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Cet article est paru dans le Journal du sida n°209 (n°209 - Octobre 2008)

 

Syphilis

Le Nord-Pas-de-Calais aux aguets

La région lilloise observe une recrudescence marquée de la syphilis. Une alerte est lancée depuis juin, et une recherche engagée pour tenter de la comprendre. Cependant la forte sensibilisation des médecins pourrait expliquer cette multiplication singulière des dépistages positifs.

En septembre à la Braderie, entre deux moules-frites, les Lillois ont pu parler syphilis. Le Nord-Pas-de-Calais est en alerte face à cette IST (infection sexuellement transmissible), et cette année, les «bradeux» ont pu découvrir des prospectus les appelant à se faire dépister rapidement. Car si la syphilis fait un retour remarqué en France depuis 2000, sa recrudescence intrigue plus particulièrement dans la région. En 2006, près d'un cas sur cinq en France y a été notifié – avec précisément 85 sujets touchés. Certes, l'Ile-de-France demeure la tête de pont du tréponème pâle, puisqu'elle concentre encore la moitié des cas déclarés en France (contre 81 % en 2000). Mais alors qu'à l'échelle nationale, le nombre de cas de syphilis a pu décliner de 2003 à 2005, la progression se poursuit autour de Lille et d'Arras depuis 2000. A l'inverse, quatre régions demeurent totalement épargnées – notamment la Basse-Normandie, pourtant proche. Enfin, si comme ailleurs la transmission concerne en premier lieu des homosexuels, souvent touchés par le VIH, les femmes et les hommes se déclarant hétérosexuels sont chaque année plus nombreux à être infectés – ils constituent désormais 12 % des cas. De quoi surprindre autour de Lille…

A l'hôpital de Tourcoing, le Professeur Yazdan Yazdanpanah constatait avec ses confrères cette recrudescence depuis plusieurs années, dans son service des maladies infectieuses. Mais que faire ? L'Institut de veille sanitaire (InVS) avait déjà mis en place une surveillance de l'IST à l'échelle nationale. Le Pr Yazdanpanah a donc sollicité son antenne locale, la cellule interrégionale d'épidémiologie (Cire) du Nord. La surveillance a ainsi pu être renforcée dans la région : les médecins du Nord-Pas-de-Calais ont été invités à déclarer tous les cas qu'ils pouvaient rencontrer. Et la recrudescence s'est confirmée.

Mobilisations

Pour comprendre, mais aussi endiguer, cette spécificité nordiste, les deux médecins ont alors décidé de lancer une recherche-action plutôt originale, en faisant appel à des associations – et à un financement, de près de 30 000 euros, du Groupement régional de santé publique. Première étape : la mobilisation. Elle a été confiée en janvier à quatre spécialistes de la prévention : le Syndicat national des entreprises gaies (Sneg), Sida info service, Aides et Spiritek, une association lilloise du milieu techno. Habitué aux campagnes d'alerte rapide dans les établissements gays, le Sneg a été chargé de réaliser le matériel de prévention. En moins de cinq mois, le dispositif était prêt pour être lancé à la Lesbian and gay pride de Lille, le 7 juin : d'une part, des dépliants et des affiches, clamant «Alerte syphilis. Le Nord de la France se mobilise !» et invitant au dépistage ; d'autre part, un site Internet diffusant le même message (1).

Ainsi équipés, les quatre acteurs de prévention s'efforcent, depuis, de faire connaître la campagne. L'alerte a été lancée en deux vagues successives : après la première salve en juin, la Grande braderie de Lille des 6 et 7 septembre a initié un second temps de sensibilisation. «Mais nous en avons pour une bonne année d'actions», souligne au Sneg Antonio Alexandre, le directeur de la prévention.

Naturellement, chacun relaye le message sur ses propres terrains. Le Sneg a ainsi distribué la documentation dans tous les établissements gays du Nord-Pas-de-Calais, où il intervient régulièrement. Mieux, 12 exploitants lillois ont été conviés à diffuser l'alerte par mél à leurs clients. L'invitation au dépistage a même été adressée aux usagers des sites Citegay, et Citebeur, «géolocalisés» comme résidants dans la région. «Cela fait un an et demi que le Sneg investit complètement Internet pour informer rapidement sur les questions de santé», rappelle Antonio Alexandre… De son côté, Sida info service transmet le message lorsque des habitants du Nord-Pas-de-Calais sollicitent le numéro vert ou le site Internet sur le thème des IST ; l'association diffuse encore l'alerte dans toutes ses actions locales de prévention, que ce soit en festival culturel ou en manifestation sportive, en club échangiste ou en plage gay naturiste. Aides et Spiritek assurent également le relais, qui en lieu de drague, qui en fête techno…

