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Cet article est paru dans le Journal du sida n°185 (n°185 - Mai 2006)

 

La prostitution chinoise

Celles dont on ne prononce pas le nom

Des femmes chinoises pratiquant la prostitution sont récemment apparues sur les trottoirs parisiens. Isolées dans leur communauté, précaires, sujettes aux violences de la rue, des clients et de la police, ces femmes sont coupées des institutions médico-sociales françaises, barrière linguistique aidant.

J'ai quitté la province de Shin Tao en 2003 – raconte Ahua, une Chinoise de 42 ans. Les faillites d'entreprises se multipliaient et je n'avais pas de travail. On m'a alors dit qu'il y avait moyen de venir en France. A mon arrivée, j'ai rapidement trouvé une place de nourrice, grâce à quelques relations. Mais le patron a cherché à abuser de moi et j'ai dû partir au bout d'un mois. Quand je me suis retrouvée sans le moindre argent pour vivre, mes colocataires m'ont dit que le plus simple serait de chercher un travail dans la rue. »

« Un travail dans la rue » : c'est ainsi que les femmes chinoises qui se prostituent en France nomment leur pratique. Elles ont aussi inventé l'expression « faire du travail », où « faire du » est prononcé en chinois et « travail » en français. Elles parlent encore de « se jeter à l'eau », en référence à une époque où cela signifiait, en Chine, « se lancer dans les affaires ». « Pas question d'utiliser le mot prostituée, trop stigmatisant en chinois (1) », explique la sinologue Chloé Cattelain, qui est par ailleurs l'une des responsables du programme Lotus Bus, lancé par Médecins du monde pour « la promotion de la santé des Chinoises se prostituant ». Un refus qui est aussi un moyen de se protéger, de se persuader qu'elles ne font ces passes – plus ou moins nombreuses – que parce qu'elles y sont obligées.

Triste recommencement

La visibilité de ces femmes chinoises sur les trottoirs parisiens est assez récente. A la fin de l'année 2000, des rumeurs circulent à ce propos dans les associations chinoises. Elles se sont avéré justes depuis et le nombre des femmes n'a cessé d'enfler (2). « Il s'agit d'une vague d'immigration nouvelle, en provenance du Nord-Est de la Chine (le Dongbei), en général des grandes villes, alors que les Chinois issus d'immigrations plus anciennes sont de la région Wenzhou – précise Chloé Cattelain. Ces femmes, âgées de 35 à 50 ans en moyenne, ont souvent eu une bonne position en Chine, dans des conglomérats, puis ont été licenciées au moment des grandes réformes libérales ». Un divorce, la difficulté à payer les frais de scolarité de leur enfant unique les pousse alors à partir pour recommencer une nouvelle vie et gagner de l'argent. « Etant les premières de leur famille à émigrer, elles arrivent seules, coupées de tout réseau social et, de plus, généralement sous le poids de dettes contractées pour financer leur voyage (10 000 à 12 000 euros suivant le trajet choisi), assorties de taux d'intérêt très élevés », notait en 2004 Laurent Novak, de Médecins du monde (3). Elles déposent une demande d'asile qui n'aboutit à un statut de réfugié que dans 2 % des cas. Le recours à la prostitution arrive souvent après l'échec des petits boulots – garde d'enfants, confection – proposés par des Chinois. Liées par leurs dettes, par leurs rêves de recommencement, leur besoin d'argent, ces femmes vouées à rester au moins un certain temps en France se retrouvent donc dans une situation de grande vulnérabilité.

Tensions

Quelques actions en direction de ces femmes se sont heureusement mises en place. Elles pallient l'absence dramatique de structures associatives et médico-sociales adaptées, du fait notamment de la barrière linguistique. Lorsque courant 2002, Médecins du monde constate que des femmes chinoises viennent se pourvoir en préservatifs dans le cadre de son programme d'échange de seringues (4) et repartent aussi sec, l'association décide de s'entourer de bénévoles sinophones. Elle créera plus spécifiquement, en janvier 2004, la mission Lotus Bus, qui allie tournées en bus (distribution de préservatifs, prévention, prise de contact, orientation vers les droits et les soins), permanences en chinois au Centre d'accueil, de soins et d'orientation (CASO) de l'avenue Parmentier et accompagnements médico-sociaux. Parallèlement, une permanence en chinois se met en place en 2003 au centre de la Croix rouge du Moulin Joly. Elle propose aujourd'hui, outre un lieu chaleureux pour partager un café et des biscuits et se pourvoir en préservatifs, des cours de français, des consultations individuelles (prévention VIH/IST, accès aux droits, aide administrative), des dépistages et des accompagnements individuels ou collectifs à l'hôpital. Les deux structures sont aujourd'hui connues des Chinoises, qui se refilent le tuyau. Cela ne signifie pas pour autant qu'elles y viennent toutes en confiance. « Que nous puissions être un organisme à but non lucratif, offrant des services gratuits et indépendants de l'Etat leur paraît louche, analyse Marie Debrus, l'une des responsables de la mission Lotus Bus. En outre, comme tout se paie en Chine, elles ont tendance à penser qu'un service gratuit est forcément de mauvaise qualité. Gagner leur confiance demande donc un travail de fourmi, qui prend du temps. » La loi de sécurité intérieure du 15 mars 2003, qui pénalise le racolage passif, n'a rien arrangé : les femmes chinoises sont très sujettes aux arrestations et le fait d'avoir des capotes sur elles est devenu un critère d'accusation, remarquent les associations. « Il y a des femmes qui se cachent, d'autres qui veulent prendre de moins en moins de capotes et les dissimulent ; toutes vivent dans une peur permanente », déplore Marie Debrus. « Avant, les femmes montaient dans le bus et certaines nous racontaient spontanément leur vie. Maintenant, elles passent en coup de vent pour prendre des préservatifs », renchérit Chloé Cattelain. Il y a même eu des rumeurs selon lesquelles les femmes seraient filmées sur le bus. La responsable de la permanence chinoise du Moulin Joly, Cécilia Chung, a remarqué à deux reprises la présence de policiers en civil devant le centre.

