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Cet article est paru dans le Journal du sida n°200 (n°200 - Novembre 2007)

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Information

L'œil sur les médias

Dès les premiers numéros, le JDS analyse le travail des médias. La thématique est portée par l'un des fondateurs du journal, Frédéric Edelmann. Et disparaît avec son départ de la rédaction.

C'est son cheval de bataille. Dès les tout premiers numéros, le Journal du sida se veut critique des médias. Le ton est d'abord professoral. Au travers de deux petites rubriques de Sida 89 puis Sida 90, intitu-lées « Zéro de conduite » et « HIVresse », la rédaction a la volonté de corriger les erreurs parues dans la presse grand public ou dites à la télévision. Très vite, en mai 1990, il juge sa mission remplie et s'en explique : « Les erreurs techniques se sont raréfiées, les manchettes de journaux recèlent de moins en moins en filigrane les appels à la discrimination que dément, souvent, heureusement, le contenu des articles ». Ces bêtisiers disparaissent mais l'analyse critique des médias se poursuit. FrédéricEdelmann en est le porte-parole.

Les journalistes face à la santé publique

Pratiquement pas un éditorial, dans ces premières années 89-94, qui ne souligne le rôle central des médias et la mission qu'ils devraient endosser, qui ne s'indigne de leurs dérapages et de leur sensationnalisme. Frédéric Edelmann, porte-voix de cette critique, n'a pas la tâche facile. Il est lui-même journaliste au Monde et en conflit violent avec les journalistes médicaux de sa propre rédaction – Jean-Yves Nau et Franck Nouchi. Il leur reproche leur vision trop scientifique de l'épidémie. « A leurs yeux, à l'époque, le milieu associatif n'existait pas, la prévention n'existait pas, le sida c'était un truc de pédé. La manière de rejeter la communauté homosexuelle était de ne faire du sida qu'un problème scientifique : éviter ainsi les problèmes humains, sociaux, les questions de prévention… », explique aujourd'hui Frédéric Edelmann. Mais surtout, il les incrimine d'avoir tu trop longtemps – pour protéger le docteur Garreta, dont Jean-Yves Nau était un proche – l'affaire du sang contaminé. Et il obtient, au sein même de sa rédaction, la mise en place d'une enquête interne, qui aboutit à un blâme du journaliste. Le Journal du sida n'en rend pas directement compte, mais quelques petites phrases éditoriales attestent de ce combat de journalistes, dont l'enjeu de santé publique est colossal.

Ainsi, lorsque l'affaire du sang contaminé est, six ans après les faits, au cœur d'une tempête médiatique, l'éditorial du JDS de novembre 1991 s'indigne : « Les mêmes médias qui, aujourd'hui, montent vaillamment au créneau et dénoncent – sans aucun doute à juste titre – la culpabilité, l'irresponsabilité, la lâcheté ou le cynisme des acteurs de l'époque, nous envoyaient paisiblement sur les roses lorsque nous tentions naguère de leur expliquer ces faits (…). Ils auront été attentifs aux bruits tendant à discréditer l'effort des associations, un peu trop seules à crier, sans porte-voix, dans un désert peuplé de traitements miracles, de chiffres épidémiologiques blasés, de révélations fanées, de scoops larmoyants et de communiqués satisfaits ! »

A partir de ce scandale, le journal interroge, de numéro en numéro, tout au long des premières années 90, comme dans cet éditorial de juin 1991, si les médias peuvent se donner « les moyens d'analyser les enjeux réels de santé publique, sur les individus comme sur la démocratie, qui se profilent derrière la gestion du sida ». C'est sur cette question que le journal lance les rencontres informations et sida qui auront lieu à deux reprises, en novembre 1992 et en novembre 1995. Car dans l'affaire du sang contaminé, « la rencontre immensément bruyante de la souffrance, de la politique, de la santé publique, des médias et de la justice a révélé à quel point la question de l'information juste peut être cruciale pour préparer l'avenir ou au moins le comprendre », écrit Frédéric Edelmann dans un article de décembre 1992, qui annonce ces rencontres.

