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Cet article est paru dans le Journal du sida n°184 (n°184 - Avril 2006)

 

Moulin Joly

Point d'attache pour des personnes à la dérive

Centre de la Croix rouge, le Moulin Joly propose une prise en charge globale à des personnes en situation de grande exclusion ou à la marge.

Dans le quartier de la Fontaine au Roi, à Belleville, le centre Moulin Joly de la Croix rouge ouvre ses portes aux personnes en situation d'exclusion ou en passe de le devenir. Il leur propose « la totale », selon l'expression de son directeur, Marc Bary : « C'est une prise en charge globale comprenant les aspects médicaux, sociaux et éventuellement psychologiques ». Le public du centre est hétéroclite, mouvant selon les époques, mais un fil relie toutes ces personnes, celui de l'exclusion. Marc Bary détaille les situations : « Nous avons un tiers de personnes qui vivent à la rue, souvent en galère depuis l'adolescence, et qui viennent nous voir parce qu'elles ont un souci de santé. Beaucoup sont toxicomanes, en rupture de liens totale et malades, séropositifs, coïnfectés ou non, voire porteurs des deux hépatites B et C ». Le reste des patients sont pour la plupart des personnes étrangères, souvent issues d'Afrique subsaharienne, et des femmes prostituées, parfois soumises aux trafics.

S'attacher des personnes à la dérive

Un comptoir de bar, sans alcool ni cigarettes, mais du thé, du café, des petits gâteaux et des préservatifs ; derrière, Michel Julienne, agent d'accueil, reçoit les personnes. Il leur propose une boisson chaude, leur demande des nouvelles, parle de tout et de rien. Un groupe de femmes chinoises attend le cours de français, d'autres viennent simplement refaire leur stock de préservatifs et prendre un thé avant de repartir. Un monsieur a rendez-vous avec l'hépatologue pour faire le bilan du suivi de son hépatite C. Un autre s'inquiète de l'attente avant de voir l'assistant social : il doit se présenter à cinq heures au foyer d'hébergement d'urgence s'il veut encore avoir de la place. Cet espace d'accueil, malgré son air anodin, a un rôle fondamental selon Marc Bary : « Ils peuvent s'y poser, c'est du temps pour eux, un endroit où, petit à petit, leur demande médicale ou sociale va se formuler ». Il faut, alors, qu'il y ait une oreille attentive, c'est la mission d'Arafa Boulkhemair, médiatrice de santé publique. « J'écoute, j'essaye de discuter avec eux, si une personne commence à me parler de ses problèmes, je l'amène un peu à l'écart dans mon bureau. Elle peut me raconter sa vie, parler de la rue, de son calvaire, cela lui fait du bien. Les autres professionnels n'ont souvent pas le temps de les écouter. Je tâche ensuite d'être le relais entre le patient et eux. » L'accueil détermine si la personne va revenir ou non, si elle s'accroche à la structure ou repart à la dérive. L'écoute est ensuite renouvelée dans le bureau de l'infirmière, Christelle Guillot, le pivot du centre : elle reçoit toutes les personnes. Lorsque c'est un ancien, elle s'enquiert de l'objet de sa visite, sort son dossier où sont consignés tous les documents médicaux et sociaux et l'inscrit pour une consultation. Le centre reçoit sans rendez-vous. L'infirmière a un entretien confidentiel avec toute nouvelle personne qui se présente pour comprendre sa demande et faire ressortir ses besoins afin de l'orienter vers le médecin, l'assistant social, le psychologue, voire l'hépatologue ou même le centre de cure ambulatoire en alcoologie qui, depuis quelques années, est venu s'ajouter au centre.

