Braderie Arcat 2015

Accueil > Publications > Le Journal du sida > Article

Paru dans...

Couverture du JDs

Cet article est paru dans le Journal du sida n°196 (n°196 - Mai 2007)

 

La prévention en Argentine

En Argentine, le sida ne s'affiche pas

Malgré une épidémie préoccupante, les messages de prévention du VIH se font discrets en Argentine. Les campagnes de communication massives sont délaissées par l'Etat, autant que par le Fonds mondial de lutte contre le sida, qui préfère se concentrer sur des actions de terrain – et qui concentre les critiques… Reportage.

Comme des centaines de milliers d'automobilistes en Argentine, Fernando a noué un ruban rouge, bien visible, à son rétroviseur. Mais le bout de tissu n'a rien à voir avec la lutte contre le sida : « Non, c'est juste que ça porte chance, ça chasse la jalousie », explique ce jeune père de famille de la province de l'Entre Rios. Avant de s'étonner : « A vrai dire, le sida, on n'en entend presque pas parler en Argentine… » De fait, en cet été austral 2007, les campagnes de prévention du sida ne perturbent pas les vacanciers. A la télévision et en ville, dans les journaux ou au bord des routes, les mises en garde contre le VIH demeurent invisibles – alors même que les affiches gouvernementales contre le tabagisme ou les dangers de l'alcool abondent, de Buenos Aires jusqu'aux Andes. Les associations de lutte contre le sida confirment : sauf le 1er décembre, les campagnes massives se font ici bien rares.

L'épidémie n'a pourtant pas oublié l'Argentine ; parmi les quelque 40 millions d'habitants, près de 130 000 vivraient avec le VIH (1), sans le savoir dans presque deux tiers des cas. Et certains jugent cette estimation bien optimiste – à Buenos Aires la Fundación Descida table pour sa part sur quelque 300 000 personnes infectées . La répartition des modes de contamination peut rappeler la situation française : au moins 55 % des infections diagnostiquées en 2004 étaient d'origine hétérosexuelle ; dans 20 % des cas, la transmission avait été homosexuelle. En revanche les étrangers ne constituent pas un groupe conséquent parmi les séropositifs d'Argentine. En outre l'usage de drogues en intraveineuse concernait encore plus de 10 % des séropositivités révélées en 2004, et la transmission de la mère à l'enfant près de 4 %. Et, à l'inverse de l'évolution française, les femmes sont chaque année plus nombreuses à être contaminées (42 % des cas en 2004). Comme le résume Noemi C. Perelman, la présidente de la Fundación Descida, « aujourd'hui, les femmes, les jeunes et les pauvres sont les plus vulnérables face à l'épidémie ».

Dans un tel contexte, comment la prévention peut-elle se faire aussi discrète ? Kurt Frieder, le directeur exécutif de la Fundación Huesped, l'une des principales organisations argentines contre le sida, donne une première explication : « Ici, l'Etat finance les traitements. Les lois du pays garantissent l'accès aux soins et aux médicaments gratuitement, pour tous les habitants ». L'Etat permet ainsi à près de 20 000 Argentins de bénéficier d'antirétroviraux gratuits aujourd'hui – soit à « 100 % des malades », comme se félicite le ministre de la Santé Ginés González García. Mais fort de cet engagement financier de plus de 36 millions d'euros annuels, l'Etat investit moins dans la prévention. Sa dépense totale serait de quelque 10 millions d'euros chaque année, d'après le Programme national de lutte contre le sida – pour financer certes quelques campagnes avec le slogan « utilise toujours le préservatif », mais aussi pour payer le dépistage, l'achat de préservatifs ou des actions de terrain.

Globalement, à la Fundación Huesped, Kurt Frieder résume le sentiment général : « Depuis 2002, l'Etat a laissé la prévention aux mains du Fonds mondial de lutte contre le sida »…

Atomisation des efforts

En effet, l'effondrement économique subi en 2001 a au moins permis à l'Argentine de devenir éligible aux aides du Fonds mondial. Et c'est désormais l'institution dirigée par Michel Kazatchkine qui finance ici l'essentiel de la prévention. Or avec quelque 20 millions d'euros dégagés pour 5 ans, la discrétion des campagnes contre le sida peut continuer de surprendre…

Membre jusqu'en 2005 de l'Autorité nationale de coordination, qui centralise à Buenos Aires les demandes de subventions au Fonds mondial, la sociologue Claudia Teodori donne son explication : « Les campagnes de prévention massives se font plus fréquentes ces deux dernières années, mais ce sont avant tout les actions “en face à face”, sur le terrain, au niveau local, qui se développent. C'est que la prévention entre pairs est très efficace. Il faut en effet pouvoir prendre en compte les particularités de chaque région et de chaque secteur de la population – des gays aux femmes enceintes. Nous avons donc choisi de privilégier ce type de prévention ». A la Fundación Huesped, Kurt Frieder le confirme à sa manière : « Le Fonds mondial soutient de petits projets, à travers tout le pays. Et cela entraîne une certaine atomisation des efforts dans la lutte contre le sida ».

