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Cet article est paru dans le Journal du sida n°204 (n°204 - Avril 2008)

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TERRAIN: Les chiffres

L'épidémie marque-t-elle le pas?

Le nombre des découvertes de séropositivité a encore baissé en 2006.

Comment interpréter ce recul? Entre optimisme, prudence, et inquiétude, les analyses divergent…

« L'infection à VIH semble marquer le pas en France… Enfin! » Juste avant de quitter la direction de l'Institut de veille sanitaire (InVS), Gilles Brücker aura pu annoncer une grande nouvelle dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire. Avec 6 300 découvertes de séropositivité en 2006, contre 6 700 en 2005 et 7 000 en 2004, le nombre de nouveaux diagnostics décroît en France (1). Peut-on déjà se réjouir de ce recul? En tirer des leçons? Dans la lutte contre le sida, les points de vue varient…

Ainsi Willy Rozenbaum, président du Conseil national du sida, se montre-t-il inquiet face à cette diminution. Le co-découvreur du VIH souligne qu'en France, des dizaines de milliers de personnes ignorent encore leur séropositivité, et que près de 30% des découvertes se font, malheureusement, à un stade tardif (2): « Dès lors, l'objectif n'est pas d'assister à une diminution, mais à une augmentation du nombre de nouveaux diagnostics – grâce à une politique de dépistage plus performante. »

Les homosexuels, eux, ne sont pas concernés par ce tassement. Faut-il s'en réjouir ? En l'occurrence, « Non, car cette population-là se dépiste beaucoup! » Willy Rozenbaum regrette, au final, que « le discours rassurant de l'InVS n'incite pas à revoir notre offre de dépistage. »

Didier Lestrade le rejoint : « L'épidémie est désormais très régionalisée, avec deux foyers principaux, l'Ile-de-France et les départements français d'Amérique. » Or, pour des raisons différentes, « dans ces deux régions, une grande partie des gens concernés ne se dépistent pas… » En France, « le dépistage n'est pas très bien fait », conclut le fondateur d'Act up Paris : « On a donc une mauvaise surveillance de l'épidémie, donc on ne peut pas dire que ça va mieux! »… Quant à Emmanuel Château, il rappelle que ces données « sont des estimations. Et elles ne portent pas sur les nouvelles infections, mais sur les diagnostics de 2006 : elles reflètent, avant tout, le recours au dépistage ». Or, « le vrai problème est qu'on ne sait pas qui s'est fait dépister, poursuit le coprésident d'Act up Paris. Les données des laboratoires manquent : par exemple, combien de dépistages ont été motivés par une prise de risque? Combien étaient faits pour la première fois? Dès lors, il est très difficile de les interpréter. »

L'InVS sait, au moins, que les dépistages sont restés aussi abondants qu'en 2004 (3), et que le taux de sérologies par habitant demeure le plus élevé dans les régions les plus touchées (4). A l'Institut, le Dr Caroline Semaille le reconnaît : entre les centres de dépistages anonymes et gratuits, les médecins, et quelque 5 000 laboratoires, « l'estimation de l'InVS se base sur une multitude de déclarants. En France, l'offre de soins est extrêmement diversifiée : cette richesse fait que la surveillance est plus complexe. Si d'autres chercheurs trouvent d'autres estimations, on est prêts à les entendre ». En outre, ces données ne sont qu'une « pièce, certes importante, du puzzle »; d'autres études montrent ainsi un dépistage élevé dans les populations les plus concernées. « Par exemple 48 % des répondants à l'Enquête presse gay se sont fait dépister dans les 12 derniers mois… Ceci étant, il est évident qu'on peut encore améliorer l'offre de dépistage! »

Baisse biaisée

Plusieurs associations partagent un autre doute. La diminution des diagnostics est la plus marquée chez les étrangers contaminés par voie hétérosexuelle : cette baisse ne serait-elle pas biaisée par les politiques actuelles contrant l'immigration? « On peut enregistrer moins de découvertes parce qu'on repousse les migrants hors des frontières », remarque ainsi Bruno Spire, le président d'Aides. « Cela peut même être pire encore : dans un contexte de xénophobie générale et de précarisation, la santé peut cesser d'être une priorité » pour bien des étrangers…