Soigner malgré tout

L'objectif du Moulin Joly est le soin, soigner en dépit de toutes les circonstances qui s'y opposent. Une consultation externalisée hospitalière, dépendant de l'hôpital Henri Dunant, prend en charge les maladies infectieuses, VIH/sida, hépatites, tuberculose. Karine Asselah, doctoresse au centre, résume ces suivis : « Nous faisons un pas en avant, un pas en arrière, parfois, ils vont bien, d'autre fois non, parfois ils ne viennent plus, certains rechutent dans la drogue, il y a des moments de déprime, des périodes de traitement ARV et d'autres où ils arrêtent leurs médicaments sans nous le dire ; nous pouvons faire du yo-yo comme cela pendant plusieurs années avant de pouvoir stabiliser la personne ». Si elle se stabilise. En attendant, les médecins adaptent le soin à la situation. La mise sous traitement d'un patient atteint d'une hépatite C ou séropositif fait l'objet d'une consultation d'observance avec la médiatrice de santé ; ensuite, elle est débattue lors de la réunion d'équipe. Cet échange permet de confronter les différentes données, dites par le patient, à l'infirmière, à la médiatrice et au médecin. L'équipe médicale juge ensuite du traitement possible. « Nous évaluons en fonction de ce qui est faisable et non de l'indication médicale, explique Marc Bary. Vous ne pouvez pas donner à une personne SDF du Viracept dont l'effet secondaire le plus fréquent est la diarrhée car ce n'est pas gérable dans la rue. Vous ne pouvez pas non plus lui donner un médicament à conserver au réfrigérateur. » Mais à trop adapter, le risque n'est-il pas de s'accommoder d'une vie à la rue en contra-diction avec l'objectif du soin ? Marc Bary estime que l'accès au logement est complexe, non seulement en raison du manque de moyens, mais parce que « pour beaucoup, il est impossible de se retrouver entre quatre murs, ils n'arrivent pas à le gérer et repartent à la dérive ». Aucune réhabilitation n'est-elle donc possible ? « Si, mais dans le temps ; cela peut prendre des années avant de stabiliser une situation. »

Les sauver contre leur gré

Il faut donc soigner malgré tout, en s'appuyant sur le travail de l'assistant social, Guillaume Halleguen. Son rôle est au premier chef d'ouvrir des droits pour que ces personnes puissent obtenir un traitement. Ensuite les accompagnements divergent. Pour le public étranger, « tout est à faire, il faut expliquer notre système, accompagner si besoin », constate l'assistant social ; pour les personnes toxicomanes, sortant de prison ou pas, co-infectées ou non, son ton est dur : « C'est assez difficile dans la mesure où certains n'ont pas les capacités sociales ou intellectuelles pour faire face et ils se cristallisent sur leur situation, ils instrumentalisent leur séropositivité : ils font les pires conneries du monde et de l'autre côté, ils mettent leur maladie en avant pour obtenir un hébergement ». Devant ce type de situation, Guillaume Halleguen dit donner des pistes, ouvrir des possibilités mais il souhaite qu'en contrepartie, les personnes fassent un minimum de démarches, au moins rencontrer les responsables des structures vers lesquels il les oriente. « Si aucun des rendez-vous n'est tenu, je leur dis au bout d'un moment qu'il ne reste plus que le 115, on ne peut pas les sauver contre leur gré. » Une mise en échec douloureuse à vivre pour l'équipe : « C'est insupportable, d'autant plus que ce sont souvent des patients que nous connaissons et auxquels nous sommes attachés. Dans certaines situations, nous nous disons que nous ne servons à rien puisqu'à chaque fois, cela échoue ; mais nous ne pouvons pas exclure un exclu, donc on prend du recul et on recommence lorsqu'il revient », explique Marc Bary.

Sortir vers le droit commun

Or, ils reviennent. Le centre est bien souvent le seul lien qui leur reste. Egalement, l'unique lieu de soin car, si l'hôpital ne leur est pas fermé en principe, « fréquemment, après deux jours d'hospitalisation, ils sont mis dehors parce qu'ils posent problème ou ils partent d'eux-mêmes », constate Marc Bary. Le pire, selon lui, est lorsqu'une mise sous trithérapie a été décidée par l'hôpital sans tenir compte de la situation du patient. Il se retrouve à la rue avec ses traitements qu'il va arrêter au bout d'un mois ou mal prendre. « C'est la catastrophe, surtout lorsque nous étions en train d'envisager un traitement adapté aux conditions de vie de la personne », déplore le directeur du Moulin Joly. Alors, ils reviennent vers le centre, seuls 20 % environ des personnes suivies au Moulin Joly entrent, chaque année, dans le droit commun. C'est pourtant, l'un des objectifs du centre mais, selon Marc Bary : « Les hôpitaux drainent une population capable de formuler une demande de soins mais ils n'arrivent pas à accrocher une population comme nos patients. A l'hôpital, il faut aller chercher les soins et nos patients en sont incapables ».

Marianne Langlet

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