Le brocoli, c'est du chinois
Le centre MST de l'hôpital Saint-Louis, à Paris, accueille de plus en plus de patients chinois, surtout pour des condylomes. Un accueil complexe du fait de barrières linguistiques et culturelles ressenties plus fortement par les soignants qu'avec d'autres publics. Une médiatrice d'Arcat leur prête main-forte.
Le cas ingérable, c'est celui de la femme qui arrive sans parler un mot de français – pas même bonjour ni au revoir – et qui ne nous comprend pas lorsqu'on essaie de lui expliquer qu'elle doit revenir avec un interprète. C'est parfois cocasse ! », raconte le Dr Cécile Pétrequin, gynécologue au centre clinique et biologique MST de l'hôpital Saint-Louis. Il y a quelques années, ce dispensaire a vu arriver quelques patients chinois, presque toujours pour des condylomes (verrues génitales dues au papillomavirus). « Les femmes étaient adressées ici par le même médecin », poursuit la gynécologue. Avec les autres étrangers accueillis, l'équipe avait jusqu'ici toujours trouvé une solution pour communiquer, qu'ils parlent arabe, anglais, espagnol, ou même turc – l'hôpital bénéficiant d'un interprète dans cette langue. Pour les Chinois, le problème s'est avéré nettement plus complexe [cf. encadré].
Trouver l'interprète
L'équipe a d'abord eu recours à un service d'interprétariat par téléphone (Inter service migrants). Un service qui les dépanne encore aujourd'hui, mais qui n'est pas apprécié par les médecins, parce qu'il faut sans cesse se passer le combiné et que c'est très long. En outre, pour des populations qui craignent que leur communauté apprenne leur maladie, il n'est pas évident d'oser poser ses questions et de se confier, par téléphone, à un inconnu qui parle chinois. Autre solution : demander aux personnes de revenir avec un proche qui parle français. C'est tout de suite plus facile, à ceci près que ces traducteurs d'un jour n'ont pas de connaissances médicales et qu'ils ne sont pas toujours bien placés pour assister à une consultation MST. « Certaines patientes – elles ne sont pasmajoritaires – vivent depuis longtempsen France et viennent avec leurs en-fants, le plus souvent leurs fils, qui sont eux parfaitement bilingues. Mais il n'est pas facile de poser des questions relatives aux MST dans ce contexte », analyse le Dr Pétrequin. D'autant que ces deux générations semblent, selon le médecin, rencontrer des problèmes de communication entre elles : « La rupture générationnelle me paraît bienplus importante que, par exemple, chez les Africaines que je reçois ».
Outils
Il y a quatre ans, l'équipe a rencontré la responsable du programme chinois à l'association Arcat, Te Wei Lin, qui propose des services d'accompagnement/médiation. Cette ancienne infirmière effectue désormais une permanence le premier lundi de chaque mois au dispensaire. Elle vient aussi à la demande, ou, dans le pire des cas, fait des traductions par téléphone si elle est dans l'impossibilité de se déplacer. Le personnel soignant a adopté « Lin » : « On la connaît bien, on est habitué à l'avoir dans l'équipe », témoigne Françoise Lambert,cadre infirmier au centre MST. Te Wei Lin a peu à peu fabriqué un stock d'outils pour faciliter un échange de base entre l'équipe et les patients chinois en son absence. Ainsi, dans le service, une affiche bien en évidence mentionne en mandarin le jour de sa permanence. « Quand une personne ne comprend rien, on la lui montre et on lui donne un papier où il est écrit qu'elles peuvent aussi revenir avec un interprète. On a aussi des fiches comportant des questions qui nous sont utiles, écrites d'un côté en chinois, de l'autre en français. Par exemple : avez-vous déjà eu des condylomes ? des MST ? », explique Christine Paterour, infirmière. Des documents d'explication sur le VIH, les hépatites, les condylomes ou les droits sociaux ont également été traduits en mandarin.
