MEDICAL: Médecines complémentaires
Quels bénéfices pour les patients?
Les traitements antirétroviraux ont changé le cours de l'épidémie de sida. Personne ne le conteste et pourtant, lorsque la question des thérapies complémentaires est abordée, la crainte de voir ces traitements remis en question est mise en avant. Dommage, car de ce fait, les médecins et leurs patients peuvent parfois se priver de toute une palette de réponses possibles pour améliorer la qualité de vie des personnes séropositives.
Homéopathie, acupuncture, acupressure, aromathérapie… Les approches médicales et thérapeutiques autres que l'allopathie sont légion. Avant l'arrivée des traitements en 1996, elles étaient souvent utilisées par les personnes séropositives qui, faute de solutions thérapeutiques classiques, se tournaient vers elles pour essayer de survivre. La découverte des antirétroviraux a totalement éclipsé ces approches différentes. La solution était désormais trouvée. Les patients étaient, grâce à ces nouveaux traitements, sauvés parfois in extremis de la mort. Fallait-il pour autant oublier ces thérapies et n'ont-elles aujourd'hui réellement plus rien à apporter aux personnes touchées par le VIH?
Alternative ou complémentaire
«Je ne crois pas du tout à l'homéopathie. Pourtant, je dois reconnaître que depuis que je suis un traitement homéopathique pour mes dépressions saisonnières, je n'en ai plus» témoigne une personne séropositive qui a souhaité garder l'anonymat. Serait-il honteux d'avouer avoir recours à ces thérapies? Ou peut-être dangereux? Il existe, en effet, certaines mouvances très minoritaires qui prônent un rejet complet des traitements antirétroviraux et vont jusqu'à remettre en cause l'existence même du virus. Par ailleurs, certains guérisseurs africains peuvent entraîner loin des traitements leurs patients séropositifs. Face à ces situations, le docteur Ibagnez (voir plus loin l'expérience menée à Grigny) met les points sur les i: «Il ne faut pas parler de médecine alternative mais de médecine complémentaire car il ne s'agit en aucun cas, lorsque nous proposons ces thérapies, de remplacer le traitement antirétroviral». En revanche, une fois ce postulat de base bien planté, pourquoi se priver de thérapeutiques complémentaires qui, pour de nombreux patients, peuvent améliorer leur qualité de vie?
Lever le tabou
«Au fait, Docteur, je voulais vous dire que je prenais un traitement homéopathique». Cette confidence, le professeur Treppo, du service des maladies infectieuses et tropicales, de l'hôpital de l'Hôtel-Dieu à Lyon l'entendait en toute fin de consultation, lorsque son patient avait la main sur la poignée de porte de son cabinet, juste avant qu'il ne file dans le couloir. Au lieu de nier cet état de fait, le professeur a préféré – pour éviter justement un recours alternatif, excluant les traitements ARV – créer une consultation d'homéopathie dans son service. Cette consultation a aujourd'hui plus de dix ans et ne désemplit pas (voir l'interview du docteur Marie-France Bordet). Elle est unique en France même si aujourd'hui d'autres services hospitaliers s'intéressent à cette thérapeutique. Mais en dehors des services de santé publics, de nombreuses personnes se concoctent elles-mêmes, à partir de publications étrangères, leur traitement complémentaire pour améliorer leur qualité de vie. Antioxydants, compléments vitaminiques, oligo-éléments, de très nombreuses personnes séropositives en prennent sans en parler à leur médecin traitant ou hospitalier au risque, peut-être parfois, de prendre des produits inutiles voire, sans aucun contrôle médical, dangereux.
Absence de preuves
Le recours de plus en plus fréquent à ces thérapies complémentaires s'explique par les bénéfices qu'elles peuvent apporter aux patients. Elles permettent d'offrir des solutions non-toxiques aux effets secondaires des traitements antirétroviraux, de ce fait d'améliorer la qualité de vie et par conséquent l'observance aux traitements. Elles évitent la crainte d'interactions médicamenteuses mal connues entre les ARV et les traitements pour tous les maux quotidiens. Elles peuvent en outre aider au maintien de la réponse immunitaire au long cours voire permettre de prévenir certaines pathologies induites alors que de plus en plus de personnes séropositives vieillissent avec le VIH. Malgré cette réalité du terrain et les données intéressantes des expériences menées, aucune information sur ces médecines complémentaires n'est donnée dans le rapport du professeur Yéni, faute d'études scientifiques assez puissantes pour apporter les preuves de leur efficacité. Or, ces médecines n'ont pas les ressources financières des laboratoires pharmaceutiques allopathiques pour les mener.
