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Cet article est paru dans le Journal du sida n°198 (n°198 - Août 2007)

 

VIH/sida en Martinique

La maladie de l'autre

En Martinique, les représentations sociales du VIH/sida et la forte stigmatisation des personnes séropositives constituent un frein à la prévention. Une prévention qui, face à la vigueur de l'épidémie, paraît insuffisante et parfois inadaptée aux réalités locales.

L'évolution de l'épidémie du VIH/sida demeure préoccupante en Martinique, qui se situe en cinquième position des départements français les plus touchés. Une épidémie qui se caractérise, depuis ses débuts dans les années 80, par une transmission par voie hétérosexuelle fortement majoritaire: en 2005, les contaminations par mode hétérosexuel représentaient ainsi 70 % des nouveaux cas de séropositivité, contre 51 % en métropole (1).

Perception des risques

La dynamique de l'épidémie et la domination hétérosexuelle des contaminations s'expliquent en partie par un multipartenariat hétérosexuel fréquent et surtout masculin, plus répandu qu'en métropole, non protégé ou de façon aléatoire. En particulier un multipartenariat stable, avec des relations simultanées et durables, qui persiste avec l'âge.

Si les enquêtes liées à l'usage du préservatif montrent une large diffusion de celui-ci, son emploi apparaît plus irrégulier qu'en métropole. « Les gens ne se protègent pas parce qu'ils ne se sentent pas concernés », explique Fred Cronard, chargé de mission à Sidaction pour les Départements Français d'Amérique (DFA).

L'utilisation d'outils préventifs nationaux, inadaptés aux spécificités locales, a longtemps empêché l'identification aux messages de prévention et renforcé une perception du sida comme la maladie des Français de métropole. En Martinique (comme souvent ailleurs), le sida se trouve associé à des catégories à risque, des « autres » auxquels on attribue la responsabilité de l'épidémie: le métropolitain ou le Haïtien, l'homosexuel, la prostituée et la personne de mauvaise vie. La prise de conscience par les pouvoirs publics de la nécessité d'une prévention plus adaptée aux réalités locales s'est traduite en 2004 par la diffusion de petits courts-métrages conçus par l'INPES (2) et basés sur des témoignages recueillis aux Antilles-Guyane. Tournés sur place, avec des acteurs antillais connus, beaucoup avaient pour objet le multipartenariat. Mais l'identification ne s'opère pas toujours.

Dans son étude sur les représentations sociales du risque face au VIH/sida aux Antilles (3), la sociologue Stéphanie Mulot a mis en évidence la figure du multipartenaire masculin stable et respectable, présent pour ses maîtresses, opposé au coureur « qui cristallise le risque majeur face au sida ». Une respectabilité qui donne l'illusion d'être préservé des risques de contamination. « La catégorie des multipartenaires responsables hérite de façon trompeuse, dans le contexte du sida, d'une respectabilité protectrice », souligne la chercheuse.

Réprouvé, quand il est culturellement admis pour les hommes, le multipartenariat féminin existe également, mais de façon plus sérielle et plus clandestine. « Dans la société martiniquaise, où le poids de la religion demeure très important, règne le mythe de la mère dévouée et sacrifiée, et de la femme fidèle », explique Stéphanie Mulot. La négociation du préservatif s'avère plus difficile pour les femmes, en raison du soupçon d'immoralité ou de non-respectabilité qui pourrait peser sur elles, mais aussi des difficultés à l'imposer. Les femmes se heurtent en effet plus souvent que les hommes à un refus du préservatif et setrouvent au final moins nombreuses à se protéger.

Tabous

Les puissants tabous qui entourent le sexe, dans une société fortement marquée par les interdits religieux, constituent également un frein à la prévention. « On parle facilement du sexe mais de façon grivoise et il est perçu comme quelque chose de sale, explique Fred Cronard. Il n'y a aucun dialogue entre parents et enfants sur le sujet. Avant de parler du sida, il paraît essentiel de parler de sexualité et le meilleur des axes à adopter est d'aborder la maladie dans la sexualité en général. » Les campagnes actuelles lancées par l'INPES vont dans ce sens, avec la diffusion de spots destinés aux 15-25 ans, qui mettent en scène des jeunes qui parlent de leurs expériences et dont l'objectif est de délivrer une information générale sur la sexualité, en incluant la contraception et la protection contre le VIH.

Ces campagnes mettent par ailleurs l'accent sur la lutte contre la stigmatisation des personnes qui vivent avec la maladie.

Stigmatisation

Malgré une évolution positive au cours des dix dernières années, la stigmatisation des personnes séropositives, obstacle majeur à la prévention, reste très importante en Martinique. À âge et diplôme égal, elle s'avère plus forte qu'en métropole, alimentée par des croyances erronées plus importantes sur les modes de contamination (4).

