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Cet article est paru dans le Journal du sida n°209 (n°209 - Octobre 2008)

 

Handicap International

Une ONG dans la lutte contre le sida

pour son combat contre les mines antipersonnel, Handicap international se mobilise également contre le VIH. En Afrique et en Asie, l'ONG cible des personnes handicapées, oubliées de la lutte contre l'épidémie. Mais l'association intervient plus globalement contre le sida, un « handicap » en tant que tel.

les doigts en V ? Pour de nombreux jeunes au Kenya, ce geste se comprend aisément : il symbolise le slogan « Pas de sexe avant le mariage », un message diffusé ici dans l'espoir de cantonner les transmissions du VIH. Certains adolescents toutefois peuvent trouver ces deux doigts équivoques. Pour les usagers de la langue des signes locale, « ce V signifie qu'on est libre, et donc célibataire, disponible », traduit Gaëtan de Beaupuis, directeur de programme de Handicap international dans le pays. L'appel à l'abstinence asséné en posters et affiches au Kenya a singulièrement manqué l'une de ses cibles… Voilà bien l'une des raisons d'être de Handicap international dans la lutte contre le sida : intégrer les sourds et les malentendants, les aveugles, les personnes avec un retard mental ou une déficience physique, dans le combat contre l'épidémie. Mais à vrai dire, l'action de cette ONG pour endiguer le VIH est bien plus globale.

« Nous sommes impliqués dans la lutte contre le sida depuis 1994 », indique Susan Girois, au siège de Handicap international. « A l'époque, nous menions des projets de développement pas forcément liés au handicap, à travers notre département pluridisciplinaire, Action Nord Sud. C'est au Burundi que des partenaires locaux nous ont demandé d'intervenir contre l'épidémie. Nous étions alors l'une des plus grosses ONG présentes sur place… » Action Nord Sud a depuis disparu, mais Handicap international a jugé logique de continuer ce combat. « De notre point de vue, les personnes vivant avec le VIH sont en situation de handicap, poursuit Susan Girois. Pas seulement du fait des implications sur la santé, mais surtout par l'exclusion sociale dont elles font trop souvent l'objet. »

Plus-value

Voilà comment Handicap international est devenue une ONG de lutte contre le sida, du Sénégal au Vietnam en passant par l'Ethiopie – ses programmes contre le VIH sont menés dans huit pays d'Afrique et deux d'Asie. Mais de quelle manière s'intégrer dans la mobilisation mondiale contre l'épidémie ? L'association, qui se veut « au service des populations les plus vulnérables », a jugé pouvoir apporter sa plus-value dans trois domaines précis. D'abord, Handicap international s'efforce de lutter contre le sida dans ses activités habituelles. Partout où l'ONG mène ses opérations de déminage, partout où elle propose des appareillages, « nous essayons de favoriser la prévention du sida, l'accès au dépistage, et aux soins, notamment pour nos staffs infectés », détaille Susan Girois, qui dirige les référents techniques de l'ONG.

La deuxième orientation retenue est de « permettre l'insertion sociale et économique des personnes vivant avec le VIH. Cela fait 26 ans que nous le faisons pour l'ensemble des personnes handicapées ! ». Handicap international intervient à ce titre au Kenya, par exemple, en aidant trois associations de séropositifs à développer des activités génératrices de revenus. Au Rwanda, l'ONG s'efforce aussi de sortir les orphelins de la pauvreté.

Son troisième axe est sans doute plus inédit : « Faire en sorte que les populations exclues de la lutte contre le sida y aient accès », explique Susan Girois. Ainsi dans les montagnes du centre du Vietnam, une minorité ethnique s'avère écartée de la prévention aussi bien que des soins, du fait de sa langue, de son isolation géographique, de sa culture : Handicap international s'efforce de porter jusqu'à elle le combat contre le VIH/sida. L'effort est similaire pour les Somalis nomades de la corne de l'Afrique, ou pour les jeunes insuffisamment ciblés au Kenya.

L'ONG serait-elle donc vouée à porter la lutte contre le sida aux homosexuels africains, par exemple, dès lors qu'ils en demeurent exclus ? « Oui, rétorque Susan Girois. Cependant nous répondons surtout aux demandes, et jusqu'ici, nous n'avons pas été sollicités pour cette population ».