Le temps de l'explication
« En présence d'une interprète, qui comprend les enjeux de santé, tout change radicalement. Lorsque Lin est là, je peux expliquer aux patientes ce qu'est un condylome, les conséquences que ça peut avoir, la nature du traitement, les précautions à prendre », se réjouit le Dr Pétrequin. Cette dernière s'adresse directement à la patiente, en français, et Te Wei Lin traduit. « Le condylome, on l'appelle le brocoli, en Chine. J'utilise d'abord ce mot populaire, puis je leur explique le vocabulaire scientifique et le mécanisme du virus », relate la médiatrice d'Arcat. Le plus souvent, les femmes reçues en consultation n'arrivent pas à un stade clinique très avancé : « Elles semblenttrès attentives à leur corps et se rendent vite compte qu'il y a un problème. Elles arrivent au troisième ou quatrième condylome, alors que bien des femmes françaises laissent traîner, pensant que ça va partir tout seul ». Elles ont en revanche du mal à accepter que le traitement soit long. « Il y a chez les Chinois en général une tendance à vouloir une réponse immédiate, explique Te Wei. Beaucoup préfèrent aller chez un médecin traditionnel, donc non remboursé, qui va leur promettre une guérison rapide, plutôt que de venir à l'hôpital ». Il faut donc un travail d'explication. Jusqu'à présent, le Dr Pétrequin utilisait de l'azote avec ses patientes, pour traiter les condylomes. Elle a récemment commencé à prescrire de l'Aldara® – des sachets de crème qui s'appliquent trois fois par semaine – à des patientes. « Ça demande des précautions particulières, mais l'avantage, c'est qu'elles le font elles-mêmes. On va voir ce que ça donne, mais avec un interprète, beaucoup de choses deviennent possibles », analyse la gynécologue.
Difficile prévention
Les blocages se situent ailleurs. « Elles acceptent bien le fait qu'il s'agit d'une infection sexuellement transmissible, mais il est très dur de leur faire comprendre que leur mari doit consulter et qu'elles doivent se protéger, poursuit la gynécologue. Je leur explique longuement, elles sourient, et la fois suivante, quand je leur demande si elles ont mis le préservatif, c'est non. Ça ne doit pas être possible pour elles. » Te Wei confirme : comme dans beaucoup d'autres populations, négocier le préservatif avec le mari reste extrêmement difficile. Le message passe un peu mieux toutefois chez les femmes chinoises qui se prostituent. « Dans ce contexte, je suis étonnée de ne pas recevoir davantage de patientes chinoises séropositives », remarque le Dr Pétrequin. Elle en est persuadée : le travail d'éducation à la santé à faire pour ces populations est énorme. « On parle beaucoup des actions à mener auprès des Africains, et à juste titre, mais les Asiatiques sont laissés de côté ».
Laetitia Darmon
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Condylomes
Les condylomes sont dûs à des virus appartenant au groupe des Papillomavirus, transmissibles par voie sexuelle. Certains sont bénins, d'autres dangereux car susceptibles de provoquer plus tard des cancers, notamment du col de l'utérus. Ils atteignent aussi bien l'homme que la femme. Le traitement des condylomes est souvent long, et doit être mené chez l'ensemble des partenaires sexuels s'ils sont atteints._
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Témoignage
« Quand on mime la douleur, ils nous regardent avec des yeux ronds »
Christine Paterour, infirmière au centre clinique et biologique MST de l'hôpital Saint-Louis.
« Avec les Européens ou les Africains, on arrive à se faire comprendre un minimum, par le biais de mimiques ; on utilise un peu les mêmes symboliques au niveau de la gestuelle. Mais avec les Chinois, quand on essaie de demander, par exemple, si une piqûre fait mal, en se penchant pour mimer une douleur au ventre, ils nous regardent avec des yeux ronds. Le fossé culturel est important. Ça limite donc beaucoup l'échange entre les patients et nous. On s'en tient au minimum de la courtoisie, pour ne pas risquer de mettre la personne mal à l'aise en lui posant des questions qu'elle ne comprendra pas, et d'être nous-mêmes mal à l'aise en retour. Nos différences de culture créent aussi des malentendus. Par exemple, un jour où l'infirmière d'Arcat n'était pas là, une patiente chinoise que je connais depuis longtemps et qui parle un peu le français m'a dit, sur un sujet très personnel : “ce n'est pas bien ce que je fais”. Moi, j'ai répondu avec ma sensibilité d'Européenne et pour dédramatiser la situation, que sa décision n'appartenait qu'à elle. Mais ça l'a beaucoup perturbée. L'interprète m'a expliqué la semaine suivante qu'en Chine, on ne pensait pas de cette manière. On a rediscuté de tout cela ensemble et le malentendu s'est résorbé. »_

