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Cet article est paru dans le Journal du sida n°210 (n°210 - Janvier 2009)

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Dentistes

Encore mal à l'aise face au VIH ?

Des rendez-vous reportés, des consultations annulées, voire même des refus de soins… Face aux personnes séropositives, certains dentistes invoquent un « risque » pour les autres patients. Une attitude discriminante difficile à prouver.

Fred n'aime pas vraiment les dentistes. Et pas seulement parce qu'il a enduré, à l'adolescence, l'épreuve de l'appareil dentaire. Nous sommes au début des années 90. Le jeune homme, qui ne cache pas sa séropositivité, se rend chez un praticien pour faire soigner des caries. Premier refus. Le dentiste invoque les « risques » pour les autres patients, l'oriente vers un confrère. A nouveau, un refus. « Quand je leur annonçais ma séropositivité, ils s'affolaient, arrêtaient les soins, me disaient “Pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ?” ». En dix ans, Fred consulte cinq dentistes. Seulement cinq, parce qu'il renonce finalement à trouver un praticien. « Je ne suis pas maso », lâche-t-il, amer. Et pas question pour lui de mentir sur son statut sérologique. L'homme veut rester « honnête ». Résultat : ses dents deviennent noires, la douleur « abominable ». Un soir où la souffrance est trop forte, il se rend à l'hôpital. A son réveil, plus de dents. A la place, un appareil « très dérangeant », qu'il ne porte jamais. « Vivre sans dents, ça a changé mon visage et mon quotidien », soupire-t-il. Une histoire terrible, qui fait écho à d'autres récits de personnes rejetées des cabinets dentaires en raison de leur séropositivité.

De nombreuses discriminations

La plupart du temps, tout commence lors de la première visite, avec un questionnaire. D'abord anodines (« Suivez-vous un traitement particulier ? »), les questions deviennent plus directes (« Etes-vous séropositif ? »). Des questionnaires légitimes, juge un praticien : « Non seulement nous avons le droit de poser ces questions, mais en plus nous en avons le devoir ! ». Problème : une fois informés du statut sérologique de leur patient, certains dentistes seraient tentés d'annuler la consultation. Une discrimination d'autant plus inacceptable que pour une personne séropositive, une dent mal soignée peut avoir de graves conséquences.

Bien évidemment, « les dentistes sont dans leur tort » (1), rappelle Claire Vanier. Cette militante d'Act Up possède une quinzaine de témoignages édifiants. A l'instar de cette lettre anonyme, envoyée par une secrétaire médicale. Son employeur, un chirurgien-dentiste parisien, lui demande, écrit-elle, de trouver « toutes les excuses » pour reporter les rendez-vous des personnes séropositives. Surprise : sur place, son associé se veut rassurant. « Nous recevons les personnes séropositives. Si vous nous le dites, c'est même mieux. »

« Pas possible de vous recevoir, je travaille sans gants »

Des dentistes à l'aise face au VIH ? Pas si sûr. En 2000, Aides met en place un test téléphonique. Cent personnes appellent pour une consultation, en expliquant être séropositives. Résultat : 10 refus catégoriques, et une dizaine d'autres rendez-vous annulés par la suite. Un des dentistes avoue « être crispé » à l'idée d'opérer un patient séropositif. Un autre livre une justification hallucinante : « Je suis de la vieille école, je travaille sans gants ». Cinq ans plus tard, près de 350 personnes séropositives répondent à un questionnaire de Sida info service : 8 personnes sur 10 se disent alors victimes de discriminations survenues, une fois sur deux, dans le milieu médical. Pour Marc Morel, coordinateur juridique de Sida info service, beaucoup de soignants seraient « peu habitués à cette population de patients » et auraient « des représentations liées à une méconnaissance du virus. » (2)

Prévention : 10 heures de cours… en six ans

Des dentistes mal informés sur le virus : une hypothèse a priori invraisemblable. Et pourtant, les formations sur la prévention des risques ne représentent qu'une dizaine d'heures de cours sur six années d'études. Et il y a beaucoup d'absentéisme : « 60 % », estime Louis Maman, vice-doyen de la faculté de chirurgie dentaire de Paris-Descartes. Alors, le relationnel au patient s'apprend « sur le terrain », à savoir l'hôpital, où « les enseignants font passer un message sur les accidents d'exposition au sang, les risques de contamination et la prise en charge du patient. » Une formation « insuffisante », admet le vice-doyen. Reste alors la formation continue. Les dentistes ont le devoir d'assister à des congrès, mais ils peuvent choisir les sujets des interventions, et ne jamais assister aux conférences sur le VIH.