Souvent perçus comme peu « fréquentables », les séropositifs vivent avec le poids du silence et de la honte, et nombreux sont ceux qui n'ont parlé à personne de leur maladie, par crainte d'une rupture des liens sociaux et familiaux. « Pour beaucoup, les infirmières et les médecins du service représentent les seuls interlocuteurs possibles, témoigne le docteur André Cabié, chef du Service des Maladies Infectieuses et Tropicales au CHU de Fort-de-France, qui regroupe 95 % des patients séropositifs suivis en Martinique. Il existe par ailleurs un réel problème de confidentialité, lié à l'insularité et à l'interconnaissance ».

Si l'accès aux traitements ne présente aucun problème, la permanence d'un dépistage tardif important dans l'île, lié aux difficultés d'appropriation des messages de prévention, à la méconnaissance des modalités de dépistage (5), mais aussi à la peur du résultat et du jugement des autres, entraîne des retards de soins. Parmi les motifs de dépistage de séropositivité en 2003, seuls 7 % relevaient d'une démarche liée à un risque d'exposition au VIH, quand près de 45 % étaient liés à des signes cliniques.

« Nous voyons régulièrement arriver aux urgences des personnes dépistées très tardivement et malades depuis longtemps », déplore le Dr André Cabié, qui se dit par ailleurs particulièrement frappé par la situation des homosexuels et des bisexuels, qui représentent 25 % des patients suivis (6): « L'homophobie, très forte en Martinique et vécue au quotidien par les homosexuels, entraîne un repli sur soi et donc une exclusion de la prévention, du dépistage et de la prise en charge ». Un effort de prévention en direction des plus de 50 ans – 25 % des personnes traitées – semble également nécessaire.

Quant aux étrangers, pour la plupart haïtiens, ils représentent 14 % des patients, dans un département où, contrairement à la Guadeloupe et la Guyane, la population migrante n'est pas très importante. Le Dr Cabié s'indigne d'une politique préfectorale très dure qui vise les Haïtiens: « Sous prétexte que l'accès aux antirétroviraux existe en Haïti, il est souvent devenu impossible d'obtenir des permis de séjour pour soins. Or, la prise en charge en Haïti représente 5 % de ce qu'elle devrait être. »

Devenir visibles

Une association de personnes séropositives soutenue par Sidaction, AMVIE (Association Martinique Vivre Ensemble), s'est constituée en 2004, afin d'offrir une écoute à ceux qui vivent avec le VIH/sida, de leur permettre de déculpabiliser et de dépasser l'image négative qu'ils ont d'eux-mêmes, liée au sentiment de rejet et d'humiliation. L'association, qui propose la possibilité de rencontres à domicile pour les malades et leurs familles, n'a pour l'instant pas fait le choix d'une communication en direction du grand public et l'adresse se transmet essentiellement par le bouche à oreille. « AMVIE comprend 150 adhérents et trois permanents, mais il n'existe pour le moment pas de noyau dur, explique Fred Cronard. Les personnes séropositives doivent encore dépasser la grande souffrance dans laquelle elles se trouvent et il faut opérer un renforcement des compétences en termes politiques et de connaissances, qui permettra à l'association d'acquérir un poids. »

Une présence associative forte permettra aux personnes séropositives de sortir de l'invisibilité, une des conditions de l'évolution de la perception du VIH/sida, qui reste la maladie de l'autre, sans visage. L'intensification des campagnes de prévention, souvent encore trop frileuses, semble par ailleurs essentielle pour enrayer une dynamique épidémiologique inquiétante.

Murielle Collet

(1) Source: Institut National de Veille Sanitaire. Découvertes de séropositivité notifiées à l'INVS entre 2003 et septembre 2006.

(2) Institut National de Prévention de la Santé.

(3) Stéphanie Mulot, Les représentations sociales du risque face au VIH/sida aux Antilles:

leurs effets sur la catégorisation des individus et les stratégies de prévention, 2005.

(4) L'étude ANRS-KABP-DFA, effectuée en 2004 aux Antilles-Guyane, montre que la grande

majorité de la population des DFA connaît les modes de transmission – bien que dans une

moindre proportion qu'en métropole – et précise que c'est en Martinique que les mécanismes de transmission du VIH et l'efficacité des moyens de protection sont les moins bien connus.

(5) Étude ANRS-KABP: 37 % des sondés pensent qu'il est systématique lors d'une entrée

à l'hôpital ou d'un test sanguin.

(6) Importante aux Antilles, la bisexualité peut parfois cacher une hétérosexualité de façade.

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