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LA PRISE EN CHARGE GLOBALE DANS UN CENTRE DE SOINS SPÉCIALISÉ POUR TOXICOMANES (CSST)

Être suivi pour une hépatite C

La prévalence du VHC chez les toxicomanes n’a pas diminué, contrairement à ce que l’on a observé pour le VIH, lors de la mise en vente libre des seringues en 1987. Environ 60 % d’entre eux sont infectés par le VHC (1). Ils sont 75 % au centre de soins spécialisé pour toxicomanes (CSST) Danielle-Casanova, à Marseille. Traiter et guérir l’hépatite C chez les toxicomanes est donc un objectif majeur de santé publique. A Casanova, les patients ont accès à une prise en charge globale.

On peut estimer qu’environ dix toxicomanes sont nouvellement infectés tous les jours en France (2). La transmission se fait par l’intermédiaire de patients déjà atteints, lors de partages de seringues ou de matériel d’injection, et souvent au moment même de l’initiation à la toxicomanie. En France, environ 60 % des toxicomanes sont atteints d’une hépatite C. Au centre de soins spécialisé pour toxicomanes (CSST) Danielle-Casanova, à Marseille, ils sont 75 %. Les patients que reçoit le CSST Casanova sont très désireux de prendre en charge, et si possible de guérir, leur hépatite C. Ici, ils ont accès à une prise en charge globale de la maladie. Leur demande est souvent insistante : pour eux, le VHC est un symptôme, un témoin concret de leur toxicomanie, et en guérir est un sésame symbolique pour une « nouvelle vie ».

 

Paradoxalement – mais est-ce réellement paradoxal ? – les patients sous traitement, malgré sa mauvaise tolérance physique et psychique, vont mieux. Même toxicomanes actifs ou alcooliques. Ils savent que leurs consommations mettent en péril leurs chances de guérison, et se tiennent le plus souvent à une tempérance remarquable, voire à une abstinence totale. Pendant la durée du traitement au moins. Ils ont l’impression de souffrir utilement, en quelque sorte pour la bonne cause, et cela, c’est nouveau pour eux. Enfin, le taux de réinfection par le VHC après guérison est très faible, inférieur à 4 % (3) .

 

Les difficultés d’accès au système de soins de droit commun

Les patients reçus à Casanova sont particulièrement marginalisés. Ainsi, sur la file active 2003, 30 % n’ont pas d’abri, 83 % n’ont aucune activité professionnelle, permanente ou intermittente, 48 % vivent du RMI et 18 % n’ont aucune ressource (jeunes de moins de 25 ans et étrangers).

 

Cette précarité sociale va de pair avec une grande précarité psychique. Il leur est presque impossible de se plier aux règles des services hospitaliers, notamment en matière de discipline ou de gestion des rendez-vous. Etablir un lien thérapeutique durable avec eux demande du temps, de la tolérance aux écarts de
conduite, de la disponibilité, une approche globale. C’est l’essence même de notre travail. C’est pourquoi nous avons décidé de leur proposer la totalité de la prise en charge de l’hépatite C au sein du CSST. Le projet a vu le jour en septembre 2003, il a bénéficié d’une subvention du programme régional de santé qui nous a permis d’embaucher une infirmière à mi-temps.

Un travail pluridisciplinaire

La prise en charge des toxicomanes nécessite un abord du sujet dans tous ses aspects : sociaux, médicaux, psychiatriques, personnels. Dans le cas particulier du traitement de l’hépatite C, l’exigence doit être la même, sous peine d’échec. C’est l’infirmière qui assume le rôle pivot de la consultation. C’est elle qui reçoit d’abord le patient, et qui tisse avec lui ce lien fait de confiance réciproque, de respect et d’empathie, sans lequel rien ne sera possible. Elle lui explique clairement la pathologie, le traitement, ses effets secondaires, ses résultats. Si nécessaire, elle l’oriente vers un travailleur social, pour mise à jour des droits, recherche d’un hébergement, ou toute autre demande sociale – et elles sont nombreuses. Le médecin le voit ensuite et l’examine, puis prescrit le premier bilan sanguin. Ce dernier est effectué sur place, puis récupéré par un laboratoire privé avec lequel nous travaillons depuis toujours. Grâce à notre participation à une enquête nationale sur le profil des toxicomanes infectés par le VHC (4), nous bénéficions de la gratuité du Fibrotest, qui dans certains cas permet de se passer de biopsie hépatique (cf. JDs n°166, p. 12). Si un traitement est nécessaire, le patient est d’abord orienté vers le psychiatre. Cette première consultation est souvent le prélude à une véritable prise en charge psychiatrique au long cours, même si elle n’est pas obligatoire. C’est pour cela aussi que les patients vont mieux pendant la durée de leur traitement. L’infirmière voit les patients très régulièrement, de façon formelle ou informelle. Elle effectue la plupart des injections hebdomadaires et des bilans biologiques. Cet accompagnement est le meilleur garant d’une bonne observance thérapeutique.

