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Cet article est paru dans le Journal du sida n°208 (n°208 - Août 2008)

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Bénin

Comment les droits de l'Homme préservent du sida

Pourquoi le VIH/sida ravage-t-il moins le Bénin que ses voisins africains ? Les progrès de la démocratie et des libertés civiles y favorisent concrètement le combat contre l'épidémie. Exemples à Cotonou.

Deux pour cent de séropositifs ? A l'échelle de ses 7 millions d'habitants, la prévalence du VIH constitue bien une catastrophe au Bénin. Mais face à ses voisins d'Afrique de l'Ouest, l'épidémie paraît ici étrangement cantonnée. A l'est, dans l'immense Nigeria, le pourcentage d'adultes infectés avoisine les 4%. Idem à l'ouest, au Togo, comme plus loin, en Côte-d'Ivoire (1). Traversé quotidiennement par le « corridor de migration La-gos-Abidjan » (2), le Bénin affiche paradoxalement une prévalence stable depuis 2002, et à un niveau proche de ses voisins du nord, sahéliens et musulmans. Le pays du vaudou aurait-il trouvé quelque force bienveillante pour repousser le VIH ?

Vigilance citoyenne

Si le Bénin est un berceau du culte animiste, il est aussi l'ancien « Quartier latin de l'Afrique » de l'époque coloniale, et a gardé le goût de la citoyenneté et des droits humains. Depuis que le dictateur “marxiste-béniniste” Mathieu Kérékou a accepté un retour paisible du multipartisme en 1990, le Bénin fait figure de modèle démocratique dans la région : « Nous sommes une référence et nous en sommes fiers, opine à Cotonou Nourou Adjibade, de l'association CeRadis (3). Aujourd'hui, au Bénin, je peux vous dire qu'il ne peut plus jamais y avoir de coup d'Etat. Parce qu'il y a les institutions de contre-pouvoir qui veillent, et qu'il y a une société civile très dynamique. A la moindre erreur des pouvoirs publics, les gens montent au créneau pour dénoncer. » Cette vigilance citoyenne s'avère utile contre le sida. Près de 10 000 ONG existent aujourd'hui au Bénin ; cette floraison associative se mobilise notamment contre l'épidémie, parfois avec une grande efficacité.

Exemple à l'espace Adis, à deux pas de la lagune de Cotonou : sur deux étages, l'association Racines y propose information sur le sida, dépistage gratuit et confidentiel, consultations médicales, soins infirmiers, prescription agréée d'antirétroviraux, accompagnement social… Une prise en charge globale et professionnelle, qu'apprécie à Paris Julien Potet, du cofinanceur Sidaction : « Racines est l'une des meilleures associations que nous soutenons en Afrique, du point de vue de l'efficacité et de la qualité des soins. »

Ceci étant, dans la profusion des militants béninois contre le sida, les compétences peuvent aussi manquer. Selon Lise-Hélène Pourteau-Adjahi, coordinatrice locale de Médecins du monde, « le sida véhicule une image d'argent, et obligatoirement certaines ONG deviennent des professionnels du “beau projet écrit”, qui n'aboutit à rien ». Elle juge le réseau associatif bien plus « mature » au Burkina Faso voisin… Il n'empêche qu'au Bénin, l'abondance des militants et des actions de prévention sert la mobilisation contre l'épidémie. Plusieurs réseaux nationaux – ReBap + (4), Robs (5), Rabej (6), etc. – permettent aussi de structurer tous ces engagements.

Liberté d'expression

Au-delà du droit d'association, la démocratie confère une autre arme contre le VIH : la liberté d'expression. A Cotonou, une trentaine de quotidiens en usent allégrement… Et « la démocratisation de l'espace audiovisuel a permis de disposer d'une centaine de radios de proximité, par lesquels les ONG font passer l'information, rapporte Nourou Adjibade. C'est très important. » Son association CeRadis profite de ces libertés pour dénoncer haut et fort les éventuelles dérives de la lutte contre le sida (voir l'encadré page 32). Le Comité national de lutte contre le sida (CNLS) le reconnaît lui-même : tous ces relais médiatiques ont « permis de mieux sensibiliser la population, d'où par exemple la nette augmentation du nombre de personnes dépistées entre 2001 et 2005 » (7).

Face à ces droits civils, et suspendus à des élections libres, les gouvernements n'ont qu'à bien se tenir. Et ils s'accrochent ! Les antirétroviraux sont ici proposés depuis 2002, et gratuits depuis 2004 - près de 58 % des malades à un stade avancé en bénéficiaient en 2007. Le dépistage est également gratuit, au moins dans certains centres. Les associations ont néanmoins encore de quoi militer : le traitement des maladies opportunistes demeure payant, leur prévention par le Bactrim®, certes gratuit, peut être empêchée par des ruptures de stock, et les réactifs employés pour le dépistage peuvent également être indisponibles…

