Education à la sexualité des jeunes
Une approche transversale
Les 64e rencontres du Crips Ile-de-France avaient pour thème « Quelles approches pour une éducation
à la vie affective et sexuelle des adolescents ? » (1).
Interventions et débats ont réaffirmé, au-delà des différentes modalités de l'action publique d'un pays à l'autre, l'importance d'une approche qui ne soit pas seulement informative. L'expérience des Pays-Bas incline en faveur d'un rôle complémentaire et actif des parents.
Il n'est sans doute pas besoin de rappeler qu'avec 7 000 nouvelles contaminations par an, les actions de prévention ne peuvent plus se cantonner à la seule information médico-sociale, mais doivent prendre en compte tous les aspects de la vie affective et sexuelle des personnes, notamment des jeunes. Depuis trente ans en France, les adolescents se sont vu progressivement reconnaître leur sexualité, et le cadre institutionnel et légal d'une éducation en milieu scolaire est aujourd'hui largement posé. En 1996, l'éducation sexuelle à l'école prend une nouvelle signification en devenant éducation à la sexualité. Puis, la loi de 2001 généralise et rend obligatoire la tenue de trois séances annuelles aux niveaux primaire et secondaire de la scolarité (2). Ouverte aux expériences de trois pays voisins, la Suisse, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, la journée organisée par le Crips tentait aussi de poser, en présence d'un public nombreux, les enjeux d'une éducation à la sexualité dans un contexte marqué par une perte notable d'intérêt pour le thème du sida.
Comprendre ce qui se joue à son insu
C'est Nicole Athéa, médecin gynécologue et auteur d'un livre remarqué sur la sexualité expliquée aux adolescents, qui a posé la problématique générale (3). Si prévention et éducation à la sexualité ont partie liée, il faut éviter le piège qui consisterait à prévenir « contre » les risques liés à la sexualité et préférer à cette signification celle de « venir avant ». La prévention, a-t-elle rappelé, n'est pas une discipline scolaire reposant sur la transmission de connaissances biologiques et anatomiques. Peu nombreuses, les informations nécessaires pour se protéger sont en majorité acquises par les adolescents. Dès lors, qu'est-ce qui se joue en priorité pour que ces informations soient transformées en actes ? Partant de son expérience clinique, Nicole Athéa a posé trois dimensions de la personne, qu'elle juge indispensables à une véritable protection : avoir une bonne estime de soi, donner un sens à son comportement et ne pas se trouver en situation d'exclusion sociale. Mais pour atteindre ces objectifs, encore faut-il comprendre ce qui se joue à son insu en termes de rapports de force entre garçons et filles – comment une fille peut-elle se protéger si elle a intériorisé que l'initiative revient toujours au garçon ? – mais aussi en termes psychologiques et sociaux, culturels ou religieux. Il est donc essentiel de créer un espace de parole avec les adolescents pour aborder avec eux tous ces sujets.
Les enseignants ou des intervenants extérieurs ?
Première question : qui doit intervenir ? Si l'éducation à la sexualité ne repose pas sur un unique enjeu de connaissance, qui est légitime pour parler aux élèves ? Pour la France, Jeanne-Marie Urcum, médecin conseiller au ministère de l'Education nationale, a rappelé que les enseignants, qui connaissent très bien leurs élèves, jouent parfaitement leur rôle lorsqu'ils parlent de sexualité avec eux, la prévention des risques étant généralement confiée à des spécialistes extérieurs. Cela n'empêche pas les enseignants d'avoir un avis partagé, les uns reprochant à leur établissement de confier cette tâche aux seuls professeurs de sciences de la vie, les autres estimant qu'ils ne sont pas suffisamment formés pour jouer ce rôle. Monique Weber, responsable pédagogique de la Fondation Profa, en Suisse romane, s'est étonnée de cette dispute spécifiquement française. Dans son pays, l'« éducation sexuelle » est reconnue comme un droit de la personne et d'intérêt public. Mais considérant que les enseignants ont des relations de pouvoir (ou d'évaluation) avec leurs élèves qui ne leur permettent pas d'aborder des problèmes personnels et confidentiels, les cantons francophones préfèrent confier cette tâche à des intervenants extérieurs.
