Braderie Arcat 2015

Accueil > Publications > Le Journal du sida > Article

Paru dans...

Couverture du JDs

Cet article est paru dans le Journal du sida n°209 (n°209 - Octobre 2008)

 

Entreprise

Les raisons d'un blocage

L'entreprise est un lieu d'échange où les individus passent une grande partie de leur vie, et pourtant les campagnes d'information sur le VIH y sont quasi inexistantes. Le monde du travail reste réticent à la prévention. Comment les acteurs associatifs peuvent-ils franchir les portes de l'entreprise ?

Les employés de tous âges d'une même entreprise réunis à la pause déjeuner pour discuter du préservatif : la scène, aujourd'hui encore, reste peu probable. Pourtant, la santé publique s'invite de plus en plus dans les entreprises, à travers des programmes pour arrêter de fumer, des réunions anonymes sur l'alcool, ou même la distribution de brochures sur le don d'organes et l'automédication… Les campagnes de prévention sur le VIH, elles, devront attendre. Les associations peuvent intervenir dans les lycées et les collèges, mais pas sur le lieu de travail. Bien sûr, des campagnes de sensibilisation sont parfois mises en place, à l'occasion notamment de la journée internationale de lutte contre le sida du 1er décembre. Des stands, des réunions, ou des infos sur le sida imprimées sur les sets de table de la cantine… Des actions sporadiques certes nécessaires, mais « insuffisantes » voire « inexistantes dans les grands groupes », selon Nathalie Pierret, chargée de mission emploi au Sidaction.

« De quoi vous vous mêlez ? Si on veut crever ça nous regarde ! »

Pour beaucoup, c'est une évidence : agir contre le sida, ce n'est pas le rôle de l'entreprise. « Ça risquerait d'être perçu comme une ingérence dans la vie privée des gens », juge Jacques Stockel. Ce directeur de Forclum, une filiale du groupe Eiffage, se souvient des réactions suite à la mise en place de programmes pour arrêter de fumer : « On nous a reproché de vouloir gagner du temps en supprimant les pauses cigarette. Des employés nous ont même demandé : “De quoi vous vous mêlez ? Si on veut crever ça nous regarde !”». Manuel Machado, directeur d'Antartic, un site de production de boissons sans alcool situé dans le Loiret, redoute lui aussi que des réunions d'information sur le sida soient perçues comme « une chasse aux sorcières ». Autre crainte des dirigeants : donner l'impression d'imposer un discours « moralisateur », comme le pense Jacques Stockel. « Si l'entreprise se substitue au rôle parental, elle prend le risque de voir les salariés entrer dans une rébellion d'adulte. »

D'autres priorités : la lutte contre le tabac et l'alcool

Pourtant, quand il s'agit de parler de tabac ou d'alcool, les entreprises se sentent plus légitimes. En ce sens, la loi Evin a été à la fois un prétexte et un déclencheur pour mettre en place des programmes permettant d'arrêter de fumer. Idem pour l'alcool ou le cannabis. La nécessité de limiter les accidents du travail est invoquée pour inciter les employés à participer à des séances d'information. Difficile d'appliquer la même méthode pour parler du VIH, qui touche à l'intime, à la sphère privée.

Les atermoiements des entreprises révèlent surtout une chose : la lutte contre le sida est loin d'être une priorité pour elles. « Beaucoup estiment qu'elles ne sont pas touchées par le sida, que ça ne concerne pas, ou très peu de salariés. Pour elles, c'est la quinzième roue du carrosse », déplore Fabrice Pollet, PDG d'une entreprise de peinture et membre du comité emploi du Sidaction. La priorité, c'est plutôt de réduire les accidents de travail, en limitant la consommation d'alcool et de cannabis, et ensuite d'organiser des formations pour réapprendre à lire et surtout à écrire. « Dans les années 90, faire de la prévention sur le sida était bien une priorité, c'était possible dans les entreprises. Mais aujourd'hui, ce n'est plus une urgence », analyse Nathalie Pierret de Sidaction.

« Pas assez marketing »

Car l'urgence, pour une entreprise, c'est quand même de faire du profit. A l'heure où s'engager dans de grandes causes comme le développement durable fait partie d'une stratégie de communication, mieux vaut miser sur une action consensuelle, plus « marketing », regrette Fabrice Pollet. Dans des entreprises à taille humaine, des campagnes de sensibilisation au VIH restent envisageables. Mais à plus grande échelle, les actions doivent être validées par le siège social. « Le paysage syndical est également plus fort, c'est plus compliqué », estime Jacques Stockel. De son côté, la CGT explique au contraire « protéger le salarié », et se dit donc prête à encourager la prévention sur le sida. De là à prendre l'initiative de ce type d'action, il y a un pas… qui reste à franchir.