En l'absence de preuves scientifiques, il n'existe pas de reconnaissance officielle mais également pas de possibilité de remboursement de ces techniques et thérapeutiques qui restent, donc, pour beaucoup de patients, inaccessibles.
Marianne Langlet
Témoignage
Des antioxydants pour lutter contre les effets indésirables
Jeanne, coïnfectée VIH/VHC
«J'ai commencé à prendre des antioxydants, des vitamines et des minéraux avant que les traitements antirétroviraux n'existent. C'était alors une des seules façons de booster un petit peu l'immunité et peut-être de tenir un peu plus longtemps. Je m'étais documentée dans des livres spécialisés de naturopathie ou de diététique, français et américains, consacrés aux radicaux libres et aux antioxydants. Cette approche était peu connue en France. D'ailleurs, encore aujourd'hui, je connais très peu de médecins qui utilisent ces produits et je continue de me documenter par mes propres moyens. Lorsque les ARV sont arrivés, j'ai arrêté de prendre ces compléments parce que je ne voyais plus à quoi cela pouvait servir. Nous avions désormais des traitements efficaces et puis les produits coûtaient chers. Si certains étaient remboursés à l'époque où j'ai commencé à en prendre, ils ont été, depuis 2005, déremboursés comme par exemple le magnésium, le sélénium, le bêta-carotène, la N-acétylcystéine… Ensuite, sont arrivés les effets de la toxicité mitochondriale: les lipodystrophies et les lipoatrophies. J'ai alors repris ces compléments en me disant que cela permettrait de combattre ces effets secondaires. Lorsque les traitements ARV sont arrivés, nous avons cru que ces médicaments allaient tout résoudre. Or, ce n'est pas vrai. Ces techniques complémentaires peuvent aujourd'hui nous aider à mieux supporter les médicaments, à garder le moral, à lutter contre les radicaux libres et le vieillissement accéléré induit par le VIH et ses traitements et donc à être moins fatigués que d'autres. Je le vois bien depuis que j'ai commencé mon traitement contre l'hépatite C. Je prends maintenant une double dose de ces compléments parce que la Ribavirine est toxique sur les mitochondries. J'ai, par exemple, doublé la dose de coenzyme Q 10, l'un des antioxydants majeurs mais aussi l'un des plus chers. Je le fais venir par une coopérative américaine, les buyer's club. Ce sont des sortes de coopératives de personnes séropositives qui vendent tous les médicaments possibles, de toutes les marques possibles et, malgré le fait que cela vienne des Etats-Unis, cela reste bien moins cher qu'en France.»
Entretien
L'homéopathie à l'hôpital
A l'hôpital de l'Hôtel-Dieu à Lyon, une consultation d'homéopathie a lieu tous les jeudis depuis plus de dix ans. Elle s'inscrit pleinement dans le suivi des personnes séropositives sous traitement ARV et vise à soulager les effets secondaires tout comme à proposer une thérapeutique différente et sans contre-indication pour les affections banales. Interview du docteur homéopathe Marie-France Bordet qui partage cette consultation avec son confrère, Jean-François Masson.
Dans quel cadre pouvez-vous utiliser l'homéopathie?
Même si les traitements antirétroviraux sont mieux supportés qu'avant, il reste des effets indésirables que nous arrivons à bien maîtriser avec l'homéopathie, notamment en ce qui concerne les troubles digestifs où nos résultats sont particulièrement bons. Par ailleurs, les personnes séropositives peuvent souffrir d'autres pathologies: des problèmes cutanés, par exemple, une anxiété, une rhinite allergique, toutes sortes d'affections pour lesquelles elles vont chercher une thérapeutique efficace sans risque de toxicité ou d'interactions médicamenteuses avec leur traitement ARV. L'homéopathie leur apparaît alors comme un plus.
Comment les personnes arrivent à votre consultation?