Autre cas encore, celui des Pays-Bas qui, d'après des études comparatives, ont un taux de grossesses chez les jeunes filles nettement plus bas qu'aux Etats-Unis (et en Europe). Comme en France, ce sont les enseignants, dans le cadre de cours de biologie, qui dispensent une éducation à la sexualité. Mais celle-ci, outre qu'elle met l'accent sur les aspects relationnels, est notamment soutenue par des services de santé très accessibles et un travail constant de sensibilisation des médias. Responsable des programmes de Rutgers Nisso Group (4), Paulien Van Haastrecht a refusé de parler pour son pays de « formule magique » : « Les Pays-Bas, a-t-elle dit, ont, comme les autres, des difficultés liées à la montée du multiculturalisme et à la persistance de l'homophobie, mais les parents jouent eux-mêmes un rôle pragmatique d'information qui amène les jeunes à mieux se protéger ».
Sexualité et identité sexuelle
Deuxième question. Comment mener ce qui relève d'une réflexion sur l'intime… tout en protégeant l'intimité de chacun ? En évoquant les précautions à prendre pour qu'une éducation à la sexualité ne fasse pas irruption dans l'espace privé de chacun, les médecins français ont suscité quelques inquiétudes dans la salle. Ne risque-t-on pas alors de renvoyer définitivement les jeunes homosexuels à leur espace intime tout en renforçant la norme hétérosexuelle ? Une question dont le Royaume-Uni a choisi de s'emparer en incluant dans les programmes scolaires des « cours » sur l'identité sexuelle et l'homosexualité. Pour Simon Forrest, chercheur sur le sida, la loi intervient dans un contexte où l'homosexualité, bien que plus visible, est toujours mal perçue, et où les hétérosexuels sous-estiment leur risque de contamination par le VIH. Elle comprend donc des mesures qui imposent aux personnels administratifs des établissements secondaires d'aborder le sujet, de soutenir cette décision sans s'effrayer des réactions négatives des parents et d'aider les enfants à en parler librement. « Nos pays ont un devoir de montrer une tolérance. La question de l'identité sexuelle est accessible aux jeunes », ajoute le chercheur.
Une attention à porter à son corps dès le plus jeune âge
Enfin, au cours des échanges, on est sorti du débat sur l'adolescence stricto sensu pour faire état de toutes les actions menées auprès des plus jeunes. En Suisse, par exemple, les interventions se font dès l'école enfantine (nos maternelles), dans un souci de prévention des abus sexuels mais également pour traiter de manière progressive l'affectivité et la sexualité (à partir du corps et de ses sensations, etc.). Aux Pays-Bas, une école primaire sur cinq est concernée par une approche également progressive, soit à l'appréciation du professeur, soit à l'aide d'un programme spécifique adapté à chaque âge, autour des questions que se posent les enfants sur la relation à l'autre, l'amour… On a aussi plaidé pour que, dès le plus jeune âge, les enfants apprennent à mieux connaître leur corps et à prendre soin de lui sur tous les plans. Rendez-vous est pris pour que l'éducation à la sexualité fasse l'objet d'une approche transversale et depuis le plus jeune âge. Une préoccupation qui, au regard des statistiques démographiques et sanitaires, devrait forcément être mondiale.
Sylvie Malsan
(2) En 2005, 63,7 % seulement des collèges ont mis en place des séances d'éducation à la sexualité ; seules 25 % d'entre elles sont inscrites dans les projets d'établissement.
(3) Parler de sexualité aux ados. Une éducation à la vie affective et sexuelle, Paris, Eyrolles/Crips. Nicole Athéa est « médecin d'adolescents » et référent pour le Crips.
(4) Institut hollandais de recherche et d'éducation à la santé.

