Prix nobel de médecine
Un espoir pour la recherche
L'attribution du prix Nobel 2008 de médecine à deux chercheurs français, Françoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier, co-découvreurs du virus du sida en 1983, mobilise pour une relance de la recherche contre le sida en France.
Déception à la marge, car le chercheur Jean-Claude Chermann, cosignataire de l'article paru dans Science en mai 1983, n'est pas sur la liste du Nobel… Les lois du comité sont impénétrables et quelque peu dépassées : elles distinguent le travail d'hommes (trois au maximum) alors que la recherche est le plus fréquemment le fait d'équipes pluridisciplinaires… Un comité de soutien a été créé pour que soit reconnu le travail de Jean-Claude Chermann, qui a quitté Pasteur en 1988 mais continue ses recherches sur le sida. Au-delà de la polémique sur les « oubliés du Nobel » et ses conditions d'attribution (1), ce prix met en lumière la recherche française, qui en a bien besoin.
Coup de projecteur
Dès l'annonce du prix, Jean-François Delfraissy, directeur de l'ANRS, se réjouit : « Le prix Nobel va tous nous “rebooster”, chercheurs, décideurs, politiques, médecins, nous dire que la lutte doit se poursuivre (...), alors qu'il y a encore des éléments de blocage importants, avec la non-découverte du vaccin, des mesures de prévention qui restent à trouver. » Pour la directrice de l'institut Pasteur, Alice Dautry, « ces deux prix Nobel permettent de dire que la France est active dans la recherche », contredisant les classements internationaux comme celui de Shanghai…
Jean-François Delfraissy rappelle qu'en matière de recherche dans le domaine du sida, la France est au deuxième rang mondial en nombre de publications. Et que cette position doit être encouragée, notamment avec le recrutement de jeunes chercheurs.
Aides publie un communiqué allant dans le même sens, espérant que la « récompense va donner un second souffle à la recherche contre le sida » et appelant à explorer d'autres pistes de recherche.
L'association s'inquiète de la banalisation du sida : « L'arrêt récent de la recherche sur les thérapies anti-VIH du laboratoire Roche, les financements à la baisse de l'ANRS sont autant de signaux appelant à une remobilisation politique sur la recherche contre le sida. Il faut continuer l'effort de recherche. » (2)
Le ton est un peu plus polémique pour Act Up qui dénonce l'hypocrisie de l'Elysée, félicitant les chercheurs tout en coupant dans les crédits (voir le dossier page 19) : « Une chose est sûre : compte tenu du désengagement actuel de l'Etat dans la recherche publique en France, aucune recherche effectuée sur le VIH/sida aujourd'hui ne permettrait d'obtenir un prix Nobel de médecine dans 25 ans ».
Les deux chercheurs “nobelisés”, reçus à l'Elysée le 8 octobre, ont profité de la rencontre pour porter ce message au président de la République (lire l'interview de Françoise Barré-Sinoussi ci-contre). Dans la foulée, Valérie Pécresse, ministre de la Recherche, annonçait mi-octobre une revalorisation de la rémunération des chercheurs afin d'éviter la fuite des cerveaux, et la création d'une distinction pour les 130 enseignants-chercheurs les plus prometteurs (3). Mieux, afin de faire revenir les cerveaux déjà partis, la ministre a annoncé un programme « Retour post-doc » pour une quinzaine de lauréats sélectionnés par l'ANR (Agence nationale de recherche). Ces annonces n'ont pas complètement convaincu : le PS a ainsi rappelé « l'exigence de porter à 3 % du PIB la dépense pour la recherche » en France. Reste à vérifier que ces mesures inciteront les jeunes chercheurs, les prix Nobel de demain, à s'investir dans la recherche contre le sida…
Christelle Destombes
Françoise Barré-Sinoussi, Membre du conseil d'administration du Sidaction, dirige l'unité de régulation des infections rétrovirales à l'institut Pasteur et le site Asie du Sud-Est de l'ANRS. Recevoir le prix Nobel est un début, pour cette militante de la recherche.
« Il ne faut pas baisser la garde »
Ce Nobel peut-il avoir un impact sur la recherche contre le virus du sida ?
