Accueil > Nos publications > Le Journal du sida > Article

Paru dans...

Couverture du JDs

Cet article est paru dans le Journal du sida n°193 (n°193 - Février 2007)

 

Homosexuels

La prévention se tourne vers les séropositifs

C'est un tournant : deux campagnes de lutte contre le sida encouragent directement les gays atteints par le VIH à porter le préservatif. D'abord pour leur propre santé. La crainte de stigmatiser les séropositifs avait longtemps empêché ce type de discours. Ce sont désormais les partisans de la réduction des risques qui protestent.

Percute. Baiser sans capote = risque pour le séropo comme le séroneg. Protège-toi à chaque rapport, quelque (sic) soit ton statut ! » La prévention du sida innoverait-elle soudain ? La nouvelle campagne du Syndicat national des entreprises gaies (Sneg) détonne, parmi les quelque vingt dernières années de messages aux homosexuels : elle fait la promotion des rapports sexuels protégés auprès des séropositifs eux-mêmes. Au dos de cette carte postale, diffusée depuis novembre en 60 000 exemplaires

dans les quelque 650 établissements gays de France, le Sneg détaille ainsi ses arguments : « Avoir des rapports non protégés lorsqu'on est séropositif, c'est mettre en danger sa santé. La sur-contamination par une autre souche VIH représente pour toi un risque réel, de même que la co-infection par certaines IST qui se transmettent encore plus facilement entre séropos ». Déclinée en affiche, la campagne s'adresse même exclusivement aux homosexuels vivant avec le VIH : « Baiser sans capote lorsqu'on est séropo, c'est mettre en danger sa santé ». En 2007, le Sneg doit encore publier un guide voué à accompagner les homosexuels séropositifs dans leur sexualité.

Et cette campagne n'est pas isolée. L'Inpes (Institut national de prévention et d'éducation pour la santé), qui, selon son chargé de communication Stéphane Delaunay, agit « de concert » avec le Sneg, a mis au point une annonce aux arguments similaires. Dans la presse gay, et en 500 000 cartes postales, la photo d'un homme à l'oreille protégée d'un condom illustre un slogan qui veut tordre le cou à certaines « rumeurs ». « Arrêtez de croire », notamment, « que lorsqu'on est séropositif, on ne risque rien en ayant des rapports non protégés » : comme le détaille la carte postale, la surinfection par une autre souche du VIH « peut mettre en échec un traitement qui jusqu'ici fonctionnait bien et détériorer gravement l'état de santé », tandis que la co-infection aux « hépatites B ou C » complique « fortement le traitement VIH et peut réduire l'espérance de vie ». Une seconde annonce dément, elle, « qu'avec une charge virale indétectable, on est moins contaminant », dans la mesure où « la charge virale dans le sang mesurée lors des bilans n'est pas forcément liée à la charge virale dans le sperme ». Trois autres slogans s'adressent plus spécifiquement aux homosexuels séronégatifs. Stéphane Delaunay le reconnaît : cette distinction des messages selon le statut sérologique constitue « un tournant ».

Certes, ces messages aux gays séropositifs ne sont pas tout à fait inédits. En 2001 par exemple, la campagne « Le sida n'est pas mort » osait une déclinaison selon le statut sérologique : à un homme au torse nu paré du slogan « mon corps peut choper le sida, moi je dis non » répondait cet autre proclamant « mon corps peut transmettre le sida, moi je refuse ». En 2005 encore, un tract du Crips Ile-de-France faisait témoigner un gay séropositif sur son identité – et sur son choix de protéger ses partenaires.

Or ce type de prévention spécifique a longtemps été entravé par un double « tabou », comme l'écrivaient Mélanie Heard et Antonio Ugidos en 2004 : « D'une part, la reconnaissance d'une activité sexuelle des personnes séropositives a pu se heurter à une forme de déni ; d'autre part, on peut identifier une crainte, de la part des acteurs de la lutte contre le sida, de stigmatiser les personnes séropositives en risquant de trop faire peser sur elles la prévention de la diffusion de l'épidémie 1 ». Selon Stéphane Delaunay, « il reste sans doute encore une peur d'adresser des messages spécifiques aux personnes atteintes – et donc de les pointer comme étant plus responsables que d'autres. Car s'il y a une coresponsabilité dans les contaminations, alors on ne peut pas viser le séropositif plus que le séronégatif ».

