Internet 2008
Interactivité et logique affinitaire
Quelques années auront été nécessaires pour que chacun prenne la mesure de l'outil Internet comme pouvant favoriser une prévention individualisée, face à l'échec de la prévention généraliste. Tour d'horizon des initiatives en matière de prévention du VIH sur le Net.
A l'occasion de son n° 100, le magazine Têtu accuse Internet d'être le « principal facteur de la prise de risque » des gays. CitéGay, le premier site communautaire gay, où les pages prévention côtoient les petites annonces, s'insurge et déplore que l'on n'ait pas assez réfléchi au potentiel offert par ce média. Depuis 2002 et l'installation sur le Web de Sida Info Service, les associations et les institutions ont pourtant expérimenté cet outil, avec plus ou moins de réussite et de persévérance. Car Internet seul ne peut résoudre la quadrature du cercle, même si ses atouts commencent à être mieux compris et utilisés.
De la prévention individualisée
Philippe Adam, sociologue et fondateur de l'Institute for Prevention and Social Research (1), progresse… Collaborant avec l'Inpes, le Sneg, Citégay ou Sida Info Service, le sociologue a imaginé plusieurs études menées en ligne, telles Sex Drive en 2004 et la Cohorte gay en 2006 (2). Sex Drive est notamment à l'origine de la création du site tiens-toi prêt (3) par l'Inpes, où en répondant à un questionnaire, on se voit prodiguer des conseils individualisés de prévention. Il s'agit, « plutôt que d'imposer à tous le même message, d'aider chaque visiteur à définir la stratégie la plus à même de répondre à ses attentes ». Dans la foulée de Sex Drive, et en restant sur le postulat qu'une partie des gays prend des risques sans les avoir prémédités, la Cohorte gay combine recherche et promotion de la santé. Le tout en plusieurs phases : recrutement de participants sur les sites de Citégay, Citébeur, ou Cleargay, « rendez-vous » tous les six mois autour de nouveaux questionnaires, constitution d'un groupe témoin qui réagit à une carte postale ou à une animation en ligne, « Le secret pour assurer ». Sans ambages, et avec des analyses statistiques compliquées, Philippe Adam affirme : « Les résultats montrent que l'animation parvient à réduire les prises de risque de 23 % parmi les hommes qui manquent de préparation et de contrôle. La diffusion plus large de l'animation pourrait donc apporter une contribution significative à la réduction des risques parmi les gays. »
Dont acte. Le Sneg propose aujourd'hui un site collectant les campagnes de prévention issues de la recherche-action en lien avec l'IPSR, Histoires de mecs (4) où l'on retrouve « Le secret pour assurer ». Antonio Alexandre, directeur de la prévention du Sneg, explique la montée en puissance de ce travail : « Je suis extrêmement fier d'avoir engagé le Sneg dans cette stratégie de prévention, qui consiste à trouver de nouveaux schémas, de nouveaux outils pour réduire les prises de risque non préméditées. Les gays ont besoin d'outils plus fins, et Internet nous permet de leur donner des conseils en rapport à leurs pratiques ». Avec quatre modules en ligne, histoires de mecs répète de manière très pragmatique les ressorts de la prévention : la capote, la nécessité de faire le point sur les situations de prises de risques, de parler au sein du couple, qu'il soit sérodifférent, « ouvert » etc. De nouvelles interventions en ligne seront progressivement développées afin de toucher d'autres segments de la population gay et d'autres déterminants sociaux ou psychologiques de la prise de risques, affirme le Sneg. Qui apparaît étonnamment innovant en lamatière. Ainsi des trois films « Safe, sex and fun »coproduits avec Citébeur, et l'aide logistique de son studio de production porno : la web-série « Boris et Nadir » (5), qui réaffirme la place de l'amitié et le rôle des établissements gay dans la prévention, le tout se déroulant dans un bar avec backroom… « La prévention peut être véhiculée par la bonne humeur, insiste Antonio Alexandre, et il nous paraissait intéressant de réactiver sans prétention ce que peut véhiculer l'attention vis-à-vis d'une personne ». Par ailleurs, ces films touchent une cible nouvelle, Citébeur étant un site multiracial, qui enregistre près de 400-500 connexions par jour sur son chat. « Nous avons peut-être pris un peu de retard avec les actions sur Internet, admet Antonio Alexandre, mais je crois que nous ne devons pas nous flageller... Aujourd'hui, au Sneg, nous combinons les remontées de terrain avec nos délégués régionaux, les études menées par Philippe Adam et la capacité de mettre en place des campagnes rapidement, grâce à une équipe mobile et réactive. Mais nous ne sommes pas assez nombreux. Et il faut prendre en compte les contraintes techniques et les budgets nécessaires. Nous rattrapons ce retard. »
Les séropos en nouvelle première ligne
Deuxième axe des nouveautés de saison, la place donnée aux séropositifs. Sida Info Service a ouvert sida info plus (6), « pour que chacun puisse lutter contre la maladie et ses conséquences et améliorer sa vie quotidienne », selon le site. « Le site de Sida Info Service est largement connu, mais axé sur la prévention, peu adapté aux séropositifs, explique Nadège Pierre, coordinatrice des actions en direction des personnes atteintes à Sida Info Service. Nous avons voulu créer un espace plus identifiable avec les infos nécessaires au quotidien pour les séropositifs. Sida Info Plus est donc largement fourni en informations, en lieux de partage et d'échange (forums, blog) pour nous permettre d'avoir un ressenti du vécu des gens ».