« La trouille »

Parfois se cache aussi une peur irrationnelle. « Certains ont la trouille, c'est ridicule », lâche un praticien. Aucune raison à cela : les dentistes sont censés stériliser leur matériel après chaque consultation, grâce à des produits désinfectants.

Mais parfois, il y a un hic. Pour preuve, ce témoignage du secrétaire général d'Act Up, Mikaël Quilliou. Alors travailleur social, il se souvient avoir accompagné, il y a quatre ans, une personne séropositive dans un centre dentaire de l'AP-HP. « Ils ont refusé de le soigner, en expliquant que le protocole de stérilisation ne permettait pas de traiter des personnes séropositives. » Un raisonnement absurde, car toutes les personnes ne révèlent pas leur séropositivité, et 36 000 l'ignorent en France ! Sans oublier que si le risque de transmission du VIH est quasi-nul, celui du VHB ou du VHC est bien plus élevé. « Mais paradoxalement, ce risque est mieux accepté », déplore Gérard Pélissier, responsable scientifique au Geres. (3)

Une stérilisation superficielle ?

Les dentistes doutent-ils de leur système de stérilisation ? Si la loi les oblige à stériliser leur cabinet (4), dans les faits, la stérilisation relève plutôt de la « conscience professionnelle », estime un praticien. Un autre, à la retraite, souligne : « en 40 ans de carrière, je n'ai eu aucun contrôle. » En clair, chacun fait ce qu'il veut ! Sauf en cas de plainte : si un contrôle prouve que ces recommandations n'ont pas été suivies, le praticien est sanctionné. En attendant, comme l'équipement d'un cabinet coûte près de 60 000 euros – un tiers de cette somme environ étant consacré au matériel de stérilisation – les dentistes pourraient être tentés de faire des économies sur le budget “hygiène”. Du coup, certains seraient inquiets à l'idée de soigner « des patients à risque » et attendraient « la fin de la journée » pour recevoir les personnes séropositives, au motif qu'entre chaque patient, la désinfection du matériel est « superficielle ». (5)

Vers une évolution des consciences

En 2005 déjà, le conseil de l'Ordre des dentistes l'affirme, par la voix de son vice-président : « Le fait de refuser de prendre en charge ces patients, au prétexte qu'ils peuvent présenter un danger (…), ne peut être retenu pour justifier un refus de soins ». Et pour les récalcitrants, Robert Regard promet même des « sanctions pénales et disciplinaires ».

« Il y a eu une évolution des consciences », pense Roland Zeitoun, président de la Société française d'hygiène en odontostomatologie. La lutte contre les discriminations s'est durcie, notamment à travers la création de la Halde (6). « De toute façon, conclut-il, chaque patient doit être soigné comme s'il était séropositif ». Une évidence qui n'est malheureusement pas encore vraie pour tous.

Elodie Vialle

(1) D'après le code de santé publique, qui interdit toute discrimination dans la prise en charge du patient.

(2) Propos recueillis sur le site de Sida info service. www.sida-info-service.org

(3) Geres : Groupe d'études sur le risque d'exposition des soignants.

(4) Il existe des recommandations de la DGS sur l'hygiène en cabinet dentaire (Guide de prévention des infections liées aux soins, paru en 2006).

(5) Témoignages recueillis par Act Up.

(6) Haute autorité de lutte contre les discriminations.

Réagir face aux discriminations

Face à une discrimination, il est possible de contacter les associations de lutte contre le sida et la Halde. Sans oublier de saisir le conseil national de l'Ordre des dentistes, qui s'est engagé à sanctionner les praticiens à l'origine d'un refus de soin. La preuve de la discrimination étant difficile à apporter, un maximum d'éléments (conversations enregistrées, témoignages précis) sont nécessaires. Enfin, les associations orientent parfois les personnes séropositives vers des dentistes qui acceptent de les recevoir sans problème.

Halde : 01 55 31 61 00 / www.halde.fr

Act Up : 01 48 06 13 89 / www.actupparis.org

Aides : 0810 004 333 / www.aides.org

Ordre des dentistes : 01 44 34 78 80 / www.ordre-chirurgiens-dentistes.fr

A lire :

Consulter en odontologie, La relation praticien patient, de Charles-Daniel Arreto, Ariane Brunet-Canone et Florence Fioretti. Editions CdP, 2006, 128 p.

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