L'image de l'épidémie

Cette volonté affirmée (sans concession aucune) d'éduquer les médias touche également la télévision, elle aussi décortiquée par le JDS, notamment sous la plume de Philippe Edelmann.Il publie des critiques virulentes sur le traitement de l'épidémie par le petit écran. En juillet 1990, il analyse deux émissions consacrées à l'épidémie et conclut : « On s'accorde à accepter comme un vice de forme cette vision décidément tape-à-l'œil de la réalité que nous propose la télévision, comme si elle ne pouvait faire autrement que de “vendre” tout ce qu'elle aborde, le meilleur comme le pire. »

Plus tard, en 1991, le même journaliste juge que ce type d'émissions passe le plus clair de son temps « à déclamer que l'on va enfin tout dire, tout savoir, poser les questions les plus audacieuses, tandis que le quart restant est employé à ne pas y répondre, à ne rien apprendre de neuf. » Philippe Edelmann déplore qu'ainsi la télévision défasse tout le travail d'information des associations : « En brouillant les pistes, en réintroduisant brutalement des notions que l'on croyait enfin sur le point d'être évincées des esprits. » Jusqu'au « Syndrome télévisuel d'hystérie collective », c'est-à-dire l'émission du Sidaction de 1994, ainsi qualifiée par Laurent de Villepin dans un numéro de mai 94. Son analyse juge dangereuse l'hystérie préventive de l'émission. A ses yeux, l'appel rabâché « à l'autoprotection est un prélude au refrain de la discri-mination ». Désormais, pense le journaliste, ceux qui vont se contaminer « ne sont plus des victimes, mais déjà des coupables, responsables de leur sort. » Dès lors, le journal s'inquiète des conséquences sur la prévention mais aussi sur les personnes atteintes. Il ne cesse de rappeler, après chaque émission et ses dérapages, les appels angoissés et multipliés des auditeurs à la ligne de Sida Info Service.

Il faut attendre août 1996 et un article d'Anne Guérin pour sentir le vent tourner au JDS. Le ton se fait plus compréhensif : « La tâche qu'elle [la télévision] s'assigne dès 1983 n'est pas aisée : alerter sans affoler ; rendre publique la vie privée, dicible l'indicible et visible l'invisible, sans pour autant se faire voyeur, et sans choquer. » A partir de cette époque, le JDS se détourne de sa fonction première d'analyse critique. Cette thématique disparaît entièrement du journal en 1997, au départ de Frédéric Edelmann.Un dossier, en juillet 2005, intitulé « VIH/sida et médias, la tentation du scoop », remet, pour un numéro, le sujet à la Une. Et l'édito de rêver, à nouveau, près de quinze ans après les premières analyses du journaliste, « d'une presse qui accepterait sa mission pédago-gique, d'une presse à nouveau engagée, loin du carriérisme, de la gestion des risques tiède et du clientélisme surpuissant. »

Marianne Langlet

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Témoignage

« On était tous sur le même bateau »

Eric Favereau, journaliste à Libération

« J'ai commencé à m'occuper de la thématique sida à Libération en 1986, et j'ai connu le Journal du sida à ses débuts. Pour un journaliste comme moi, travaillant dans un média généraliste, ce journal a tout de suite constitué une aubaine : c'était une mine d'informations qui venait s'ajouter aux autres sources existantes (associatives, institutionnelles...), nombreuses à l'époque. Je n'avais rien à faire, tout y était, tous les sujets, toutes les idées, tous les témoignages possibles ! Les critiques du Journal du sida à l'encontre des médias ne m'ont pas marqué. Mon rapport avec Arcat et le Journal du sida a, certes, été parfois difficile, dans les premiers temps du journal, parce que – pour faire court – j'étais catalogué comme le porte-parole de Aides et que les relations entre Aides et Arcat étaient tendues. Ça pouvait être fatigant, mais ce n'était pas gênant. Et puis je m'entendais bien avec Frédéric Edelmann. Donc, si on se faisait critiquer, on répondait, mais on était tous sur le même bateau. On ne se sentait pas meurtri. C'est du moins ce qui s'est passé dans mon cas. Les journalistes du Monde ont peut-être vécu les choses différemment, car les rapports entre le quotidien et le Journal du sida étaient compliqués. Mais en ce qui me concerne, je n'ai pas gardé de trace de ces critiques. Et surtout, ce que pouvait dire le Journal du sida n'était rien à côté des attaques d'Act Up, qui me traitait d'assassin ! »

Propos recueillis par Laetitia Darmon

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