TERRAIN: Jeunes chercheurs et sida
En quête de dialogue
Les 8 et 9 avril derniers, dans le cadre du Réseau de doctorants Santé et société de la Maison des sciences de l'Homme Paris-Nord, a été organisée une journée d'étude doctorale sur le thème: «Implication, réflexivité et positionnement des jeunes chercheurs travaillant sur le sida aujourd'hui». L'objectif était d'établir des échanges entre jeunes chercheurs, institutions et associations autour des enjeux de la recherche en sciences sociales sur le sida aujourd'hui. Retour sur quelques points forts des débats.
L‘échange d'expériences et la volonté de dialogue avec d'autres acteurs de la recherche ont largement présidé cette initiative. Dès l'étape de sa conception, les organisateurs de la journée ont eu la volonté de situer ces réflexions sous l'égide de l'Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS), dont le rôle actif dans la recherche sur le sida – en particulier à travers des bourses pré et post-doctorales – est essentiel et reconnu. Les associations Aides et Sidaction ont également soutenu ce projet et ont été sollicitées pour discuter les travaux présentés. Ce double ancrage, institutionnel et associatif, est à l'image de la structuration de la recherche sur le sida en France et de l'implication historique des associations. C'est le cadre élaboré par les jeunes chercheurs pour exposer des questions méthodologiques, politiques et éthiques liées à leurs travaux de recherche (1).
Un dialogue entre doctorants
Le premier constat est un peu surprenant: les jeunes chercheurs en sociologie et anthropologie travaillant sur le sida ne se connaissent souvent pas! Or ils partagent de nombreuses préoccupations, qui jalonnent leur parcours et leurs expériences de terrain. Leur statut, bien sûr, souvent précaire, mais également leurs dilemmes scientifiques et éthiques. Les doctorants se rejoignent sur un ensemble de questions qui se posent dans une recherche menée sur le sida. L'objet de recherche, le sida, est-il un objet de recherche spécifique? Pourquoi est-on «porté» à aller étudier le sida en Afrique ou dans les pays du Sud? Comment choisir et appréhender le sujet d'étude, faut-il le «co-construire», comme le suggère Eve Bureau, doctorante, en travaillant de près, en amont, avec les personnes vivant avec le VIH et/ou les ONG? Comment négocier un «accès» au terrain, réajuster les hypothèses de recherche au regard des premières observations d'enquête? Tout au long du déroulement de l'enquête, les doctorants engagent des dialogues avec les institutions publiques, les associations de lutte contre le sida et, naturellement, avec des personnes affectées par le VIH. D'ailleurs, dans les relations d'enquêtes qui se construisent avec les personnes atteintes ou les malades du sida, la dimension affective et émotionnelle est à prendre en compte. Si l'on ne choisit pas par hasard de travailler sur le VIH, on ne reste jamais neutre face à des situations souvent marquées par la précarité et la souffrance. Enfin, si les terrains et les questions évoluent avec le contexte de l'épidémie par rapport aux années 1980 et 1990, la recherche sur le VIH demeure marquée par une certaine spécificité: en tant que recherche sur la maladie, d'une part, mais aussi parce que le VIH garde une résonance sociale particulière.
Construire une posture éthique
Il convient également de penser le «terrain». Lorsque l'on s'intéresse, par exemple, à des publics déjà fortement sollicités, des populations «surenquêtées», comment gérer leur lassitude, l'agacement des associations qui se vivent parfois, face aux sollicitations des chercheurs, comme des «fournisseurs de matériel»? Ici encore, la réflexion sur les «terrains surinvestis» par de nombreux acteurs (et chercheurs), notamment en Afrique, engage les doctorants à étudier de près une méthodologie de recherche qui soit à la fois rigoureuse et respectueuse: éthique donc. Aussi, Mathilde Couderc, doctorante travaillant sur la recherche clinique, s'interroge-t-elle sur la construction d'une posture éthique de l'anthropologue.
Autour de ces réflexions sur les conditions de l'enquête, via leur vécu et les problématiques soulevées, les intervenants ont souligné l'intérêt d'une démarche réflexive, c'est-à-dire s'attachant à questionner la position même du chercheur dans le processus de recherche. Dans des contextes où la recherche biomédicale et clinique domine, les sciences sociales sont toujours amenées à «justifier» leur légitimité, et la question n'est pas nouvelle, comme l'a souligné Janine Pierret. C'est pourtant en maintenant leur posture scientifique d'êtres sociaux étudiant le monde social que les sciences humaines engageront plus solidement le dialogue avec le monde médical.
Questions de génération ?
Au cours de la synthèse des journées, Marcel Calvez, professeur de sociologie à l'université Rennes 2, a rappelé qu'aujourd'hui, en effet, le contexte institutionnel de la recherche sur le sida a «globalement balisé le terrain», d'où l'importance de travailler de près avec les associations et les acteurs de proximité pour affiner les questions. Cela fait aussi écho au point de vue soutenu par Bruno Spire, président de Aides, qui disait en somme que même si les associatifs ne savent pas nécessairement faire de la recherche, il y a pourtant des questions, issues de leurs constats, sur lesquelles il est possible de discuter ensemble. Invitation à réfléchir pour, par exemple, bâtir en commun des hypothèses sur lesquelles un projet de recherche verrait le jour.Des passerelles avec les associations
Par leur participation active aux débats, les représentants associatifs ont témoigné tant de leurs expériences vis-à-vis de la recherche que de leur souhait de voir se construire de réels partenariats. Veronica Noseda et Vincent Douris mènent d'ailleurs une réflexion pour valoriser les recherches financées par Sidaction et soutenir plus fermement les recherches conduites avec des associations.
Jean-Marie Le Gall (Aides) a salué ce travail de réflexivité en soulignant l'importance de ce retour sur soi proposé par les doctorants, y voyant une démonstration du «savoir-être» du chercheur qui complète utilement le «savoir faire» (la méthodologie) et le «savoir produit» relatif aux résultats de la recherche et à la production de connaissances. Après avoir rappelé les perspectives offertes par la «recherche-action», déjà mise en œuvre régulièrement depuis les années 1980, il a évoqué des possibilités de formation «au terrain» que les associations pourraient proposer aux doctorants.
Finalement, l'implication s'avère essentielle et rassemble les doctorants qui ont choisi de travailler sur le sida, qu'il s'agisse de militantisme, d'engagement associatif ou simplement d'une «posture citoyenne» revendiquée. Surtout, ils envisagent le processus de recherche (collaborations institutionnelles ou associatives, relations avec des informateurs); le travail de mise en forme (analyse, écriture, publication) puis de restitution envers les enquêtés comme des formes d'engagement et le texte écrit comme une action. Autant de pistes de réflexion, d'expériences et de préoccupations communes que la trentaine de doctorants présents souhaitent poursuivre, renouveler et enrichir, en formalisant, pourquoi pas, un groupe de travail de jeunes chercheurs sur le sida.
Fanny Chabrol, Gabriel Girard
(1) Pour consulter le programme complet: http://doctorants.mshparisnord.org/actualite/article.php3?id_article = 677