L'association est naturellement plus souvent réclamée pour des personnes handicapées. Car la lutte contre le sida les oublie régulièrement, depuis les slogans de prévention jusqu'à la délivrance des antirétroviraux. Rien qu'au Kenya, Handicap international compte atteindre ces populations à travers 12 associations cette année : ici, un théâtre de marionnettes monté par des sourds pour la prévention dans un bidonville de Nairobi, là, une équipe mobilisée contre les violences sexuelles faites aux handicapés mentaux… Dans ce pays où Handicap international s'est plus particulièrement investi contre le VIH, « la lutte contre le sida doit représenter 75 % de notre activité », évalue Gaëtan de Beaupuis. « Nous nous inscrivons aussi dans le plaidoyer avec les autres associations, pour que tous les programmes nationaux contre le VIH incluent la question du handicap. Nous avons récemment fait réécrire un manuel pour les centres de dépistage et de soins. Il suggérait d'adresser les personnes handicapées aux hôpitaux… Nous avons rappelé qu'elles ont les mêmes droits que les autres ! ». Autre exemple au Mali : l'ONG s'efforce de rendre accessibles des centres de dépistage et de prise en charge aux personnes à mobilité réduite. Idem au Cambodge, où l'information sur le VIH est délivrée à des sourds…

Vulnérabilités

Et tous ces efforts peuvent être cruciaux contre l'épidémie : car si les déficiences physiques et mentales éloignent de la prévention, elles peuvent aussi exposer assez directement au sida. « Tous les modes de transmission du VIH peuvent concerner de près les personnes handicapées, que ce soit la sexualité ou encore les transfusions sanguines », rappelle Susan Girois. Or « certains facteurs de risque de l'épidémie concernent fréquemment les personnes handicapées : la pauvreté, l'illettrisme, le manque d'éducation... » L'exclusion fait le lit du sida, et Gaëtan de Beaupuis l'observe de près au Kenya : « Certaines personnes handicapées, très pauvres, doivent avoir recours à la prostitution, au moins occasionnellement. Elles peuvent aussi être préjugées vierges : or selon une rumeur, on peut guérir du VIH en ayant des relations sexuelles avec une personne vierge... Et globalement, elles subissent plus de violences sexuelles que les autres, car elles ne peuvent pas toujours se défendre. » Ces abus seraient deux à trois fois plus courants que pour la population générale. Une fille aveugle peut être entraînée à l'écart sans même le savoir, un adolescent muet est dans l'impossibilité d'appeler au secours, une adulte handicapée mentale témoigne difficilement... Les personnes ayant des déficiences intellectuelles « sont clairement les plus vulnérables, estime le directeur du programme kenyan, d'autant que, dans près d'un cas sur deux, l'auteur de l'abus sexuel est membre de leur entourage. »

Handicap international avait su mener une mobilisation mondiale de plusieurs années pour arracher un traité bannissant les mines antipersonnel. Contre le sida, elle renoue également avec le lobbying international. L'ONG a cofondé la “Campagne africaine des personnes en situation de handicap et des personnes atteintes du VIH/SIDA”, lancée officiellement en janvier 2007.De recherches scientifiques en plaidoyers politiques, la coalition compte bien faire reculer leurs vulnérabilités sur le continent. Handicap international aura sans doute un positionnement précieux dans le combat. Susan Girois le constate : « Dans le monde du sida, nous sommes vus comme des experts du handicap, et dans le monde du handicap, comme des ”experts” du sida ». De quoi coaliser les deux causes ?

Olivier Bonnin

Une étude au Kenya

Handicap international a commandé une étude sur les connaissances et les comportements face au VIH de 600 Kenyans touchés par une déficience. Le résultat, publié en 2007, est éloquent. Certes 91 % d'entre eux sont conscients de l'existence du virus. Mais si 83 % des personnes sourdes ont déjà effectué un test, le dépistage n'a été fait une fois au moins que pour 44 % des handicapés physiques, 34 % des aveugles et 19 % des déficients mentaux. Un répondant sur deux mène pourtant une vie sexuelle en dehors du mariage – et ils sont alors 34 % à se passer de préservatif. L'étude confirme par ailleurs le recours fréquent à la prostitution, et une nette exposition aux violences sexuelles : 10 % des interrogés disent en avoir déjà subies.

O.B.

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