Du reste, les financements du Fonds mondial appellent d'autres critiques en Argentine. L'une est récurrente : « L'usage des fonds n'est pas clair… », comme l'avance le directeur d'une association de la communauté gay, Grupo Centauro. En Argentine, le Fonds mondial a choisi de confier à une société anonyme locale, Ubatec, le rôle de « bénéficiaire principal » chargé de recevoir et d'administrer les subventions. Et dans ce pays souvent englué dans la corruption, plusieurs associations doutent fort de la probité d'Ubatec… Par ailleurs, le Réseau argentin de personnes vivant avec le VIH/sida (Redar+) a déjà mis en cause publiquement la « bureaucratie » du Fonds mondial, qui causerait des retards dans les versements des fonds aux associations. Dans son bureau encombré de Buenos Aires, Noemi C. Perelman, de Descida, acquiesce : « Depuis l'arrivée du Fonds mondial, pour espérer obtenir un peu d'argent pour nos projets nous devons perdre beaucoup de temps en rapports, en formalités… Au final, cela ralentit nos actions et nous rend moins disponibles pour l'activisme, pourtant essentiel pour défendre les droits humains et la qualité de vie des personnes vivant avec le VIH ».

Un autre reproche enfin est soulevé par Kurt Frieder : « Le Fonds mondial finance des campagnes uniquement ciblées sur les préservatifs. Il ne s'efforce pas de combattre également les stigmatisations et les discriminations qui existent encore dans la population argentine ». A vrai dire, une campagne avait bien osé montrer un baiser entre hommes, en 2004, pour rappeler que l'accolade ne transmettait pas le VIH/sida. Rapidement les affiches à Buenos Aires avaient été recouvertes par des slogans anonymes tels que « Nous ne voulons pas que nos enfants voient ça »… Malgré les critiques faites à la gestion locale des financements du Fonds mondial, il reste que son soutien à l'Argentine porte jusqu'au mois d'août 2008. Et Kurt Frieder s'inquiète déjà : « Que se passera-t-il quand ce financement externe s'achèvera ? ».

Préservatif rose géant

En complément de l'Etat et du Fonds mondial, les collectivités territoriales peuvent à l'occasion s'engager elles aussi contre le sida. L'Argentine est une fédération et ses 23 provinces ont leurs propres responsabilités en matière de santé. Celle de Misiones, au nord du pays, mène ainsi quelques « actions de communication sporadiques », comme le résume Carolina Casullo au ministère de la Santé publique de la région. Par exemple, en 2005, avec l'appui de l'Unicef, le projet « Posadas sensible » avait permis la mise au point de brochures et d'affiches de prévention à l'attention des étudiants – mais la campagne se basait avant tout sur une formation « entre pairs » des jeunes par d'autres jeunes. Enfin les villes elles-mêmes peuvent tenter de marquer les esprits. Buenos Aires notamment a réussi un coup d'éclat le 1er décembre 2005 : la municipalité et une radio locale ont fait recouvrir le célèbre obélisque de la capitale d'un préservatif rose géant, de 67 mètres de haut… Pour autant, à la Fundación Descida, Noemi C. Perelman soupire : « Des campagnes de communication massives, il nous en faudrait toute l'année ! Cela aiderait à installer durablement la question du sida dans la société. Et cela permettrait de lutter activement contre les discriminations, au travail et ailleurs ». Incomplète, la prévention en Argentine ? Une statistique hospitalière semble bien l'avoir prouvé définitivement cet été. En France, le retour de la syphilis chez les homosexuels ces dernières années a révélé un recul local inquiétant de l'usage du préservatif. Depuis 2002, c'est toute la province de Buenos Aires qui voit revenir le tréponème pâle. Les cas y ont augmenté de 70 % — en trois ans seulement. Et les hétérosexuels de 20 à 30 ans sont les premiers touchés.

Olivier Bonnin

(1) Soit autant qu'en France.

© Arcat 2001-2019 - Mentions légales - Site réalisé par Presscode - Contact :