La prise en charge de la précarité : spécificité de Danielle-Casanova

Ces résultats sont positifs, mais il est peut-être plus intéressant encore de souligner que dix sur les douze patients traités ne l’auraient probablement pas été dans le dispositif de droit commun : aucun patient ne travaille, tous vivent d’aides sociales – RMI le plus souvent ou AAH (allocation aux adultes handicapés), huit patients n’ont qu’un hébergement précaire (le plus souvent foyer ou hôtel meublé). Cinq patients présentent une co-morbidité psychiatrique suffisamment prégnante pour imposer un traitement neuroleptique au long cours, injectable dans deux cas. Trois étaient alcooliques, deux ont interrompu toute prise d’alcool depuis le début du traitement. Les autres patients ne peuvent pas pour l’instant se tenir à une heure précise de rendez-vous et ont une gestion du temps pour le moins imprécise. Un patient enfin est originaire des pays de l’Est, et sa prise en charge n’a été possible que parce que nous bénéficions de l’aide d’un interprète bénévole. Le centre commence à être connu dans la mouvance des toxicomanes marseillais en difficulté. Des patients, adressés par leurs pairs ou par des équipes partenaires, viennent nous consulter. Cette évolution avait déjà été observée à Saint-Diziers, où une expérience similaire est menée depuis quelques années.

 

Souhaitons que la caisse régionale de l’assurance-maladie adhère à notre projet, ce qui nous permettrait de le pérenniser… C’est avant tout la motivation et la ténacité des toxicomanes dans leur désir de soin somatique qui nous a permis de mener cette expérience avec un certain succès.

 

Dr Marie-Laure de Séverac (spécialiste en médecine interne, chef de service) et Christine Périch (infirmière référente de la consultation)

 

(1) D. Lucidarme, « Hépatite C et usage de drogues : épidémiologie, dépistage, histoire naturelle et traitement », Gastroenterol. Clin. Biol. 2002 ; 26 : B112-B120.

 

(2) F. Roudot-Thoaval, « Evolution des caractéristiques épidémiologiques de l’hépatite C », Gastroenterol. Clin. Biol. 2002 ; 26 : B138-B143.

 

(3) B. Filoche, Gastroenterol. Clin. Biol. 2002 ;

B252-B256.

 

(4) Cette enquête est menée par le Pr Thierry Poynard.

 

Le CSST Danielle-Casanova fait partie du Groupe SOS : www.groupe-sos.org

 

Les résultats après un an de fonctionnement

File active : 64 patients, 44 hommes et 20 femmes.

Entretiens avec l’infirmière référente : 339.

Bilans prélevés : 77, dont onze en jugulaire externe, quand le réseau veineux périphérique est devenu inaccessible.

Entretiens psychiatriques : 69.

Consultations médicales : 76.

> Patients coïnfectés par le VIH : onze (soit 17 %), dont huit sont suivis par un service spécialisé. Dans ce cas, nous les réorientons vers ce service, pour ne pas nous substituer à l’existant. Nous assurons néanmoins, si le patient le désire, le suivi psychologique et infirmier.

> Vingt-quatre patients ont eu une hépatite B, tous ont guéri, sauf un. Tous les patients exempts d’hépatite B sont vaccinés ou en cours de vaccination au centre (avec difficulté du fait des polémiques récemment réactivées).

> Six patients ont une sérologie négative pour le VHC. Ils ont profité de la
consultation pour vérifier leur statut sérologique, et ont reçu des conseils de prévention au cours d’un entretien avec l’infirmière et le médecin. Un patient n’a pas donné suite au premier entretien.

> Parmi les 57 patients séropositifs pour le VHC, 70 % ont un ARN viral positif, ce qui signe la chronicité de leur hépatite. 30 % ont un ARN négatif, c’est-à-dire qu’ils ont spontanément guéri de leur virus, et qu’ils ne présentent plus qu’une cicatrice sérologique. Cette proportion de guérisons spontanées est supérieure à celle que l’on observe dans la population générale (20 % environ).

> Le génotype VHC 3a, celui dont la réponse au traitement est la plus favorable, est présent dans 48 % des cas. 38 % ont un génotype 1a, 14 % un génotype 4.

> Douze traitements ont été commencés pendant l’année écoulée. Deux ont été initiés en milieu hospitalier, et bénéficient à Casanova d’un suivi psychiatrique, social et infirmier. Les autres sont initiés et suivis à Casanova. Aucun traitement n’a été interrompu prématurément.

> Trois traitements sont terminés, deux patients ont guéri, le dernier est non-répondeur. Cinq patients ont des résultats favorables à trois mois : soit l’ARN viral est indétectable (quatre fois), soit la charge virale a baissé de plus de 1 log. Aucun traitement n’a dû être interrompu à trois mois pour non-réponse.




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