Edito du JDS n° 204
C'est Philippe Pignarre qui a vendu la mèche. En 2003, cet ex-cadre de l'industrie du médicament reconverti dans l'édition révélait « le grand secret de l'industrie pharmaceutique » dans un livre du même nom.
Pas tant un secret de fabrication qu'une impasse économique : le secteur industriel le plus rentable connaît une grave crise de l'innovation, au moment même où la plupart des médicaments vedettes tombent dans le domaine public.
Rien que cette année 2008, par exemple, onze « blockbusters » vont perdre leur brevet et les firmes concernées risquent de voir s'envoler plus 18 milliards de dollars de chiffre d'affaires ! Quant au manque d'innovation, il n'est peut-être pas très perceptible depuis le monde du VIH, cette pathologie faisant heureusement l'objet de véritables avancées pharmaceutiques. Mais si l'on considère l'ensemble du champ thérapeutique, un constat s'impose : l'âge d'or de la pharmacie (1935-1975), où de très nombreuses molécules étaient mises sur le marché chaque année, est bel et bien révolu.
Les nouveautés se raréfient sans cesse et, comme le souligne Philippe Pignarre, beaucoup d'entre elles « n'apportent très souvent qu'un progrès infime, malgré une augmentation de coût considérable par rapport à des médicaments génériques. » Cette double contrainte oblige les industriels à rivaliser d'ingéniosité pour continuer à offrir à leurs actionnaires les exceptionnels dividendes auxquels ils les ont habitués. Comme bon nombre de pathologies, la lutte contre le VIH/sida et tous ses protagonistes – malades, soignants, travailleurs sociaux, bénévoles associatifs… – sont directement concernés par ces stratégies, puisqu'elles impactent en particulier l'accès aux soins des personnes malades, en France et dans le monde. Le Journal du sida a déjà évoqué, dans son numéro 182, les manœuvres des firmes – et des Etats soumis à leurs pressions – pour limiter l'arrivée des génériques sur les marchés.
Le présent dossier explore comment elles parviennent à promouvoir des produits souvent peu innovants et à réduire leurs coûts de mise sur le marché. Des stratégies multiples, qui vont du tissage d'un véritable système d'influence sur les médecins au façonnage de maladies, en passant par les tentatives pour faire de la publicité directe ou déguisée auprès des patients, la mainmise des firmes sur la quasi-totalité du processus de surveillance clinique ou la réalisation d'essais dans des pays aux normes éthiques moins contraignantes. Mais crier au loup ne suffit pas.
Car derrière chacune de ces dérives se profilent les lacunes institutionnelles qui les rendent possibles : manque de moyens publics pour la formation des médecins et pour une information fiable, refus des pouvoirs publics de confier l'évaluation des médicaments à des instances indépendantes, insuffisances des systèmes de santé et du cadre juridique dans les pays du Sud.
S'il est essentiel de rappeler les firmes à leur responsabilité, comme le font régulièrement les associations de lutte contre le sida, il revient aussi à nos sociétés de mettre en place les garde-fous qui s'imposent. Pour éviter que l'intérêt commercial des firmes ne prime encore trop souvent sur la santé publique.

