Le VIH, un problème de poids?
Le surpoids se généraliserait parmi les séropositifs aux Etats-Unis. La France est également concernée – et pas seulement à cause des traitements.
Cinq fruits et légumes par jour. Une activité physique régulière. Pas de grignotage entre les repas. Plus que jamais, les séropositifs peuvent s'accaparer les conseils de santé psalmodiés par les publicités alimentaires… Si jusque dans les années 90, les malades devaient combattre la dénutrition, voilà que l'obésité les menace de plus en plus dans les pays occidentaux.
Une recherche (1) publiée cet automne suggère en effet une généralisation des problèmes de surpoids chez les séropositifs aux Etats-Unis. Certes, l'étude ne porte que sur 663 patients, de deux Centres médicaux de la Marine. La plupart se sont engagés dans l'armée – et sont donc plus susceptibles d'être en forme que la population générale, souligne le Dr Nancy Crum-Cianflone, qui a mené l'étude. Or parmi ces séropositifs, 63 % sont en surcharge pondérale. Très exactement, 46 % sont en surpoids, avec un Indice de masse corporelle (IMC) compris entre 25 et 29,9 (2). Et 17 % sont obèses – avec un IMC égal ou supérieur à 30. Même les patients en sida déclaré sont touchés : 29 % sont trop gros ou obèses. A l'inverse, aucun des séropositifs observés n'est atteint de maigreur (avec un IMC inférieur à 18,5).
L'étude pointe aussi plusieurs corrélations. Plus la séropositivité a été apprise jeune, ou plus elle a de longévité, plus la prise de poids menace. Les patients affichant une bonne immunité, avec un taux élevé de CD4, sont également plus sujets au surpoids. En revanche, la recherche n'établit pas de lien avec la prise d'antirétroviraux. Concrètement, l'étude ne permet pas d'expliquer ces surcharges, mais le Dr Crum-Cianflone avance ces deux pistes : d'une part, « comme de nombreuses personnes associent le VIH avec un dépérissement, il se pourrait que de nombreux malades craignent d'être vus comme séropositifs s'ils sont trop maigres, et qu'ils veillent à prendre du poids lorsqu'ils sont diagnostiqués. » De plus, « la population générale aux Etats-Unis prend du poids, et les personnes séropositives en font autant, maintenant que la maladie est devenue essentiellement chronique ». Près de 66 % des habitants des Etats-Unis ont un problème de poids aujourd'hui : avec un taux à 63 %, les séropositifs s'aligneraient en somme sur la population générale.
Lipohypertrophie et obésité
Quid de la France ? D'après la dernière enquête ObÉpi (3), 29,2 % des habitants sont en surpoids (soit près de 14 millions de personnes), et 12,4 % obèses (presque 6 millions). Si les séropositifs suivaient la même normalisation qu'aux Etats-Unis, ils devraient donc être quelque 41 % à s'inquiéter sur leur balance… « Je ne constate pas d'épidémie d'obésité », résume pour sa part le Dr David Zucman, spécialiste du VIH et endocrinologue à l'hôpital Foch, à Suresnes. « Il est sûr que des séropositifs sont aujourd'hui en surpoids, mais dans quelle proportion, c'est très difficile à dire, il n'existe pas de données précises là-dessus. » Au service des maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital Tenon, à Paris, l'endocrinologue Corinne Vigouroux confirme : « Il n'y a clairement pas 41 % de séropositifs en surpoids ou en obésité en France. Mais je ne dispose pas de données chiffrées. Et je constate effectivement de plus en plus de patients en surpoids dans le cadre d'une lipohypertrophie. »
Car malgré leurs progrès, certains traitements contre le VIH continuent de provoquer ces amas de graisse localisés. Même sans aucune variation de poids, les tissus graisseux peuvent s'accumuler sur le tronc, les seins, le cou. Deux études ont observé ces li-pohypertrophies chez 12 à 17 % des patients soignés (4). « Le tour de taille peut alors être celui d'un obèse (5), même si l'IMC ne suit pas forcément », commente Emmanuel Garderet, diététicien anciennement salarié de Aides Paris. De fait, le Dr Corinne Vigouroux l'observe dans son service, « il peut être difficile de faire la part entre lipohypertrophie et obésité, il y a souvent un peu des deux ».
