers ou d'ex-usagers sont dus dans leur grande majorité à la coïnfection et non plus au seul VIH. Voilà l'enjeu véritable, voilà ce qui devrait mobiliser les médias qui se gargarisent avec les résultats « globalement positifs » de la lutte contre le sida chez les héroïnomanes. Voilà enfin et surtout de quoi préfacer le livre noir des non-dits de notre politique « de lutte contre la drogue », plus que jamais soumise aux vents mauvais de la politique politicienne et ses soi-disant dangers du cannabis.

…et la cocaïne.

Depuis la fin des années quatre-vingt, la France a connu un véritable pic de consommation de diverses formes de cocaïne, mieux adaptées à la clientèle : lignes de coke des beaux quartiers, « caillou » du Nord-Est parisien, cocaïne injectable pour d'autres. Ce sujet n'est jamais traité de manière globale. Seuls ses aspects spectaculaires et médiatiques font la une de la presse (artistes pris le nez dans le sac ou squatters expulsés sous les caméras). Or les usagers de cocaïne sont vulnérables au sida. Parmi eux, les injecteurs le sont particulièrement du fait du caractère très compulsif de leurs consommations. Leur mode de vie chaotique handicape généralement la régularité de la prise des traitements. Quelques cas extrêmes, comme les prostituées des boulevards et de la périphérie, représentent un véritable enjeu en terme de santé publique ou même de simple humanité. La pression financière et psychique exercée par la clientèle en faveur des rapports non protégés est un facteur de risques supplémentaire.

Enfin, il ne faut pas oublier non plus la population des backrooms et/ou amateurs de sites barebackers, où la proportion de consommateurs de psychostimulants (notamment de cocaïne) mériterait d'être étudiée un peu sérieusement.

Coïnfectés, cocaïnomanes, voilà un tableau des difficultés qui n'a de sens que si l'on est conscient de l'impact terrible de la crise économique sur tous les items de la consommation de psychotropes licites et illicites.

Le marqueur de la précarité sociale

La précarité est le véritable marqueur des zones d'ombre de la prise en charge et des limites de l'action politique en matière de sida. Elle renforce et multiplie tous les facteurs de risques :

> les exclus forment le noyau des personnes en échec dans les programmes de substitution (injection de Subutex, marché noir, alcoolisation) ;

> les exclus coïnfectés VIH/VHC sont plus souvent et plus rapidement à un stade avancé de dégradation du foie (cirrhoses et pré-cirrhoses). Ils sont également peu pris en charge dans les filières de traitements par crainte de la non-observance ;

> les exclus forment le bataillon de choc des crackers du Nord-Est parisien les plus problématiques. Ajoutons que la précarité sociale va bientôt être la caractéristique majeure des populations d'usagers persistant à utiliser l'injection comme mode principal de consommation (en général des médicaments détournés ou de la cocaïne).

Un débat escamoté

La réduction des risques a donc vaincu le sida, non pas grâce aux traitements de substitution, mais bien à cause d'un petit changement de ton qui s'appelle « tolérance » à l'égard des comportements d'autrui. C'est bien la tolérance qui permet aux pharmaciens de délivrer des seringues stériles à des drogués, aux généralistes de se poser la question de la prescription médicale d'opiacés. Ce tournant est révolutionnaire. Il contredit toute la philosophie de la loi de 70 qui pénalise l'usage. Malheureusement, le débat de société initié par Mme Maestracci et sa société-sans-drogues-qui-n'existe-pas est escamoté. Après les avancées courageuses de Simone Veil en 1994 et le bouquet final de Nicole Maestracci en 2002, la politique française en matière de drogues a en effet trouvé son point d'équilibre. Du point de vue médical, il s'agit officiellement de permettre à des instruments thérapeutiques supplémentaires de trouver leur place aux côtés des prises en charge plus traditionnelles orientées autour du sevrage et de la psychothérapie. On feint de croire qu'il y a équivalence de résultats, que seules les méthodes diffèrent : l'honneur est sauf.

La réduction des risques elle-même est réduite à ce qu'elle n'est pas : une méthode radicale de lutte contre le sida. Pour mieux circonscrire le phénomène, on publie un décret en 2005 qui borne soigneusement les actions de rdr à tout ce qui touche la prévention des risques liés à l'injection.

Mais toutes les zones d'ombre entourant l'édifice viennent régulièrement rappeler que la citoyenneté, c'est-à-dire le permis de séjour dans la cité, reste le principal enjeu. Les bons résultats énoncés chaque année par l'InVs concernent des populations qui, grâce à la substitution, ont vu leurs besoins reconnus, légitimés et, plus globalement, qui se sont vues enfin reconnaître une identité. Pour cela, il a fallu mentir au public. Cette reconnaissance reste quasi-clandestine car aucun gouvernement n'aurait le courage de dire que la guerre à la drogue a entraîné la victoire du sida.

Quand aux autres, ceux qui ont raté le coche, ceux qui, en plus d'être des drogués, sont des pauvres, des zonards, ceux qui demandent encore et encore : « Vous auriez pas une cigarette ? », ceux-là, leur intégration suppose des moyens que la France n'a pas. Il en est des drogues comme de l'orientation sexuelle : le sida a surtout été un révélateur de notre niveau d'intolérance à l'égard de ceux que nous percevons comme différents.

Fabrice Olivet - Asud

Institut national de veille sanitaire

(rapport n° 2, 31 mars 2004).

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