A la peur de ne pas répondre à une demande réelle des salariés s'ajoute la difficulté de communiquer sur un sujet tabou, encore assimilé à une maladie honteuse. Sans oublier le manque de temps et de moyens, ainsi que la méconnaissance des outils de prévention existants. Par crainte de faire un faux-pas, les entreprises préfèrent donc déléguer cette responsabilité au médecin du travail, pas forcément prêt, lui non plus, à endosser ce rôle. Le Dr Pierre Guinel, médecin du travail et coordinateur de l'ACMS (association interprofessionnelle des centres médicaux et sociaux de la santé au travail) en Ile-de-France, l'affirme sans détour : il n'a jamais fait de prévention sur le VIH dans une consultation. Certes, il y a bien quelques brochures dans la salle d'attente, les patients peuvent poser des questions, et les personnes séropositives font l'objet d'un suivi particulier. Mais le rôle du médecin du travail, rappelle-t-il, est « avant tout d'évaluer les risques professionnels sur la santé du salarié », pas de lui parler du préservatif. Même dans les métiers de la santé, les médecins du travail se limitent aux informations concernant l'exposition aux risques. Pas un mot, donc, sur l'utilisation du préservatif.

Sortir des réunions didactiques

Pour le Docteur Guinel, pas question non plus d'endosser seul la responsabilité d'une réunion d'information sur le VIH. « Il est toujours plus facile de parler du sida en consultation, entre quatre yeux, confie-t-il. Mais face à 15 personnes, on n'arrive pas comme ça. Il faut pouvoir répondre aux questions auxquelles on n'avait pas pensé. Et avoir un certain charisme. » Pour lui, la clé de la réussite, c'est une action concertée dans laquelle interviennent plusieurs acteurs. Le médecin du travail, mais aussi l'assistante sociale, le comité d'hygiène (1), des acteurs associatifs bien sûr, et pourquoi pas, le comité d'entreprise.

Entreprises gagnantes ?

Pour Nathalie Pierret, il faut surtout « réfléchir à de nouvelles campagnes d'information » en résistant à la tentation d'organiser des réunions didactiques, perçues comme une contrainte par les salariés. « Lors d'une séance de sensibilisation, les gens sont rarement réceptifs. En s'intéressant à l'image que les salariés ont du sida, on est plus efficace ». Sur le fond, mieux vaut aborder le sujet de manière détournée, à travers un thème de santé général. Sur la forme, installer un stand dans une salle de pause, prévoir des animations à l'heure du déjeuner et privilégier des actions plus ludiques. Plus chocs aussi. Dans son entreprise de peinture, Fabrice Pollet a tenté l'expérience en optant pour un théâtre forum. Sur scène, un patron réagit à l'annonce de la séropositivité d'un employé. Plusieurs histoires sont jouées face aux salariés, invités à réagir. « L'objectif, insiste le PDG, c'est de provoquer le débat. Déclencher une réflexion, et ne pas intéresser seulement les personnes déjà convaincues. » L'idée aussi, c'est de faire accepter la prévention en parlant d'abord de l'exclusion dont sont parfois victimes les personnes séropositives. Au final, les salariés posent des questions, rapportent des brochures chez eux… A leur tour, ils deviennent des relais d'information au sein de leurs familles.

Reste à convaincre les entreprises qu'elles peuvent « jouer un rôle citoyen » au même titre que l'école. Manuel Machado, directeur d'Antartic, en est convaincu. « C'est un moyen de garder les salariés, on veut que les gens se sentent bien chez nous ».

Une manière aussi de recréer le dialogue, pour que la prévention ne s'arrête plus aux portes de l'entreprise.

Elodie Vialle

(1) Les CHSCT, comités d'hygiène de sécurité et des conditions de travail, existent dans les entreprises d'au moins 50 salariés. Ils sont composés de délégués du personnel et ont pour mission de contribuer à la protection de la santé du salarié et de garantir sa sécurité.

© Arcat 2001-2019 - Mentions légales - Site réalisé par Presscode - Contact :