Mise en danger

L'atmosphère actuelle est donc peu propice à un travail de prévention et d'aide pourtant nécessaire. « Alors qu'elles étaient très régulièrement suivies par leur médecin en Chine, ces femmes se retrouvent sans suivi en France. Cela leur cause beaucoup d'inquiétudes par rapport à leur santé », note Marie Debrus. Des inquiétudes particulièrement vives vis-à-vis du VIH/sida et des IST, sur lesquels beaucoup ont des représentations très fausses, façonnées par la culture du déni de la Chine populaire. « Lorsqu'elles arrivent sur le bus pour la première fois, les femmes ne savent en général pas se servir du préservatif : elles enfoncent leurs ongles dedans, ouvrent le sachet avec leurs dents », observe Chloé Cattelain. Un constat partagé par Cécilia Chung : « Les modes de contamination sont peu connus ; il n'est pas rare qu'on me demande si la maladie se voit sur l'appareil génital, le visage ». Les deux structures développent leur démarche de prévention, tentant de l'adapter aux mentalités de ces femmes, utilisent les dépliants en chinois d'Arcat (5) et de l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé (INPES). Elles estiment que les actions de prévention portent leurs fruits : « J'ai l'impression, avec celles qui viennent depuis longtemps, que les messages passent. Mais il est évident que certaines femmes se mettent encore en danger », poursuit Chloé Cattelain. Toutefois, l'information sur les prises de risque ne suffit bien évidemment pas, l'accès aux institutions médicales restant complexe. En matière de dépistage, par exemple, aucun Centre de dépistage anonyme et gratuit parisien ne dispose d'un interprète en chinois et le service de traduction Interservice Migrants, censé être utilisé dans les hôpitaux, fonctionne mal. Le Lotus Bus s'est donc organisé pour envoyer les femmes disposant d'une assurance-maladie se faire dépister au Moulin Joly. Mais pour les autres, c'est le casse-tête, faute d'avoir assez de personnel pour effectuer des accompagnements. « Nous essayons de mettre en place des partenariats avec des laboratoires, en leur expliquant notre démarche. Mais on n'est jamais sûr que ce qui sera dit avant et après le dépistage sera bien dit. Le suivi des personnes une fois le dépistage effectué est lui aussi très problématique », déplore Marie Debrus. Ce problème linguistique se décline naturellement à toutes les étapes de la prise en charge médicale de ces femmes, pour qui rien n'est prévu. L'idéal serait que ces dernières puissent apprendre le français et gagner en autonomie. Mais comment y parvenir dans cette atmosphère de peur et l'urgence de gagner leur vie ?

Laetitia Darmon

(1) Chloé Cattelain précise que le sens du mot chinois se situe entre celui de « prostituée » et celui de « pute ». Il a en outre la même sonorité que le mot « poule ».

(2) On ne connaît pas le nombre exact de ces femmes. Le Lotus Bus estime sa file active à 500 personnes, mais ces chiffres restent très incertains : une personne est comptée dans la file active lorsque sa date de naissance apparaît deux fois sur le registre du Bus. Or beaucoup de femmes changent sans cesse leur date de naissance, par méfiance. A la permanence chinoise du Moulin Joly, on évalue la file active à un ordre de 50 à 70 personnes.

(3) Colloque Santé, inégalités et ruptures sociales en Ile-de-France, Paris, le 27 mai 2004, p. 10.

(4) Lors des permanences à Château rouge et à Strasbourg Saint-Denis du bus du Programme de proximité de réduction des risques en milieu urbain de Paris (PPMU).

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