Singularités lilloises

Et toute cette mobilisation ne servira pas qu'à faire barrage à la syphilis. Elle conduira à la deuxième étape de la recherche-action : comprendre la recrudescence nordiste. Car les tests accomplis dans les lieux de dépistage de la région permettront, également, de renseigner une “Etude des facteurs de risque de transmission de la syphilis chez les hommes dans le Nord”. Tous les résidants dans un rayon de 20 km autour de Lille doivent être interrogés à cette occasion. Et leurs réponses devraient faire «mieux comprendre les facteurs de risques, notamment sexuels, et aider à identifier les lieux de rencontre les plus exposés», comme l'explique Pascal Chaud, coordinateur de la Cire Nord. «Mais il nous faudra sans doute attendre 2009 avant de recruter suffisamment de personnes pour trouver des résultats», prévient le responsable principal de l'étude.

En attendant, les participants à la recherche-action peuvent déjà émettre quelques hypothèses. Option optimiste: «Cette augmentation peut être en partie expliquée par une meilleure sensibilisation des médecins au dépistage», souligne le Dr Chaud. Comme ce renforcement de la vigilance médicale est plus marqué qu'ailleurs, il pourrait avoir mécaniquement favorisé les découvertes de syphilis. D'autant que cette IST ne présente pas toujours de signes apparents… Ce serait en somme la surveillance, et non la syphilis, qui aurait singulièrement progressé dans la région.

Une autre piste peut cependant faire craindre une épidémie locale. «Lille est un carrefour européen», rappelle le Pr Yazdanpanah. A un peu plus d'une heure de voiture de Bruxelles ou Anvers, proches de Paris, d'Amsterdam et de Londres, les Lillois profitent volontiers de leur possibilité de week-ends en métropoles. La proximité avec ces épicentres de la syphilis en Europe pourrait accentuer sa propagation en Nord-Pas-de-Calais. D'autant que «la France est l'un des seuls pays européens où l'on trouve des préservatifs gratuits à disposition, notamment dans les établissements gays», souligne Emmanuel Gimondi, délégué régional de Sida info service. Les questionnaires aux dépistés devraient permettre de se prononcer sur cette explication géographique : les testés seront notamment interrogés sur leurs sorties en dehors de la région.

A moins que la prévention ne se relâche particulièrement dans le Nord-Pas-de-Calais ? Dans les établissements gays, Antonio Alexandre juge le dispositif «optimal : tous les lieux de sexe sont signataires de la Charte de responsabilité, et mettent donc à disposition tous les outils de prévention, dont le préservatif et le gel. Cependant, il faut se méfier ; la syphilis s'attrape aussi par fellation, et celle-ci est peu protégée chez les homosexuels».

La recherche-action permettra-t-elle d'expliquer précisément la recrudescence nordiste ? Elle sera, au minimum, instructive pour les acteurs de prévention. Car le nombre de dépistages réalisés sera un bon indicateur de l'impact de la mobilisation associative et médicale.

Olivier Bonnin

(1) www.depistagenord.fr. Le site rappelle notamment les modes de transmission de la syphilis, les manifestations éventuelles de l'infection, et son lien avec le VIH.

Pics de syphillis en Martinique

L'IST fait également un retour remarqué en Martinique : 21 cas au CHU de Fort-de-France en 2007. Et déjà 12 sur les trois premiers mois de 2008. Après trois premiers cas en 2004, l'IST s'est propagée en deux pics distincts : « Alors que l'épidémie de 2005 touchait principalement des hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes et le plus souvent infectés par le VIH, l'épidémie de 2007/2008 concerne autant d'hommes que de femmes, et des personnes souvent précarisées, toxicomanes au crack et moins souvent infectées par le VIH » (1). Ce dernier profil dominait également en Guadeloupe lors d'une épidémie locale en 2001.

Face à cette recrudescence, les médecins martiniquais sont invités à faire dépister, et à rendre compte à l'InVS des cas qu'ils découvrent. Leurs déclarations sont volontaires, et les syphilis diagnostiquées dans l'île n'étaient pas notifiées jusqu'en 2006. Les 2306 cas recensés en France par l'InVS entre 2000 et 2006 n'englobent donc pas ces pics ultramarins.

O.B.

(1) A. Cabié, B. Rollin, S. Pierre-François, C. Derancourt, S. Abel, P. Hochedez, N. Desbois, R. Théodose, R. Hélénon, D. Quist, A. Cavelier, B. Liautaud. Réémergence de la syphilis en Martinique : une nouvelle vague épidémique différente de celle de 2005. Basag n°7, 2008

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