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Cet article est paru dans le Journal du sida n°204 (n°204 - Avril 2008)

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PREVENTION: Prostituées chinoises

Les femmes du Lotus Bus

Trois fois par semaine, un bus de Médecins du Monde sillonne les rues parisiennes. Objectif : aller à la rencontre des prostituées chinoises. Des femmes fragilisées, souvent en situation irrégulière et coupées des réseaux associatifs.

Emmitouflée dans son manteau, les mains dans les poches, elle s'engouffre dans le minibus. Elle est belle, la trentaine, ses cheveux sont ondulés, lâchés sur ses épaules. Hochement de la tête, sourire discret. « Bonsoir », murmure-t-elle avec un accent chinois. « Ni hao », répondent en chœur les quatre bénévoles. Elle prend le sachet qu'on lui tend, puis repart aussitôt dans le froid, pour arpenter les trottoirs parisiens. Nous sommes dans le Lotus Bus, garé ce soir-là près du métro Crimée, à Paris. Il est 20 h 30. Des femmes entrent par la portière latérale de la camionnette. A l'intérieur, pas de siège, mais une sorte de comptoir. A la différence près qu'ici, on ne sert pas d'alcool, mais des sachets remplis de préservatifs et de gel lubrifiant. Trois fois par semaine, c'est le même rituel. Le bus s'arrête pour quelques heures à Crimée, Strasbourg Saint-Denis, Belleville ou Porte Dorée. A chaque fois, des femmes – toutes chinoises – entrent, prennent un sachet, puis ressortent vite. Toujours souriantes et polies, souvent par groupe de deux ou trois. Si elles viennent ici, c'est parce qu'elles « travaillent dans la rue ». Une manière pudique de qualifier un métier tabou : la prostitution.

Rassurer

Pour rassurer les femmes, le bus a été customisé, afin de les accueillir dans un environnement familier… et discret. Avec ses graffitis bleus, verts, jaunes, qui esquissent les reliefs d'une oasis, il passe inaperçu au milieu de la jungle urbaine. Sur le côté, un dragon et une fleur de lotus bleus évoquent vaguement la culture chinoise. « On ne veut pas être trop identifiables, pour ne pas stigmatiser les femmes qui viennent, explique José, responsable de la mission. Certains ne savent pas du tout ce qu'on fait ici, ils voient un autocollant “Médecins du Monde” et entrent nous demander s'ils peuvent donner leur sang. » La décoration se veut d'inspiration chinoise. Un rideau rouge à fleurs sépare le comptoir de l'arrière de la camionnette, où les interprètes reçoivent parfois les femmes pour un entretien individuel. Des fleurs en papier rose et des taichi, sortes de petits porte-bonheur, sont suspendus. A l'entrée, une affiche de prévention en chinois est accrochée. D'habitude, un médecin est présent, car les femmes, qui parlent mal le français, hésitent parfois à se faire soigner. A l'image de cette femme d'une cinquantaine d'années, qui souffre de diabète. Chloé, une bénévole sinophone, lui prend un rendez-vous avec un médecin du Centre d'accueil, de soin et d'orientation (CASO). Une autre membre de l'équipe, Yiran, en profite pour lui proposer un entretien. « On voudrait vous poser quelques questions, pour mieux vous connaître et pouvoir vous aider. » En général, elles déclinent poliment l'invitation. Beaucoup jugent suspecte la gratuité de cette aide. Et pour cause : en Chine, tout est payant. Même à Paris, certains relais communautaires chinois demandent beaucoup d'argent aux sans-papiers, juste pour remplir des dossiers.

Petites victoires

Les femmes entrent dans le bus à pas feutrés, sans s'attarder. Chacune reçoit 24 préservatifs, comme elles l'ont demandé quand la mission a été créée, en 2004. A l'époque, une équipe de Médecins du Monde constate, lors de ses interventions auprès des usagers de drogue à Château Rouge et Strasbourg Saint-Denis, que de plus en plus de femmes chinoises demandent des préservatifs. D'où l'idée d'une mission spécifique. « Quand elles viennent, on veut vérifier qu'elles sont bien prostituées. Alors, parfois, on leur demande si le préservatif, c'est pour “travailler”. Culturellement, il y a beaucoup de pudeur », soupire Yiran Lin. « Au début, elles avaient peur de venir, renchérit Chloé. Mais maintenant, elles nous connaissent mieux. Elles savent qu'il faut utiliser le préservatif. » Il n'empêche : certaines craignent, si elles sont arrêtées, que les préservatifs soient perçus comme une preuve qu'elles se livrent au racolage passif. Sont-elles plus méfiantes dans un contexte de chasse aux sans-papiers ? « Pas forcément, estime Chloé. Car même avant, pour elles, c'était difficile. D'ailleurs, elles ont toutes été arrêtées au moins une fois pour racolage. »

