Edito du n°202
Editorial JDS 202
En suspens
Un temps suspendu. Comme si entre les murs de la prison, la vie s'arrêtait. Silence sur la sexualité. Silence sur l'homosexualité. Silence sur les usages de drogue. La prévention parle souvent de l'avant ou de l'après incarcération. Et pendant? Le silence est parfois brisé par quelques expériences, menées ici et là par des courageux. Mais après leur départ, le silence ne retombe-t-il pas?
Pourtant, cet enfermement entre quatre murs pourrait être propice à l'écoute, à la réflexion, à l'arrêt sur ses pratiques. La prison peut être un haut lieu de prévention. Encore faut-il le vouloir. Dans les textes, tout y est. En principe, aucune différence ne devrait être permise entre la prévention proposée aux personnes libres et à celles enfermées. La réalité carcérale en est à des années lumière. Nous sommes même un très mauvais exemple, au regard des expériences de prévention menées dans de multiples pays voisins.
Nous n'acceptons pas de reconnaître ce qui saute aux yeux: la porte de la prison ne marque pas l'arrêt de tout un parcours de vie. Les rapports sexuels existent bien en prison. Comment en serait-il autrement? L'usager de drogue poursuit bien sa consommation en prison, même si les traitements de substitution y sont accessibles. Comment imagine-t-on qu'un arrêt brusque et radical soit possible? Comment peut-on concevoir que l'arrêt de l'usage puisse se faire sans le consentement de la personne? Pourtant, le monde carcéral refuse d'ouvrir les yeux sur ces réalités ou bien les admet seulement sur le papier.
En pratique, les mesures de prévention sont donc à l'image de cette politique de l'autruche. La peine est comme un temps en suspens. Bien sûr, on distribue des préservatifs dans les locaux médicaux, bien sûr des associations viennent faire des séances de prévention aux entrants, bien sûr il y a ça et là, des médecins, des éducateurs, des associations, même parfois des surveillants qui bataillent pour faire de la prévention. Mais ils restent souvent bien seuls, et toujours soumis au diktat premier de la sécurité. Un diktat qui n'admet pas l'entrée des programmes d'échanges de seringue en prison, par peur de voir la seringue se transformer en arme contre le surveillant. Pourtant, les seringues y circulent déjà en cachette depuis bien longtemps. Mais, à nouveau, cette réalité est occultée. Comme si deux mondes coexistaient.
Aucune étude ne permet de connaître le nombre de contaminations en prison, mais, en l'absence d'une réelle politique de prévention dans ces lieux, et dans un contexte de forte prévalence du VIH et des hépatites, il est bien évident que les prises de risque y sont multipliées. Nous vivons donc dans un monde à deux faces, schizophrénique, crispé sur la sécurité. Une sécurité qui n'est pas celle des détenus.

