Accueil > Nos publications > Le Journal du sida > Article

Paru dans...

Couverture du JDs

Cet article est paru dans le Journal du sida n°200 (n°200 - Novembre 2007)

Abonnez-vous en ligne

 

Financement

Une indépendance subventionnée

Le Journal du sida s'est fondé sur le besoin d'une information totalement indépendante face à l'épidémie. Pour autant, en 18 ans d'activité, la revue a toujours dépendu des financements obtenus par Arcat-sida…

Etre indépendant ! Cette prétention historique du journalisme, le Journal du sida l'a longtemps brandie haut. La pleine liberté de l'information est au cœur du projet que portent Frédéric Edelmann et Jean-Florian Mettetal en 1988. Le directeur de la publication l'explicite ainsi en conférence à Montréal en 1989 : le contenu de son nouveau journal « est protégé par une triple condition d'indépendance : associative, financière, politique. C'est à mon sens la condition d'un système d'information à la fois critique et non passionnel. » Frédéric Edelmann n'en doute pas : sa publication est structurellement indépendante de l'association Arcat-sida, puisqu'elle est coéditée par « son » association – virtuelle – Civis ; quant à l'indépendance financière, il assure qu'elle est acquise, grâce à un nombre suffisant d'abonnements. Il note en revanche que « l'indépendance politique est plus problématique. Arcat-sida, comme toutes les ONG s'occupant du sida, va devoir faire appel aux fonds publics pour ses autres activités, sauf à prendre le risque de disparaître. Il y a donc un risque évident de chantage. »

« Pas la moindre pression de la DGS »

A scruter les 18 années passées du Journal du sida, Frédéric Edelmann semble avoir été très théorique à Montréal. Car globalement, depuis 1988, les financeurs publics ont respecté l'indépendance politique de la revue. Directeur de la publication depuis 2002, Jean-Marc Borello n'a « jamais ressenti la moindre pression de la Direction générale de la santé (DGS). Ils paient en observant simplement le niveau de diffusion, qui grandit ». Quant à Jean-Marie Faucher, directeur d'Arcat-sida de 1997 à 2003, il n'a pas plus constaté de pressions – « tout au plus des réactions, entendues en réunion, sur des articles parus. » Il semble que l'unique tentative de mainmise par des financeurs publics ait été exercée par l'Agence française de lutte contre le sida (AFLS), qui a subventionné le journal jusqu'en 1994. Frédéric Edelmann raconte : « L'indépendance, avec eux, on l'a durement négociée. L'une des premières dirigeantes de l'Agence voulait nous imposer des sujets. On a donc proposé que l'AFLS ait son encart inséré. Alors, parfois, ce qu'on lisait dans le journal était en parfaite contradiction avec ce qu'annonçait le supplément de l'AFLS – même si c'est également nous qui l'écrivions !… Il est aussi arrivé que l'AFLS veuille nous couper les vivres. Mais certains au ministère de la Santé se sont toujours arrangés pour que nos fonds soient préservés. » Et le JDS ne s'est pas privé de critiquer certains choix de l'AFLS…

Redevable

Si l'indépendance politique du JDS n'a donc été que momentanément menacée par les pouvoirs publics, l'autonomie financière de la revue, en revanche, relève de la pure fiction. Jusqu'en 1996, les quelques milliers d'abonnements au journal et ses rarissimes annonceurs publicitaires n'ont évidemment pas pu financer ses moyens humains, dispendieux – avec une équipe de jour-nalistes permanents et des voyages de presse réguliers à travers la planète. Dès lors, la revue doit indiscutablement une partie de son professionnalisme au soutien financier de l'AFLS, puis de la DGS. Elle est également redevable de la générosité de Pierre Bergé, alors président d'Arcat-sida et accessoirement PDG d'Yves Saint-Laurent Haute couture, puisqu'il a soutenu le lancement du journal, hébergé la rédaction initiale dans une ancienne boutique du couturier à Saint-Germain-des-Prés, et surtout épongé très régulièrement ses déficits… Après son départ puis la restructuration d'Arcat-sida, le budget du journal a été considérablement allégé. Mais le JDS demeure largement tributaire de la DGS et des fonds propres d'Arcat : en 2006, les abonnements n'ont permis de financer qu'un cinquième du coût total…