Elles peuvent être envoyées par des médecins du service, des associations, des infirmières d'éducation thérapeutique. Au sein du service, nous utilisons le même dossier médical que les autres médecins. Nous savons donc exactement quel traitement il a, quels sont ses bilans, son histoire médicale, puis, comme dans n'importe quelle consultation, nous écoutons la plainte du patient. Notre particularité en homéopathie est de chercher à comprendre le mode de fonctionnement global du patient, celui-là sera plus anxieux, l'autre plus colérique, l'un va faire des rhumes à répétition tandis que son voisin va avoir tendance à développer des boutons… Chaque personne est particulière et à partir de ces données, nous allons déterminer un traitement homéopathique simple. Nous ne donnons pas beaucoup de médicaments pour ne pas surcharger le traitement.
Pouvez-vous assurer un suivi des patients?
Certains patients nous sont envoyés pour un problème bien précis, nous leur prescrivons un traitement et si son effet est positif nous ne le revoyons plus. J'ai revu, par exemple, dernièrement un patient qui était venu à la consultation il y a huit ans. «Vous m'aviez donné deux médicaments homéopathiques parce que je faisais des diarrhées importantes », m'a-t-il dit. « Maintenant, je sais très bien les utiliser seul, et je gère sans difficulté mes problèmes digestifs». Il était revenu me demander s'il y avait un risque d'accoutumance voire de toxicité à la longue. Je l'ai rassuré en lui disant qu'il pouvait continuer à les utiliser sans problème. Nous avons également des patients que nous voyons régulièrement. Je suis, par exemple, une femme depuis maintenant 10 ans. Au cours de ces dix années, elle a souffert d'un cancer du sein, je ne l'ai évidemment pas guérie par homéopathie mais j'ai accompagné son intervention chirurgicale. Elle a également eu une ménopause difficile et l'homéopathie l'a aidé à lutter contre les bouffées de chaleur alors qu'elle avait une contre-indication et ne pouvait pas prendre un traitement hormonal de substitution. Elle a également eu une dépression que nous avons soignée au maximum par homéopathie. Je me souviens également d'un patient coïnfecté VIH/VHC qui a eu un passage à vide au niveau mental parce qu'il n'allait pas bien non plus au niveau virologique. Il a alors reçu un antidépresseur allopathique dont je tairais le nom qui a réveillé une épilepsie ancienne. Il a fait une crise en pleine rue qui l'a traumatisé. Puis, il en a refait une autre quinze jours plus tard. Il a alors développé une phobie : il ne voulait plus sortir de chez lui. Il a également commencé à avoir des douleurs précordiales. Or, nous nous méfions toujours de ce type de douleurs surtout qu'il avait un fort taux de triglycérides. Il a été à deux reprises transporté aux urgences parce qu'on pensait qu'il faisait un infarctus. Les deux bilans cardiologiques n'ont pas confirmé cette crainte. Il a ensuite reçu des benzodiazépines et il était complètement dans le cirage. Il avait toujours ses phobies, il ne sortait plus. Une véritable escalade thérapeutique. Les médecins ne savaient plus quoi faire de ce patient. Il est arrivé dans notre consultation parce qu'il était suivi à l'Hôtel-Dieu et qu'un confrère lui a dit un jour,: «Ecoutez, je ne sais plus quoi vous donner, peut-être que les homéopathes peuvent quelque chose pour vous». Je me souviens que lorsque ce patient est arrivé, il me disait: «L'homéopathie, je ne sais pas ce que c'est et puis vu les remèdes de cheval que j'ai reçus sans résultat, je ne vois pas en quoi l'homéopathie, plus douce, pourrait marcher». Il était donc très sceptique et, d'ailleurs, le premier traitement que je lui avais donné ne l'avait pas amélioré. Il était donc encore plus sceptique à la deuxième consultation. Il est toutefois revenu parce qu'il ressentait une très légère amélioration sans pouvoir dire si c'était le résultat du traitement homéopathique. Le deuxième traitement a été spectaculaire, nous avons réussi à le sortir de sa phobie et de son état dépressif. Il a enfin pu reprendre son activité. Depuis, c'est devenu un patient accro à l'homéo!
Thérapies manuelles
Le docteur qui touche
Au service de soins de suite du centre médical de Bligny, un médecin expérimenté en médecine traditionnelle chinoise et indienne a appliqué ses techniques pour des patients en sida avancé.
