Edito du JDS n° 203
C'est un tableau impressionniste.
Par touches successives, le peintre dessine un nouveau paysage. Un paysage où l'étranger, le malade, le pauvre, ne sont pas les bienvenus. Une peinture où ils apparaîtraient plutôt sous les traits d'un profiteur, d'un fraudeur et d'un paresseux voire des trois à la fois. Le portrait serait esquissé par un discours. Des politiques nous exposeraient d'abord leurs inquiétudes devant tous les abus dont ils sont témoins. Ces inquiétudes seraient corroborées par de nombreux articles de presse et de sujets de télévision aux titres très répétitifs : « Les fraudes à... ». Dans la série, nous avons pu voir : les fraudes à l'assurance-maladie, les fraudes aux Assedic, les fraudes au RMI... Petit à petit, le décor est posé : nous n'avons plus les moyens de subvenir aux besoins de tous. Notamment de nos malades, surtout les plus malades et les plus pauvres d'entre nous ; il faut les « responsabiliser », leur faire payer une partie du coût de leur maladie. Le discours imprègne l'air du temps. Il se concrétise dans une surenchère de préprojets de loi toujours plus restrictifs de droits. Des restrictions qui, certes, au final, ne se retrouvent pas toujours dans la loi adoptée, mais l'intention reste. L'idée se répand, par exemple, que les sans-papiers n'ont plus droit à rien, même pas d'accéder, malgré des lois en ce sens inchangées, aux soins. Ce discours se matérialise ainsi dans les mille embûches du quotidien de l'étranger, du malade et du pauvre. Les associations, travailleurs sociaux, bénévoles, qui les accompagnent, s'y heurtent chaque jour. Difficultés de domiciliation, refus de prendre en charge les bénéficiaires de la CMU ou de l'AME, difficultés d'ouvrir ces droits, dépassements d'honoraires qui s'ajoutent aux forfaits et autres franchises, refus d'accompagnement social des sans-papiers, de plus en plus nombreux du fait des durcissements législatifs sur l'immigration... Toutes les associations le surlignent : leurs usagers s'enfoncent de plus en plus dans la clandestinité. A tel point que certains ne s'adressent même plus ni à elles, ni aux structures de soins, quitte à voir leur état de santé s'aggraver dramatiquement. Le constat des associations est inquiet : accès retardés aux soins, renoncements à certains traitements devenus trop chers, impossibilités de faire valoir leurs droits. Dans ce climat de suspicion, de déni de droit, parfois même de dénonciation, toute une frange de la population s'éloigne de plus en plus du système de santé. Elle devient invisible aux intervenants médico-sociaux. Une invisibilité qui risque de coûter très cher à notre santé publique. Et au final, ce sont aussi nos valeurs de solidarité qui se désincarnent.

