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Cet article est paru dans le Journal du sida n°209 (n°209 - Octobre 2008)

 

La chronique de Didier Lestrade

La fièvre

Je suis toujours étonné de constater la méfiance qu'inspire la médecine. Dans mon entourage, certains font tout un drame d'une crève comme une angine ou une grippe. Oui, avoir 40° de fièvre, c'est sérieux, mais s'il y a un médecin et des traitements à proximité, ce n'est pas trop grave, non ? Allez leur expliquer qu'une fois le diagnostic fait, il n'y a rien d'autre à faire et que la recette de la guérison se trouve même dans un certain abandonnement à l'étourdissement de la fièvre, la transpiration, le demi-sommeil, la pénombre de la chambre. Bref, la médecine sait faire. Un ami m'a récemment dit : « Tu sais, les séronégas et leur santé… » Traduction : ce sont ceux qui dramatisent le plus. J'avais oublié cette idée. On intériorise tellement la séropositivité qu'on s'écarte presque des années 90 pendant lesquelles nous discutions sans cesse de nos médicaments et de nos bilans à l'hôpital. Certains séropositifs n'ont d'ailleurs pas très apprécié cette époque qui les faisait ressembler à leurs parents, ou à des vieux en général, toujours intarissables sur leur condition cardiaque ou les cancers du voisin. Les discussions médicales étaient alors un moment obligé d'une relation, surtout dans la communauté gay. C'était même une avancée culturelle, une manière de s'approprier la science, même en combattant l'industrie pharmaceutique. Dix ans plus tard, ce sujet a disparu comme par magie ou plutôt, il est devenu incongru, presque obscène. Un rapide « ça va » répond à toutes les interrogations et les séropositifs ont appris à vivre leur maladie en silence parce qu'ils ont choisi cette attitude en accord tacite avec la société et leurs amis séronégatifs. Le jargon se perd, les repères aussi. Les amis séronégatifs reprennent leurs habitudes d'avant : leurs angines douloureuses sont des catastrophes qui les empêchent même d'entretenir leur relation privilégiée avec l'ordinateur et le téléphone, une horreur. Nous faisons des efforts polis pour ne pas les dévaluer dans leur peine car il est totalement inapproprié de leur rappeler que nous prenons des antirétroviraux depuis, quoi, seize ans. Comment dire… Nous faisons désormais confiance à la médecine. La peur des effets secondaires ? Oui, bien sûr, mais nous savons, au premier chef, qu'il n'y a pas de traitement efficace sans effet secondaire, surtout quand ils sont récents. Nous appartenons à une génération de malades qui a survécu à la dure, en prenant ses pilules sans trop discuter parce que nous nous rappelons trop bien la pénurie préhistorique de l'avant AZT. C'est ce qui nous rapproche, d'ailleurs, des personnes séropositives vivant dans les pays en voie de développement. Nous avons vécu ce moment si grave, quand il n'y avait rien. Il n'y a pas eu de « pharmanoïa » dans mon entourage et nous n'avons pas fait partie de ces séropositifs qui refusaient de prendre l'AZT parce que c'était un « poison ». Depuis des années, nous prenons nos pilules, jour après jour. Tous les soirs, les mêmes gestes face à ces comprimés que l'on rassemble, que l'on déloge des blisters, qui ont chacun une tonalité particulière quand ils tombent dans la soucoupe. Ces pilules que l'on amasse, que l'on cherche dans les tiroirs quand il n'y en a plus, que l'on recommande à la pharmacie sans se plaindre, que l'on ramène à la maison et que l'on entrepose comme des conserves. La médecine et la chimie sont partout dans nos cellules, c'est l'aspect brutal et soutenu de cette survie miraculeuse, c'est le prix à payer pour vivre une deuxième chance. Alors, agiter la peur de l'effet secondaire est d'une grande perversité et finalement, un privilège de personne en bonne santé. Lipodystrophies, complications cardiaques, problèmes osseux. Dans la balance, c'est quand même préférable que mourir sans traitement.

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