Mais plusieurs acteurs de la lutte contre le sida veulent croire en l'embellie. « C'est une bonne nouvelle, ne boudons pas notre plaisir », réagit ainsi la sociologue Geneviève Paicheler, qui estime les chiffres de l'InVS « fiables ». Comment alors expliquer ce recul ? « Une hypothèse est que la bonne couverture thérapeutique actuelle ait fait baisser les charges virales des personnes contaminées, et les rende moins susceptibles de transmettre le VIH. Par ailleurs, une bonne utilisation du préservatif se maintient chez les plus jeunes », observe la présidente de l'Action coordonnée “Comportements et prévention” de l'ANRS. Quant à Antonio Ugidos, directeur du Crips (Centre régional d'information et de prévention du sida) Ile-de-France, il se dit « optimiste »: « La prévention a été très efficace avec les usagers de drogues, qui représentent désormais moins de 2 % des diagnostics » ; aujourd'hui encore, « la prévention peut être efficace, dès lors que nous nous en donnons les moyens, avec des messages plus ciblés et plus en lien avec la culture et l'origine des personnes – notamment des migrants, que nous ne pensions pas pouvoir atteindre, et chez lesquels l'usage du préservatif progresse… »

Philippe Lamoureux opine: si le directeur de l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé (Inpes) appelle à la « prudence », il souligne néanmoins « les efforts très particuliers menés pour mieux connaître et communiquer avec les populations issues de l'immigration ».

Mais alors, si la prévention semble avoir été efficace auprès des Africains, notamment, pourrait-elle inspirer les actions en direction des homosexuels ? Antonio Ugidos retient que les migrants ont reçu « des messages extrêmement clairs sur la responsabilité et la visibilité des personnes vivant avec le VIH, avec des slogans du type “je suis séropositif, et je protège mon partenaire”. Globalement, nous n'avons peut-être pas assez remercié tous les séropositifs qui se protègent. L'estime de soi passe aussi par là. Ne valorisons pas la prise de risques! ».Quant à Didier Lestrade, il remarque que « quand un spot TV a montré pour la première fois des personnes de couleur, tout de suite les associations antiracistes ont protesté, en le trouvant stigmatisant. C'est toujours pareil… Quand on commence à cibler une minorité, il y a toujours des associations pour dire que c'est stigmatisant. Mais non, la prévention, ça marche quand c'est adapté à une minorité.» Philippe Lamoureux évite pour sa part de tirer des leçons: « Les problématiques ne sont pas du tout les mêmes entre les gays et les migrants ». L'Inpes préfère « approfondir ses connaissances sur chacune des communautés concernées, plutôt que de tenter d'exporter ce qui a marché de l'une vers l'autre »… Cette année, l'Institut compte ainsi « poursuivre ses efforts auprès des migrants, puisque cela fonctionne bien, mettre le paquet dans les Départements français d'Amérique, et travailler chez les gays à une individualisation des messages et à leur réappropriation par la communauté. »

En attendant, plusieurs redoutent déjà que les chiffres de l'InVS confortent un nouveau cliché: « Il y aurait les “bons” migrants hétérosexuels, face aux “mauvais” homosexuels, comme on avait autrefois les “mauvais” toxicomanes», met en garde Bruno Spire. Au Kiosque infos sida & toxicomanie, dans le Marais à Paris, le directeur Pierre Tessier acquiesce. « Il est clair que les associations doivent renforcer et repenser leurs actions. Mais n'oublions pas le contexte général : tant que l'homosexualité restera stigmatisée, on ne pourra pas être 100 % efficace. »

En attendant, en 2006, près de 6 300 nouvelles personnes ont donc appris qu'elles vivaient avec le VIH. De ce point de vue, évidemment, l'épidémie est loin d'être vaincue…

Olivier Bonnin

(1) Surveillance de l'infection à VIH/sida en France, 2006. BEH n°46-47, 27 novembre 2007. En ligne à http://www.invs.sante.fr/beh/2007/46_47/beh_46_47.pdf. Présentation résumée dans le Journal du sida n°202, p.8.

(2) L'InVS estime qu'en 2006, 12 % des diagnostics ont été faits à un stade symptomatique non sida, et 14 % tardivement au stade sida (contre respectivement 12 % et 16 % en 2005). A l'inverse, les diagnostics au stade de la primo-infection ont progressé, de 9 % des cas en 2005 à 10 % en 2006.

(3) 5 millions de sérologies ont été réalisées en 2006 contre 5,3 millions en 2005, année où le sida était « grande cause nationale ».

(4) De 109 pour 1 000 habitants en Ile-de-France jusqu'à 146 pour 1 000 en Guyane.

Des reflux en Europe

La France n'est pas la seule en Europe de l'Ouest à observer un léger reflux des découvertes de séropositivité. Au Royaume-Uni, pour la toute première fois, les diagnostics de 2006 ont été estimés à la baisse par rapport à 2005 – 7 800 cas, contre 7 900. En Espagne, les infections déclarées ont diminué de 2003 (1 150 cas) à 2006 (969), dans les 8 régions actuellement observées. En Belgique, après un pic de 1 074 cas en 2005, le pays a enregistré 1 014 diagnostics en 2006… En revanche, pour l'heure, ni l'Italie, ni la Suisse, ni surtout l'Allemagne, n'observent de tels tassements.

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