Or « on est indépendant en fonction de qui paie », souligne Jean-Marc Borello, délégué général du Groupe SOS, dont dépend Arcat… Et si les pressions des pouvoirs publics ont été rares, « l'indépendance associative » revendiquée par Frédéric Edelmann a bien plus souvent posé problème. D'abord face au président mécène Pierre Bergé. Au quotidien, il demeurait « à grande distance du journal », se rappelle le rédacteur Franck Fontenay. Mais « vers 1992, se souvient Frédéric Edelmann, le journal l'agaçait. Il voulait l'arrêter. Il m'en a parlé, en me demandant de ne surtout pas le répéter à Jean-FlorianMettetal, qui était déjà gravement malade. Et c'est la première chose que j'ai faite… Jean-Florian l'a alors supplié de ne pas arrêter le journal, et il a continué. » Parti, excédé, rejoindre la présidence d'Ensemble contre le sida en 1996, Pierre Bergé tentera par la suite de récupérer le titre, en échange d'une subvention du Sidaction qu'Arcat-sida avait à rembourser. Malgré la dette étouffante de l'époque, « j'ai refusé, raconte Jean-Marie Faucher, mais sur le fond, on ne pouvait certes pas demander à quelqu'un de faire des chèques personnels de 100 000 francs et l'envoyer paître ensuite en se disant indépendants… »

Les intérêts de l'association

L'indépendance face à Arcat-sida elle-même est assez relative. Un tel journal peut-il donc aller contre les intérêts de l'association qui l'édite – alors même que cette association lutte contre le sida, la mort et la misère ? Selon les époques, et les témoins, la réponse balance. Pour Laurent de Villepin, rédacteur en chef de 1991 à 1996, l'indépendance journalistique était une vertu cardinale. En 1994, son équipe signe ainsi un dossier intitulé « Face à la mort », que certains ont jugé bien insensible au désespoir alors vécu par les malades. Sa consœur de l'époque Anne Souyris l'assure : « Le JDS n'était pas inféodé au milieu associatif, ni à Arcat-sida, que l'on pouvait également critiquer. » A l'inverse, Jean-Marie Faucher estime que « le JDS n'a ja-mais été un journal indépendant. Il était porteur des idées d'une association : Arcat-sida ». Et si les journalistes en grève en 1996 ont pu clamer leur sacro-sainte liberté, ils sont en fin de compte tous partis. A ce moment précis, Arcat-sida a donc bel et bien imposé sa logique – comptable avant tout, en l'occurrence… Et le Civis, qui devait garantir l'autonomie du journal, a cessé de le coéditer fin 97, laissant Arcat-sida seule aux commandes.

Interdépendance

Aujourd'hui encore, l'indépendance de la revue face à Arcat demeure relative. Les articles sont presque tous écrits par des journalistes pigistes, statutairement plus sujets aux pressions que des salariés permanents ; pour autant, Thibaut Tenailleau, directeur d'Arcat de 2004 à 2006, a pu s'étonner que les enquêtes et dossiers du JDS omettaient souvent d'évoquer les actions de l'association…

Un constat d'Anne Souyris résume sans doute la réalité des liens du JDS et d'Arcat-sida : « On ne nous a jamais imposé une ligne, mais on était intrinsèquement liés. » Franck Fontenay opine : « Arcat-sida se voulait être une boîte à idées, une structure qui réfléchissait, et mettait les choses en perspectives… Et le JDS devait quand même essayer de rendre compte des réflexions et des débats qui pouvaient y émerger. Même si l'objectif était l'indépendance, il y avait une interpénétration entre les deux structures. L'une se nourrissait de l'autre, et vice-versa. »

Cette interdépendance du JDS et d'Arcat est sans doute une constante de 1988 à nos jours… La petite association fondée en 1985 n'a pu devenir centrale dans la lutte contre le sida que grâce à l'arrivée du journal de Frédéric Edelmann et Jean-François Mettetal. Plus tard, en 1997, lorsqu'Arcat-sida, plombée par les dettes, menace de couler, si Jean-Marie Faucher exclut d'abandonner le titre à Ensemble contre le sida, c'est que « sans le JDS, l'association n'était plus rien ; il n'y serait resté que le service social. Le journal était le seul moyen de conserver l'aura d'Arcat. » De nos jours encore, le site Internet de l'association propose en page d'accueil le tout dernier numéro en ligne du JDS. Les deux structures s'appuient encore l'une sur l'autre pour fonctionner.

L'indépendance du journal n'est en somme qu'imparfaite. Comme tout titre de presse, aussi prestigieux soit-il, ce journal demeure fatalement tributaire de ceux qui le font vivre – qu'ils soient lecteurs, annonceurs, financeurs publics ou bien associatifs. Au moins a-t-il l'honnêteté de rendre publiques les quelques limites de son indépendance…

Olivier Bonnin avec Christelle Destombes

© Arcat 2001-2008 - Mentions légales - Site réalisé par Presscode - Contact :