Dentistes
Encore mal à l'aise face au VIH ?
Des rendez-vous reportés, des consultations annulées, voire même des refus de soins… Face aux personnes séropositives, certains dentistes invoquent un « risque » pour les autres patients. Une attitude discriminante difficile à prouver.
De nombreuses discriminations
La plupart du temps, tout commence lors de la première visite, avec un questionnaire. D'abord anodines (« Suivez-vous un traitement particulier ? »), les questions deviennent plus directes (« Etes-vous séropositif ? »). Des questionnaires légitimes, juge un praticien : « Non seulement nous avons le droit de poser ces questions, mais en plus nous en avons le devoir ! ». Problème : une fois informés du statut sérologique de leur patient, certains dentistes seraient tentés d'annuler la consultation. Une discrimination d'autant plus inacceptable que pour une personne séropositive, une dent mal soignée peut avoir de graves conséquences.
Bien évidemment, « les dentistes sont dans leur tort » (1), rappelle Claire Vanier. Cette militante d'Act Up possède une quinzaine de témoignages édifiants. A l'instar de cette lettre anonyme, envoyée par une secrétaire médicale. Son employeur, un chirurgien-dentiste parisien, lui demande, écrit-elle, de trouver « toutes les excuses » pour reporter les rendez-vous des personnes séropositives. Surprise : sur place, son associé se veut rassurant. « Nous recevons les personnes séropositives. Si vous nous le dites, c'est même mieux. »
« Pas possible de vous recevoir, je travaille sans gants »
Des dentistes à l'aise face au VIH ? Pas si sûr. En 2000, Aides met en place un test téléphonique. Cent personnes appellent pour une consultation, en expliquant être séropositives. Résultat : 10 refus catégoriques, et une dizaine d'autres rendez-vous annulés par la suite. Un des dentistes avoue « être crispé » à l'idée d'opérer un patient séropositif. Un autre livre une justification hallucinante : « Je suis de la vieille école, je travaille sans gants ». Cinq ans plus tard, près de 350 personnes séropositives répondent à un questionnaire de Sida info service : 8 personnes sur 10 se disent alors victimes de discriminations survenues, une fois sur deux, dans le milieu médical. Pour Marc Morel, coordinateur juridique de Sida info service, beaucoup de soignants seraient « peu habitués à cette population de patients » et auraient « des représentations liées à une méconnaissance du virus. » (2)
Prévention : 10 heures de cours… en six ans
Des dentistes mal informés sur le virus : une hypothèse a priori invraisemblable. Et pourtant, les formations sur la prévention des risques ne représentent qu'une dizaine d'heures de cours sur six années d'études. Et il y a beaucoup d'absentéisme : « 60 % », estime Louis Maman, vice-doyen de la faculté de chirurgie dentaire de Paris-Descartes. Alors, le relationnel au patient s'apprend « sur le terrain », à savoir l'hôpital, où « les enseignants font passer un message sur les accidents d'exposition au sang, les risques de contamination et la prise en charge du patient. » Une formation « insuffisante », admet le vice-doyen. Reste alors la formation continue. Les dentistes ont le devoir d'assister à des congrès, mais ils peuvent choisir les sujets des interventions, et ne jamais assister aux conférences sur le VIH.
« La trouille »
Parfois se cache aussi une peur irrationnelle. « Certains ont la trouille, c'est ridicule », lâche un praticien. Aucune raison à cela : les dentistes sont censés stériliser leur matériel après chaque consultation, grâce à des produits désinfectants.
Mais parfois, il y a un hic. Pour preuve, ce témoignage du secrétaire général d'Act Up, Mikaël Quilliou. Alors travailleur social, il se souvient avoir accompagné, il y a quatre ans, une personne séropositive dans un centre dentaire de l'AP-HP. « Ils ont refusé de le soigner, en expliquant que le protocole de stérilisation ne permettait pas de traiter des personnes séropositives. » Un raisonnement absurde, car toutes les personnes ne révèlent pas leur séropositivité, et 36 000 l'ignorent en France ! Sans oublier que si le risque de transmission du VIH est quasi-nul, celui du VHB ou du VHC est bien plus élevé. « Mais paradoxalement, ce risque est mieux accepté », déplore Gérard Pélissier, responsable scientifique au Geres. (3)
Une stérilisation superficielle ?
Les dentistes doutent-ils de leur système de stérilisation ? Si la loi les oblige à stériliser leur cabinet (4), dans les faits, la stérilisation relève plutôt de la « conscience professionnelle », estime un praticien. Un autre, à la retraite, souligne : « en 40 ans de carrière, je n'ai eu aucun contrôle. » En clair, chacun fait ce qu'il veut ! Sauf en cas de plainte : si un contrôle prouve que ces recommandations n'ont pas été suivies, le praticien est sanctionné. En attendant, comme l'équipement d'un cabinet coûte près de 60 000 euros – un tiers de cette somme environ étant consacré au matériel de stérilisation – les dentistes pourraient être tentés de faire des économies sur le budget “hygiène”. Du coup, certains seraient inquiets à l'idée de soigner « des patients à risque » et attendraient « la fin de la journée » pour recevoir les personnes séropositives, au motif qu'entre chaque patient, la désinfection du matériel est « superficielle ». (5)
Vers une évolution des consciences
En 2005 déjà, le conseil de l'Ordre des dentistes l'affirme, par la voix de son vice-président : « Le fait de refuser de prendre en charge ces patients, au prétexte qu'ils peuvent présenter un danger (…), ne peut être retenu pour justifier un refus de soins ». Et pour les récalcitrants, Robert Regard promet même des « sanctions pénales et disciplinaires ».
« Il y a eu une évolution des consciences », pense Roland Zeitoun, président de la Société française d'hygiène en odontostomatologie. La lutte contre les discriminations s'est durcie, notamment à travers la création de la Halde (6). « De toute façon, conclut-il, chaque patient doit être soigné comme s'il était séropositif ». Une évidence qui n'est malheureusement pas encore vraie pour tous.
Elodie Vialle
Réagir face aux discriminations
Face à une discrimination, il est possible de contacter les associations de lutte contre le sida et la Halde. Sans oublier de saisir le conseil national de l'Ordre des dentistes, qui s'est engagé à sanctionner les praticiens à l'origine d'un refus de soin. La preuve de la discrimination étant difficile à apporter, un maximum d'éléments (conversations enregistrées, témoignages précis) sont nécessaires. Enfin, les associations orientent parfois les personnes séropositives vers des dentistes qui acceptent de les recevoir sans problème.
Halde : 01 55 31 61 00 / www.halde.fr
Act Up : 01 48 06 13 89 / www.actupparis.org
Aides : 0810 004 333 / www.aides.org
Ordre des dentistes : 01 44 34 78 80 / www.ordre-chirurgiens-dentistes.fr
A lire :
Consulter en odontologie, La relation praticien patient, de Charles-Daniel Arreto, Ariane Brunet-Canone et Florence Fioretti. Editions CdP, 2006, 128 p.