Encore peu fourni, le blog veut « favoriser la transmission des expériences et de la mémoire de l'épidémie entre personnes concernées », en croisant les disciplines et les médias (articles, podcasts, photos, vidéos). « Nous voulions créer un espace de réflexion sur le VIH avec le blog et nous sommes satisfaits de ce qui s'y passe, notamment des commentaires et des échanges autour des témoignages. Bien sûr, il faudrait que nous soyons capables de produire plus d'articles… »
Promesse d'interactivité toujours plus fine, la possibilité de contacter les écoutants de SIS par le biais d'une messagerie instantanée est en cours de développement. « Nous attendons des choses nouvelles de ce média, car c'est un échange encore plus intime que le téléphone. Nous pourrons aller plus loin que les réponses personnalisées par courriel, que nous fournissons déjà à Sida Info Service », pronostique Nadège Pierre. Sida Info Plus se greffe en effet sur la panoplie des sites de l'association, en renvoyant sur ses news ou ses forums. Et en utilisant les technologies comme la messagerie instantanée ou l'interactivité permise par le blog, Sida Info Service ancre l'Internet comme un média de plus : « Pour nous, Internet est depuis le début un moyen de communication différent : on peut revenir sur l'information, d'où l'intérêt de l'archiver et de la mettre à jour. Surtout nous touchons un public qui ne téléphonerait pas : la communication est plus intime sur le Net. »
Le Facebook du séropo
De l'intime à l'extime, il n'y a qu'un pas que va franchir Aides, avec son portail seronet, conçu comme le premier site communautaire Web 2.0 dédié aux séropositifs. Début juillet, seronet.info devrait ouvrir avec tous les outils rutilants des sites affinitaires : possibilité de commenter les articles, outils de création de blogs, chats thématiques, galeries photo, petites annonces s'ajoutent aux traditionnels forums ou actualités. L'ambition pour Olivier Jablonski, chef de projet, est d'offrir un vrai site communautaire, qui aille beaucoup plus loin que tout ce qui existe aujourd'hui : « Il s'agit d'un système global, intégré, un espace d'expression de multiples manières autour des contenus. Nous voulons parler du VIH et du VHC autrement, créer un espace commun mais multipublics, qui s'adresse aux gays, aux femmes, aux migrants, etc. »
Plus qu'un lieu d'information pure, le portail se veut un lieu de vie pour permettre aux séropos isolés, qui ne fréquentent pas les associations, de se rencontrer et d'échanger. Deux accès sont ainsi offerts : en mode visiteur, on accède aux forums, aux brèves et dossiers d'actualité, à une série de fiches pratiques sur la maladie et au magazine Remaides. C'est en mode inscrit que l'on profite de toutes les fonctionnalités du site, et que l'on y découvre son aspect Facebook, un des réseaux sociaux du Web qui a défrayé la chronique. Chacun pourra y remplir un profil très détaillé, préciser quels traitements il prend ou a pris, choisir d'être mis en relation avec des profils similaires au sien. Un véritable réseau social à investir…
Olivier Jablonski croit en son idée : « Aides a mis en place depuis quelques années une logique communautaire, où les volontaires participent à la défi-nition des projets. Seronet est dans la continuité de cette approche. Contrairement aux autres sites où l'on peut trouver de l'information, nous voulons faire de l'empowerment, donner les moyens aux gens pour partager l'information, la lutte, le soutien. » Cet espace sera modéré a posteriori par les volontaires d'Aides, sous la forme d'une modération « light », l'autorégulation des internautes et la liberté de parole étant de règle. « Ce projet ne vise pas à diffuser la parole d'Aides, mais à permettre celle des séropositifs, explique le chef de projet. Il y a un intérêt aujourd'hui à sortir des débats polémiques, un intérêt à ce que les séropositifs partagent leurs connaissances et leurs expériences. »