La prise de poids chez des séropositifs en France n'est donc pas uniquement due aux antirétroviraux. D'autres facteurs sont désormais propices aux kilos. Ainsi, une population paraît ici plus souvent enrobée : les femmes noires séropositives – qu'elles soient des Départements français d'Amérique, ou bien venues d'Afrique. Les rondeurs peuvent être perçues comme séduisantes, mais avec le VIH, l'opulence peut aussi rassurer. Médecin référent de Sida info service, Michel Ohayon a ainsi observé en Guyane française bien des « femmes qui prenaient du poids à l'annonce de la séropositivité ». Le sida est encore réputé amaigrissant : « La grosseur peut dès lors être perçue comme une protection contre la maladie, et aussi contre le regard des autres et les risques d'exclusion ». A l'Association de lutte contre le sida (ALS), à Lyon, la diététicienne Marie-Joseph Pamah a également suivi plusieurs Africaines en surpoids. « Elles ont une alimentation très riche en féculents et en matières grasses, et méconnaissent les légumes français. Elles manquent aussi d'activités sportives. » Les raisons peuvent encore être psychologiques : « Les femmes que je connais ont laissé leurs familles en Afrique, elles sont ici en exil, et malades, parfois sans titre de séjour. Et elles mangent beaucoup dans des moments de tristesse… » En Seine-Saint-Denis enfin, les Africainesaccueillies à l'association Ikambere sont également nombreuses à se plaindre de leur poids – « depuis qu'elles prennent un traitement contre le VIH, souligne la médiatrice Lydie Traoré. Et compte tenu de leurs habitudes alimentaires, elles peuvent avoir du mal à suivre les conseils des diététiciens des hôpitaux ! »
« Sonnette d'alarme »
Mais ces surcharges pondérales peuvent concerner bien d'autres séropositifs en France. Les traitements leur ont fait gagner en espérance de vie ; et voilà qu'ils vieillissent. Or l'âge est précisément un facteur d'empâtement. Globalement, 18,3 % de la population des 55-64 ans est obèse en France, contre 8,7 % chez les 25-34 ans (3). A l'hôpital Foch, David Zucman l'observe pour sa part : « S'il y a de l'obésité dans mon service, elle est plutôt liée au vieillissement et au manque d'exercice »…
Une caractéristique commune à de nombreux séropositifs aujourd'hui suscite encore la prise de kilos : leur précarité. En 2003, 45 % des adultes atteints par le VIH étaient inactifs (6). RMI et Allocation adulte handicapé n'aident pas vraiment à s'offrir fruits de saison et poissons frais… Et l'enquête ObÉpi le souligne aussi, « en 2006, la prévalence de l'obésité demeure inversement proportionnelle aux revenus » (3), avec 18,8 % de cas dans les foyers touchant moins de 900 euros par mois (contre 5,4 % d'obèses pour des revenus supérieurs à 5 300 euros).
Enfin, comme aux Etats-Unis, les rondeurs se banalisent dans la population générale. Si la proportion de personnes en simple surpoids demeure stable depuis 1997, la prévalence de l'obésité ne cesse en revanche d'augmenter – elle est passée de 8,2 % à 12,4 % en 9 ans (3). Or, le sida est devenu « essentiellement chronique » en France, comme aux Etats-Unis : les séropositifs sont dès lors susceptibles de grossir comme tout le monde.
En somme, les statistiques des Etats-Unis peuvent bien « avoir valeur de sonnette d'alarme », reconnaît le Dr Vigouroux. D'autant que les antirétroviraux peuvent encore favoriser les troubles métaboliques (qu'ils soient glycémiques, comme le diabète, ou lipidiques, comme le cholestérol), mais aussi l'hypertension artérielle, et finalement les risques cardiovasculaires… L'obésité accroît évidemment tous ces dangers – et a fortiori « sur un terrain de lipohypertrophie », souligne le médecin, car alors « la prise de poids se répartit de manière délétère pour le métabolisme », en se concentrant sur l'abdomen.
Les séropositifs peuvent donc veiller, plus que jamais, à leur assiette. Certes, un ventre enrobé peut s'accompagner de lipoatrophies – avec des joues, des fesses ou des membres amaigris par certains antirétroviraux. Et un régime ne peut malheureusement pas cibler, uniquement, un abdomen rondouillard… L'exercice physique régulier peut alors être plus particulièrement indiqué pour évacuer les rondeurs. Et retrouver, pourquoi pas, un corps d'athlète. _
Olivier Bonnin
(2) L'indice de masse corporel permet de repérer les problèmes de maigreur ou d'obésité chez les adultes de 18 à 65 ans. Il se calcule en divisant le poids (exprimé en kilogrammes) par la taille (exprimée en mètres) au carré : IMC = poids/(taille x taille).Un IMC de 18,5 à 24,9 indique unecorpulence normale.
(3) Enquête épidémiologique triennale ObÉpi 2006 - Inserm, TNS Healthcare Sofres, Roche.
(4) Cohortes Aquitaine et Aproco-Copilote.
(5) Il y a obésité abdominale à partir de 88 cm de tour de taille pour les femmes, et de 102 cm pour les hommes.
(6) Enquête Vespa 2003, ANRS.

