Ralentissement, fléchissement, stagnation… Les commentaires qui ont accompagné la sortie du dernier rapport de l'Onusida laissaient entrevoir une lueur d'espoir : l'épidémie de VIH/sida aurait-elle atteint un palier ? Les titres de la presse et les déclarations officielles semblaient l'évoquer. D'autant plus que ce dernier rapport était présenté comme le plus complet jamais publié. En effet, de nouvelles études sont venues, ces dernières années, compléter les données de la surveillance en clinique prénatale, jusqu'alors bien souvent unique source d'information sur la prévalence du VIH, notamment dans les pays les plus touchés par l'épidémie.
Alors, le rapport Onusida montre-t-il un tournant épidémiologique ? Prudence, clament les épidémiologistes, difficile, voire impossible, de définir des tendances alors que l'ordre du jour est surtout à l'amélioration des outils de recueil, l'augmentation des études, l'élargissement de la surveillance à tous les pays… Le rapport de l'Onusida compile des données nationales. Or d'un système de surveillance à l'autre, les divergences sont souvent importantes : ici, très pauvre, recensant les données de deux ou trois cliniques sentinelles ; ailleurs, beaucoup plus élaboré, mais où malgré tout, quelles que soient les méthodes employées, les biais restent inévitables. Beaucoup d'incertitudes demeurent sur la représentativité des échantillons, la taille des populations spécifiques étudiées (combien d'homosexuels en Zambie ?), le nombre de cliniques sentinelles et la fréquence de leurs études, etc. Cette réalité est visible dans le chiffre global du rapport : le nombre de personnes vivant avec le VIH/sida dans le monde est compris entre 33,4 et 46 millions ; soit une fourchette de près de 13 millions ! Dans ce contexte d'incertitude, les différences observées d'un rapport Onusida à l'autre traduisent moins une évolution de l'épidémie qu'une amélioration des instruments de mesure.
Attention donc au sens donné aux chiffres, des chiffres essentiels pour faire le point sur l'épidémie, dessiner ses grands traits, fixer les zones les plus touchées. Mais des chiffres à prendre avec des pincettes. Même lorsqu'ils viennent des pays où le système de surveillance est des plus élaborés, la prévalence se lit au travers de larges intervalles. En France, la déclaration obligatoire de séropositivité connaît encore des problèmes de sous-déclaration et de délai de publication des résultats, quand bien même elle promet d'être un bon outil à l'avenir. Or, ce système ultra-perfectionné ne permet d'enregistrer que les nouveaux diagnostics et non les nouvelles infections. La grande inconnue, en France comme ailleurs, reste le calcul de l'incidence. Pourtant, c'est le chiffre le plus pertinent pour comprendre l'évolution de l'épidémie et décider des politiques de prévention efficaces.