Mobilisation politique

La lutte contre le sida a aussi obtenu une loi contre les discriminations, en 2006 : le refus d'embauche pour séropositivité est désormais un délit, les sociétés d'assurance-maladie ne peuvent plus exiger de test préalable… Toutefois, le texte prévoit jusqu'à 10 ans de réclusion pour la personne qui se sait séropositive et a des rapports sexuels non protégés. La mobilisation des pouvoirs publics peut encore être mesurée en termes financiers : alors que 2 milliards de francs CFA étaient engagés contre l'épidémie en 2001, les ressources avoisinaient les 13 milliards en 2006 (8). Enfin, le nouveau président Boni Yayi affiche ostensiblement son engagement contre l'épidémie. Il préside personnellement le CNLS, lance lui-même en 2007 le « Cadre stratégique national de lutte contre le sida », et se joint à la Marche des personnes vivant avec le VIH à travers Cotonou le 1er décembre dernier… « Je ne sais pas quel effet peut produire un président qui court (les derniers mètres bien sûr) à la Journée mondiale contre le sida, sourit Lise-Hélène Pourteau-Adjahi. Plus qu'un président qui n'y est pas, en tout cas… »

Aux côtés des libertés civiles et politiques, d'autres droits humains aident enfin à combattre l'épidémie au Bénin. L'école, maternelle et primaire, est gratuite depuis 2006 : ce progrès du droit à l'éducation peut naturellement favoriser la prévention auprès des jeunes. Enfin le droit à la santé est relativement soigné, avec une quarantaine d'hôpitaux à travers le pays – même si, faute de ressources, les professionnels de santé peuvent manquer. La démocratie n'est certes pas une formule magique : aujourd'hui près de 70 000 Béninois vivent avec le VIH. Et dans la région, le Sénégal est plus souvent cité comme modèle pour la lutte contre le sida. Mais précisément : Dakar est un autre phare pour les droits humains en Afrique…

Olivier Bonnin

(1) Estimations retenues par l'Onusida pour 2007.

(2) Du nom du projet de prévention et de prise en charge appuyé par l'Onusida et la Banque mondiale, mené le long du Golfe de Guinée, du Nigeria à la Côte-d'Ivoire.

(3) Centre de réflexions et d'actions pour le développement intégré et la solidarité.

(4) Réseau béninois des associations de personnes vivant avec le VIH.

(5) Réseau des ONG béninoises de santé.

(6) Réseau des associations béninoises de jeunes contre le sida.

(7) Cadre stratégique national de lutte contre le VIH/sida/IST 2007-2011, CNLS-Bénin, 2006.

(8) Soit presque 20 millions d'euros.

(9) Le Programme national de lutte conte le sida dépend du ministère de la Santé béninois.

(10) Le Comité national de lutte conte le sida est le principal organisme public contre l'épidémie au Bénin.

(11) Personnes vivant avec le VIH.

(12) Le projet bénéficie du soutien de Solidarité sida et d'Equilibre & population.

Des canards déchaînés contre le VIH

« La liberté d'expression, c'est très important contre le sida ». Parcourant ses locaux de Cotonou, Nourou Adjibade le prouve sur-le-champ. Le directeur exécutif du CeRadis (3) dépose sur une table une épaisse pile d'articles. Il feuillette et fait la lecture des gros titres. « Laboratoire de virologie du PNLS (9) : un investissement pour rien »… « Que cache le mutisme du CNLS (10) ? – Vive critique quant à la visibilité de ses actions sur le terrain, mais le CNLS fait du mutisme »… « Placer 6 000 patients sous ARV avant fin 2005 : plus de 3 000 PVVIH (11) encore non traitées »… Autant de titrailles accusatrices qui auront permis ces trois dernières années de harceler le gouvernement béninois, de bousculer ses administrations, ou encore de réveiller le Fonds mondial contre le sida… Car ces titres coléreux ne proviennent pas d'une feuille associative confidentielle : tous ont été publiés dans la presse quotidienne béninoise. Avec, à chaque fois, de Fraternité à Adjinakou, une même mention en bas d'article : « Avec la collaboration de CeRadis - ONG ». Nourou Adjibade peut sourire. Son association est bien à l'initiative de ces coups d'aiguillon répétés sur la lutte contre le sida officielle au Bénin. « On défend ainsi les droits des personnes vivant avec le VIH ».

Le CeRadis mène cet activisme médiatique depuis 2005 : « Nous disposons d'un réseau de 10 journalistes que nous avons formés à la question du VIH, explique Nourou Adjibade. Et nous les contactons régulièrement afin que l'opinion soit informée de ce qui ne fonctionne pas ». Libre aux rédacteurs de reprendre ou non leurs scoops. Pour être siglés “CeRadis”, leurs articles doivent toutefois être relus et validés – ou corrigés – par un médecin et un journaliste engagés comme consultants (12). Grâce à ce double contrôle, « nous n'avons jamais eu ni droit de réponse ni assignation en justice », se réjouit Pascal Atikpa, chargé du plaidoyer et responsable du projet. Cet ancien stagiaire chez Act Up-Paris est serein : « On ne fait que profiter de la liberté d'expression. Si on ne peut pas en jouir, ça ne vaut pas la peine ! »

O.B.

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