Ce que j'espère, c'est qu'on va comprendre que les interventions dans le domaine du VIH/sida restent prioritaires. Il y a encore nombre de choses à régler : améliorer les traitements, comprendre leurs effets secondaires, définir de nouvelles stratégies pour éliminer les réservoirs viraux, lutter contre le vieillissement prématuré, etc. Ensuite, il reste beaucoup à faire dans le domaine de la prévention et le développement des stratégies du diagnostic précoce. Enfin, les gouvernements des pays riches doivent respecter leurs engagements envers les pays pauvres.
C'est le message que vous avez transmis au président Nicolas Sarkozy, qui s'est par ailleurs engagé à augmenter le budget de la recherche ?
C'est effectivement le message que j'ai transmis au président et que j'essaie de faire passer auprès du grand public : il ne faut pas baisser la garde. En ce qui concerne les engagements du président, ce n'est pas si clair. Il a reconnu que beaucoup d'efforts devaient être faits et la ministre de la Recherche a fait des déclarations allant dans ce sens... Nous verrons. Là où nous avons obtenu un engagement, c'est par rapport à la contribution au Fonds mondial de lutte contre le sida.
Ce Nobel couronne vos travaux d'il y a vingt-cinq ans. Est-ce que c'est trop tard ? Quel est le message de ce prix ?
Difficile de connaître les motivations du comité Nobel… Je suppose qu'il s'agit d'envoyer un message aux Etats, car lors du dernier G8, le sida n'a pas été abordé. Or, il faut que les Etats financent le Fonds mondial. Ensuite, le message s'adresse aux populations, y compris aux jeunes parce qu'on peut se protéger de cette infection… Certes, vingt-cinq ans, c'est long, mais on commence juste à mesurer l'impact des traitements…
Pourquoi le Nobel a-t-il oublié Jean-Claude Chermann ?
Je ne sais pas… J'en suis personnellement attristée, j'ai beaucoup d'amitié pour Jean-Claude Chermann qui m'a transmis sa passion de la recherche et a contribué à la découverte du virus en 1983. J'ai été contactée par le comité de soutien qui essaie de réparer l'oubli du Nobel, mais je ne pense pas que le comité du Nobel revienne sur sa décision… Nous partagerons symboliquement ce prix avec lui, lors de la cérémonie à Stockholm.
Quelles sont actuellement vos pistes de recherche à l'institut Pasteur ?
Dans mon laboratoire, nous essayons de comprendre les mécanismes qu'il faut induire pour obtenir une protection contre l'infection elle-même ou le développement vers le stade sida. Nous avons trois modèles d'étude : un sur les rares porteurs – moins de 1 % des séropositifs – qui arrivent à contrôler la charge virale, alors qu'ils sont infectés depuis longtemps. Ce sont les « contrôleurs VIH ». Nous avons publié les premiers résultats l'an passé, au sujet des lymphocytes CD8 particuliers qui s'avèrent particulièrement efficaces dans le contrôle du virus (1).
Le deuxième modèle concerne l'interface materno-fœtale qui protège de l'infection du VIH pendant la grossesse. On ne sait pas pourquoi le virus ne passe pas, alors qu'il passe la barrière placentaire de cellule à cellule. Cela signifie qu'il y a d'autres mécanismes, de l'immunité innée au niveau de la muqueuse intra-utérine.
Le troisième modèle étudie comment les singes verts fortement infectés dans la nature (de 40 à 60 % des animaux infectés) n'évoluent pas au stade sida. Le virus n'est pas atténué, nous l'avons démontré et pourtant ces singes arrivent à contrôler la maladie. Il y a une absence d'activation immune généralisée. Enfin, nous avons aussi des modèles in vitro sur les antigènes viraux, pour identifier les constituants du virus qui induisent une modification. Cela donne des pistes pour un vaccin thérapeutique, qui sera sans doute disponible avant un vaccin prophylactique.
(1) PNAS, avril 2007 : “HIV controllers exhibit potent CD8 T cell capacity to suppress HIV infection ex vivo and peculiar cytotoxic T lymphocyte activation phenotype”

