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Cet article est paru dans le Journal du sida n°182 (n°182 - Février 2006)

 

Chris Bartlett, le regard américain sur l'approche santé gaie

Consultant au Philadelphia LGBT Community Assessment, Chris Bartlett a été militant d'Act-up Philadelphie et de Safeguards, une association de lutte contre le sida. Il participe aujourd'hui à un programme financé par la ville de Philadelphie et une fondation privée, qui aide à la construction des communautés comme une stratégie vers la santé gaie.

Que pensez-vous de ce débat auquel vous assistez ?

Est-ce qu'il a été difficile aux Etats-Unis de passer de la prévention du VIH à une approche plus globale ?

C. B. : Nous avons commencé par la prévention VIH et nous avons converti notre organisation en 1997, après des recherches menées dans la communauté. Aux Etats-Unis, le débat sur le communautarisme n'a pas eu lieu : nous sommes habitués à l'organisation communautaire dans la mesure même où nous n'avons pas un Etat bienfaiteur, comme ici en France. L'Etat ne satisfait pas tous nos besoins, donc nous nous organisons en communautés pour défendre nos droits. La culture française a peut-être de bonnes raisons de se méfier de cette organisation communautaire en tant que modèle. Je ne suis pas sûr de ce qui est bon pour la France, mais quand j'entends que le système n'a pas fonctionné pour les populations migrantes, et que des programmes spécifiques ont été développés à leur égard, je me demande si on ne pourrait pas reconnaître aussi les spécificités de la culture gay et lesbienne. Aux Etats-Unis, les disparités de santé ont été identifiées par un travail de recherches dans les communautés. On doit donc présumer qu'elles existent…

Il y a aussi de fortes oppositions entre associations.

Est-ce que cela s'est produit aux Etats-Unis ?

C. B. : Quand vous avez survécu à une crise, c'est très difficile de lâcher prise. Je ne veux pas faire d'analogies faciles, mais pour les survivants de l'Holocauste ou d'Hiroshima, il a été très difficile de croire qu'ils pouvaient continuer à vivre ! La crise du sida a eu cet effet pour de nombreux militants d'Act-up, aux Etats-Unis comme en France. Ils pensent le sida aujourd'hui comme ils le pensaient en 1991-1992. La culture dans nos communautés évolue si vite qu'il faut être un penseur réfléchi, examiner ses idées et voir si elles fonctionnent toujours. C'est très difficile à faire, dans une organisation dont la tactique, les stratégies, le subventionnement, sont basés sur UNE façon de penser. C'est tout l'intérêt d'une conférence comme celle-là : personne ne va vous donner une idée très précise de ce qu'il faut faire, mais j'espère que les participants, quand ils retourneront dans leurs régions, se réuniront et commenceront à discuter, à écouter les gens de leurs communautés pour définir leurs agendas.

Existe-t-il des chiffres aux Etats-Unis qui montrent qu'en terme de prévention l'approche santé gaie est plus efficace que la prévention classique ?

C. B. : Cela dépend de comment on définit l'efficacité… Dans le travail que je fais, le but n'est pas tant d'améliorer le nombre de capotes utilisées, ou d'augmenter la vaccination contre l'hépatite, que de commencer à orienter les gays vers le sens collectif, de leur faire savoir qu'il existe une organisation qui peut leur fournir des outils et une expertise et qui promeut leur santé. Pour moi, l'efficacité des programmes de santé gaie aux Etats-Unis, c'est qu'il y a plus de monde qu'aux programmes liés au VIH. Pour moi, l'évaluation du succès, c'est la participation à la communauté.

Le VIH n'est plus une crise aux Etats-Unis ?

Qu'en est-il du bareback ?

C. B. : Dans les grandes villes américaines, il y a une baisse des contaminations. En ce qui concerne le bareback, je pense que c'est une stratégie de santé publique que de nous maintenir dans un état de crise. Si l'on considère le barebacking comme la recherche volontaire de la contamination, cela ne concerne qu'une petite minorité de personnes ; si on le définit comme la pratique de sexe sans protection, cela doit correspondre à moins de 10 % de la population homosexuelle. Ce que nous disons, c'est que nous avons obtenu des succès avec une grande partie des gays en matière d'adoption de la prévention, et nous devons être critiques et considérer que pour certaines associations, maintenir l'état de crise est un enjeu pour obtenir des financements. Nous avons vu les crises se succéder : les souches de virus résistants, le bareback… Quand on crie trop souvent au loup, on obtient l'effet inverse : les gays n'entendent plus. C'est la raison pour laquelle nous essayons d'être critiques envers l'état de crise et d'avoir une vision à long terme : où voulons-nous être dans vingt ans ? Pouvons-nous vivre avec 3 % d'infection dans la communauté gay ? Est-ce que cela est raisonnable ? Bien sûr, il faut faire tout ce qui est possible pour réduire le taux de contamination, mais en même temps il faut admettre qu'il existe une proportion de preneurs de risques, et qu'ils ne changeront pas leurs comportements. Cela ne veut pas dire qu'on va les abandonner ! Mais on va leur donner les moyens de réduire leurs prises de risques. La discussion qui existe, avec les responsables de santé publique, c'est la crainte qu'alors, on autorise ces comportements à risques. Mais je pense que notre rôle, en tant que leaders, c'est de fournir la meilleure information et les outils aux gens, même si ces gens font le choix de comportements qui peuvent être nuisibles pour eux…

Propos recueillis par Christelle Destombes.

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