Edito
Le cynisme à l'œuvre
2005 aura été une année noire pour les copies de médicaments brevetés. L'Inde, principal fournisseur de génériques antirétroviraux dans les pays pauvres, a mis sa législation sur les brevets aux normes internationales. Si la production des médicaments génériques existants en Inde ne paraît pas menacée, celle de nouveaux traitements est en revanche fortement compromise. Autre coup de massue : les membres de l'OMC ont entériné en décembre dernier un accord inutilisable, l'accord du 30 août 2003, qui régit l'exportation de copies génériques vers des pays dans l'incapacité de produire ces traitements. Cette exportation, si essentielle, est désormais assurée… de ne pas pouvoir fonctionner, ou avec d'infinies difficultés. Pour parfaire le tableau, les Etats-Unis ont continué de multiplier les accords bilatéraux de libre-échange avec des pays en développement, accords qui imposent à ces derniers des contraintes en matière de propriété intellectuelle plus sévères encore que celles de l'OMC.
Cette restriction progressive des possibilités d'accès à des copies de médicaments brevetés n'a bien sûr rien d'un hasard. Elle est le fruit de la volonté des pays occidentaux, farouches défenseurs de la propriété intellectuelle et des intérêts de leur industrie pharmaceutique, de conserver un monopole sur la production des médicaments. En 2001, la Conférence de l'OMC à Doha avait certes réaffirmé la possibilité pour des pays de passer outre la législation internationale sur la propriété intellectuelle pour des raisons de santé publique. Mais l'ampleur des pressions exercées par les Occidentaux sur les pays pauvres, depuis que certains ont entrepris de fabriquer des copies de médicaments, témoigne de leur refus d'une quelconque concession dans le champ des brevets. Le rapport de force est terriblement déséquilibré, l'Occident disposant de redoutables arguments pour détourner l'attention des négociateurs des enjeux de santé pourtant cruciaux pour leur pays. Face aux promesses d'ouverture des marchés agricoles, industriels et de services, le spectre des millions de séropositifs en attente de traitement est balayé d'un revers de la main.
Sur la scène officielle, Europe et Etats-Unis poursuivent leurs beaux discours sur l'importance de la lutte contre le sida et pour le développement. Cette mascarade donne la nausée. Elle pointe l'extrême cynisme des relations internationales, d'où l'humain est absent s'il ne rejoint pas l'intérêt politico-économique des puissants. Peut-être ces derniers comprendront-ils un jour que la santé des pays en développement constitue un enjeu mondial et qu'ils ont un intérêt essentiel à la promouvoir. Mais quel degré de désastre faudra-t-il atteindre d'ici là ?