Nourrices le jour, prostituées la nuit

Dehors, le silence de la nuit s'est abattu sur la ville, entrecoupé par les klaxons des voitures, les conversations des gens. Dans la rue, on remarque à peine ces femmes. Beaucoup travaillent comme nourrices ou femmes de ménage la journée. Loin du cliché de la prostituée affriolante, la plupart portent une tenue et un maquillage discrets. Pas de parfum entêtant ni de talons aiguilles. Il faut pouvoir marcher dans le froid, rester éveillée une partie de la nuit. Arrive une jeune femme, le nez dans son écharpe. Elle vérifie le contenu du sachet distribué, repose le gel. « Il faut l'utiliser, lui conseille José, ça évite que le préservatif craque. » La femme esquisse une moue dubitative… mais reprend le gel. Une petite victoire pour les bénévoles.

Il est 22 heures, la « permanence » de Crimée se termine. La portière du minibus claque. Direction Belleville, où « c'est toujours le rush ». Au volant, José explique : « Ce sont les femmes qui nous disent si on doit aller dans tel ou tel quartier de Paris, c'est comme ça qu'on détermine nos lieux de distribution. » Boulevard de Belleville, trois jeunes asiatiques attendent au feu rouge. Elles rient, comme des copines qui sortiraient boire un verre. « En fait, ce sont des prostituées, commente Chloé. Elles se promènent en groupe pour se protéger. On les reconnaît car les femmes chinoises sont rarement dehors tard le soir. » Près du métro, une douzaine de femmes attendent déjà, un petit sac plastique à la main, pour y mettre les préservatifs. Sitôt le bus arrêté et la porte ouverte, elles s'engouffrent. Certaines demandent des préservatifs féminins. « De plus en plus, grâce à nos démonstrations », se félicite Diana, une bénévole. Les trois copines qui attendaient au feu arrivent. Plus loin, un autre groupe, trois hommes d'une cinquantaine d'années. Des clients, habitués à repérer les prostituées qui descendent du bus.

Soumises aux pressions des clients

La plupart des femmes qui montent dans le bus ont entre 35 et 50 ans. En quête d'un rêve français, elles connaissaient une cousine ou une tante qui avait l'air de s'en sortir ici. Une fois arrivées, c'est le désenchantement. Jamais, sans doute, elles n'auraient imaginé devoir se prostituer un jour pour survivre. Sans-papiers, isolées des réseaux associatifs à cause de la barrière linguistique, elles sont fragilisées. Une situation dont les clients abusent parfois. Pour preuve, l'histoire de C., harcelée par un client régulier qui colle des photos d'elle sur les cabines téléphoniques. Comme elle refuse les passes gratuites, il menace de la dénoncer. « Le plus dur, confie José, c'est quand elles viennent pour la première fois. Elles nous disent qu'elles n'ont pas le choix si elles veulent survivre, et nous demandent si on peut les aider à trouver autre chose. »

Deux femmes arrivent. La première est une habituée, elle emmène son amie qui « commence à travailler ». Cette dernière explique qu'elle est triste, car elle n'a pas vu sa famille depuis plus d'un an. « Il y a des nouvelles filles toutes les semaines », glisse Yiran. Souvent, elles n'ont jamais utilisé de préservatif, ne connaissent pas les modes de transmission du sida.

C'est la fin de la soirée. Une dernière femme arrive en courant, essoufflée. José lui donne des préservatifs, elle s'en va, puis revient demander un sac. Pour cacher les préservatifs. « Le fait qu'elles soient nombreuses, ça prouve qu'on a une utilité, explique José. Mais en même temps, on se rend compte qu'il n'y a pas de solution pour elles. Un jour ou l'autre, elles seront expulsées. On n'a pas le pouvoir de leur apporter tout ce dont elles auraient besoin, à savoir des papiers et le droit de travailler. » Ce mercredi, plus de 2 000 préservatifs ont été distribués, à 90 femmes environ. Une soirée ordinaire au Lotus Bus.

Elodie Vialle

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