Peu de jugements moraux sont donc à attendre de seronet, qui sera en permanence évalué par ses utilisateurs, en bonne logique Web 2.0 : ainsi, les commentaires au sujet des actus pourront amener à leur réécriture, les remontées des forums ou les chats alimenteront le comité de rédaction. Les séropositifs, s'ils s'approprient ce nouvel espace, seront donc les maîtres d'œuvre de seronet. Le Web aura-t-il alors rempli sa promesse de laboratoire d'expérimentation où tout un chacun deviendra média ? Une hypothèse à vérifier…
Christelle Destombes
3 questions à
Philippe Lamoureux, Directeur de l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé
« La stratégie Internet de l'Inpes »
Le Journal du sida: Pourriez-vous définir la stratégie de l'Inpes aujourd'hui en matière de prévention sida sur Internet, notamment à destination du public homosexuel ?
C'est une évidence qu'Internet fait partie intégrante de la stratégie de prévention du VIH/sida pour nous. La population ciblée est particulièrement utilisatrice de l'outil Internet et l'on connaît les limites des stratégies de prévention plus généralistes. Il y a un véritable enjeu d'individualisation des parcours de prévention, il s'agit de mieux répondre aux questions que se posent les homosexuels. Internet permet de le faire de manière beaucoup plus pédagogique qu'un spot de 45'et dans une logique participative. Sans oublier une logique de personnalisation des conseils de prévention. L'Inpes a édité toute une série de sites : ”prends-moi”, qui appelle à une réaction au magazine et à participer aux numéros suivants ; “tiens-toi prêt”, qui donne des conseils personnalisés... Certains de ces sites sont pérennes, diffusent l'information de manière continue. D'autres sont événementiels, liés à des campagnes comme “e-vonne” ou “quoiquoiquoi”, et ne sont pas actualisés. Mais nous pensons aujourd'hui que nos sites de fond restent encore trop statiques. Nous avons donc comme objectif de créer un portail communautaire, qui serait une entrée unique sur nos différents sites. Ce projet devrait aboutir vers la fin de l'année 2008.
Et vers l'externe ?
L'Inpes apporte son soutien aux sites qui apportent des conseils et des informations, notamment les sites édités par Sida Info Service. On constate qu'il y a un transfert vers Internet : une baisse des appels téléphoniques vers ces lignes, une augmentation des consultations sur Internet. L'Inpes par ailleurs n'a pas d'antenne régionale ni de service déconcentré. On s'appuie donc sur les acteurs de prévention, qui ont une autre légitimité que le service public, une bonne connaissance du public homosexuel et une logique affinitaire. Nous lançons chaque année un appel à projets doté de 1 300 000 euros, pour financer des programmes de prévention mais pas uniquement sur Internet.
Il apparaît que vos sites Internet comme “prends-moi” ou “nous tous” ne sont plus actualisés. Que se passe-t-il ?
Le numéro 3 de “prends-moi” a été publié début avril. Nous avons eu un problème de succession suite au départ de Stéphane Delaunay de l'institut, il connaissait bien le sujet, les associations. Par ailleurs, nous avons le projet de refaire nos sites, et nous cherchons une agence de communication qui puisse s'adresser au public homosexuel. Une agence qui va très bien savoir s'adresser aux migrants ou à la population générale ne va pas forcément savoir s'adresser aux gays. Les codes culturels sont différents et c'est un marché assez compliqué à conduire, car nous devons identifier une agence de qualité avec une logique affinitaire…