Mais précisément, ces deux campagnes de 2006 ne remettent pas en cause ce principe de coresponsabilité. Elles s'adressent également, par ailleurs, aux séronégatifs. Et elles ne cherchent pas à valoriser les efforts des personnes touchées pour limiter la propagation du virus ; elles se focalisent d'abord « sur leur santé, sur les bénéfices individuels directs qu'elles peuvent tirer à se protéger », insiste Antonio Alexandre, le directeur national du Sneg prévention. Un choix stratégique, selon lui : « Dire à quelqu'un qu'il est responsable et qu'il doit changer de comportement afin de ne pas contaminer, cela ne marche pas ! Mieux vaut lui dire quels sont les avantages qu‘il a à se protéger, en s'occupant de sa situation spécifique et de ses attentes en matière de santé… ». La trentaine d'experts européens réunis à Bergen, aux Pays-Bas, pour parler de cette « prévention positive » (2) en 2005 ne disaient pas autre chose : l'important est de « se concentrer sur les besoins des personnes vivant avec le VIH/sida ».

Or cette prévention ciblée vers les homosexuels séropositifs peut être particulièrement bienvenue aujourd'hui. Bien sûr, son intérêt est déjà mécanique : comme le rappelle l'un des experts de Bergen, le Britannique Gus Cairns, « les Positifs représentent 50 % des personnes présentes dans toute transmission du VIH, et sont cependant une minorité de la population. Les actions dirigées vers eux auront donc un effet disproportionné ». Mais surtout le contexte actuel de l'épidémie chez les homosexuels rend ad hoc ce type de messages. L'Institut de veille sanitaire vient encore de sonner l'alarme : sur l'année 2005, « les rapports homosexuelsconstituent le seul mode de contamination pour lequel le nombre de découvertes de séropositivité a augmenté depuis 2003 » (3). Et le Baromètre gay, réalisé chaque année sur la base de questionnaires distribués sur des lieux de rencontre, montre que le développement des rapports non protégés est encore plus marqué chez les gays atteints par le VIH que chez les séronégatifs : en 2005, 63 % des répondants se déclarant séropositifs ont eu au moins une pénétration anale non protégée dans les 12 dernier mois – contre 56 % en 2000. Pour les répondants homosexuels, globalement, ces chiffres sont respectivement de 36 % et 33 %.

Retour à la sexualité

« Et puis, en réalité, avant les traitements, les personnes séropositives étaient condamnées à plus ou moins brève échéance… », rappelle Yannick Gillant, qui représente Arcat à la Plate-forme interassociative de prévention (PIP). « La question de leur sexualité n'était pas posée. Puis les traitements sont arrivés. Ils entraînaient souvent des stigmates physiques. C'est seulement depuis 2002 ou 2003 que la question de la sexualité est abordée avec les séropositifs – ou en tout cas qu'on s'y intéresse. Ils sont désormais restaurés sur le “marché” sexuel. Et c'est très positif. On est au moment où les séropositifs commencent à se réinsérer dans le tissu social général – et, du coup, se posent de nouvelles questions de prévention. »

Toutefois, les campagnes du Sneg et de l'Inpes font débat dans les associations. A Act up-Paris, le co-président Emmanuel Château trouve « intéressant de s'adresser à la fois aux séropositifs et aux séronégatifs » : « La question des relations entre séropos et séronegs est au cœur des problématiques de prévention chez les homosexuels aujourd'hui. Plus de 14 % des gays sont séropositifs, et pourtant la question du statut sérologique fait l'objet d'un large déni ». Act up-Paris demande des messages « au plus près des pratiques sexuelles, des situations et des identités » : s'adresser aussi aux séropositifs lui paraît donc pertinent. De la même manière à Arcat, le coordinateur du pôle « prévention gays et étudiants », Yannick Gillant, apprécie que les « personnes séropositives soient réengagées dans la prévention, pour leur santé sexuelle, comme pour la santé publique ».