Il a été surnommé le docteur qui touche. Le docteur Alain Ibagnez est entré au service de soins de suite des maladies infectieuses du centre médical de Bligny pour un stage de neuf mois dans le cadre d'une convention ANPE d'évaluation professionnelle (1). Son surnom lui vient des techniques manuelles, issues de la médecine traditionnelle chinoise (acupuncture, acupressure) et indienne (massage ayurvédique), qu'il y a employées. Dans ce service, la plupart des patients sont atteints de sida avancé et sortent des services hospitaliers de maladies infectieuses d'Ile-de-France après un épisode aigu, souvent une infection opportuniste. Beaucoup vivent dans des situations précaires, souffrent d'alcoolisme et/ou sont polytoxicomanes. Une rupture thérapeutique est souvent à l'origine de la survenue de l'infection opportuniste qui a causé leur hospitalisation. «Nous avons plusieurs objectifs lorsque nous prenons un patient, notamment celui de faire de l'éducation thérapeutique pour remettre en œuvre et assurer le suivi du traitement ARV, rapporte le docteur Bideault, chef de service, mais aussi de poursuivre le traitement de l'infection opportuniste et de prendre en charge les aspects sociaux, psychologiques.» L'utilisation des techniques manuelles du docteur Ibagnez a permis d'aborder ces objectifs d'une autre manière. «La tâche que je me suis donnée est d'apprendre aux patients à prendre soin d'eux-mêmes», explique-t-il. Dans quel but? Celui d'améliorer leur qualité de vie, leur tolérance aux ARV et aux traitements des coïnfections. «A court terme, ces techniques ont des impacts sur les aspects immunitaires, digestifs, neuropsychologiques, à plus long terme sur les aspects métaboliques et cardio-vasculaires. Surtout, cela permet de réduire le recours à d'autres molécules et d'éviter ainsi les risques d'interaction».
Le lien corps-esprit
Un des premiers objectifs dans cette optique est de lutter contre le stress – qui augmente l'adrénaline (risque cardio-vasculaires) et à long terme le cortisol (risque de lipodystrophies, d'amyotrophie, d'anomalies lipidiques et glucidiques). «Le stress altère la réponse au traitement ARV», souligne Alain Ibagnez en s'appuyant sur diverses études. Pour le combattre, il propose des techniques de respiration et relaxation issues de la médecine chinoise qu'il a utilisées à Bligny. A ses yeux, l'hygiène mentale est tout aussi importante que l'hygiène physique et alimentaire.
Agir sur les maux quotidiens
Dans le service de Bligny, il a également appris aux patients et aux infirmières à situer des points d'acupressure pour lutter, par exemple, contre les nausées – le point à masser du bout du doigt en petit cercle se trouve à trois travers de doigt de la personne, posés en parallèle et en dessous du pli du poignet – avec des résultats qui ont épaté le chef de service. «Alain a utilisé cette méthode auprès de patients qui avaient des nausées malgré la prise d'anti-émétiques et cela a marché». Des petits «trucs» qui permettent non seulement de soulager le quotidien mais également de réduire l'utilisation d'autres molécules. Un sujet particulièrement sensible en ce qui concerne les maux de tête. «La grande préoccupation actuelle des médecins qui travaillent aujourd'hui sur les céphalées – qui pour la plupart résultent de tension musculaire – est l'abus médicamenteux. Face au mal de tête, le recours à l'automédication est très courant surtout pour les personnes qui en souffrent quotidiennement avec des surconsommations médicamenteuses parfois dangereuses». Or, là encore il existe des points d'acupressure à masser avec des huiles essentielles qui permettent de réduire considérablement le mal de tête dû aux tensions musculaires. Ces quelques exemples d'application peuvent convenir à tout le monde, mais pour les personnes séropositives, elles s'avèrent particulièrement appropriées pour mieux supporter le traitement ARV et, par conséquent, de favoriser l'observance. Le service de Bligny l'a bien compris, il cherche désormais à faire financer un poste pérenne pour que le docteur Ibagnez puisse y poursuivre sa pratique.
Le docteur Alain Ibagnez a rendu compte de son expérience lors d'une soirée organisée par l'association Actif-santé (www.actif-sante.org) le 28 mars dernier.