L'accueil en revanche est plus froid à Aides. Le chargé de mission « hommes entre eux », David Monvoisin, souligne que son association s'adresse depuis

ses débuts aux séropositifs, par ses pu-blications, ou sur le terrain. En novembre encore, les « Etats généraux des gays touchés par le VIH/sida » ont abordé la question de la prévention – pour appeler à la liberté de choisir le sérotriage, ou encore pour demander « un discours unifié sur les risques et les cofacteurs de risques dans une sexualité de séropo ». Mais précisément, David Monvoisin juge que l'Inpes a asséné plusieurs « contre-vérités » dans sa campagne : « D'abord, une baisse de la charge virale rend moins contaminant. Ensuite il n'existe pas de démonstration scientifique d'un risque de surcontamination entre deux gays sous traitement : faut-il donc les emmerder avec le préservatif ? » Il s'interroge également sur les risques d'une co-infection à l'hépatite C, qui concernerait « avant tout les pratiques sexuelles hard ». Le président d'Aides Christian Saout a d'ailleurs écrit à l'Inpes pour lui dire son opposition à cette campagne – même si l'association avait déjà pu s'exprimer, puisqu'elle fait partie du collège d'experts avec lequel travaille l'Inpes.

Le président de Warning a fait valoir le même type d'arguments dans une lettre ouverte à l'Institut. Olivier Jablonski estime ainsi que ce démontage de « rumeurs » fausses « surfe sur l'idée d'irresponsabilité des homosexuels face à l'épidémie ». Il réfute également que « tous les séropos » soient « concernés par le risque de transmission du VHC dans leur sexualité habituelle », ou encore que le risque de surcontamination pour les personnes sous traitement soit scientifiquement prouvé.

Autant d'arguments qui ont le don d'exaspérer Emmanuel Château : « La co-infection à l'hépatite B ou C est la première cause de mortalité chez les séropositifs. La surinfection au VIH peut être à l'origine de l'acquisition d'une souche résistante et faire évoluer plus rapidement vers la maladie. J'en ai ras-le-bol des discours idéologiques. Les séropositifs ont besoin d'une information claire sur ces risques et il est de notre responsabilité de la délivrer. Dans toute l'histoire du sida, tous ceux qui ont dit “ce n'est pas vrai” ont eu finalement tort. On ne peut pas juste choisir les messages qui nous arrangent alors qu'il existe des données scientifiquement étayées. Ça suffit ! »

Un « gun » entre les jambes

En définitive, si la promotion du préservatif auprès des personnes atteintes peut crisper, c'est d'abord qu'elle relèverait d'un « combat contre toute stratégie de réduction des risques sexuels », comme l'interprète Olivier Jablonski. Pour autant, Stéphane Delaunay l'annonce : « Nous n'en sommes qu'au début. On en est encore à des messages sur les risques pour les personnes atteintes ; on n'a pas encore abordé les leviers de la responsabilité, de la contamination. Le dispositif de communication vers les séropositifs va encore évoluer. Et s'amplifier ». L'Inpes compte d'un même pas poursuivre, voire accroître, ses campagnes contre les discriminations des séropositifs. Car le besoin de lutter contre leurs exclusions dans le milieu homosexuel demeure prégnant. Comme le souligne Yannick Gillant, « pour intégrer les séropositifs dans la prévention, il faut aussi restaurer leur estime de soi. Les aider à dépasser l'idée qu'ils ont un “gun” entre les jambes. Voilà pourquoi changer les regards sur les séropositifs est sans doute le plus efficace en terme de prévention. Mais déjà, dire aux personnes atteintes qu'elles ont une place dans la prévention, c'est aussi les valoriser et lutter contre leur solitude… »

Reste une question : cette mobilisation des séropositifs peut-elle être menée au-delà des homosexuels ? Elle serait actuellement moins pertinente pour la population blanche hétérosexuelle, « pour laquelle nous ne disposons pas d'autant de données sur leurs comportements », estime Stéphane Delaunay. En revanche, « la question commence à se poser pour les personnes d'origine africaine – mais sans doute pas dans les mêmes termes que pour les homosexuels ». L'association Afrique avenir semble partager ce diagnostic. Dans son calendrier de prévention pour 2007, Patricia, militante de l'African positive association (APA), lance ce témoignage : « Dans notre couple, nous sommes séropositifs, nous nous protégeons en mettant toujours des préservatifs car il y a risque de surcontamination ». Un tournant.

Olivier Bonnin

© Arcat 2001-2014 - Mentions légales - Site réalisé par Presscode - Contact :