Hépatites chroniques virales
La cirrhose, à désamorcer d’urgence !
Laënnec l’a baptisée (1) et les Français l’ont
adoptée car, que la cause soit l’alcool ou les hépatites
virales, 15 000 personnes décèdent chaque année des complications
d’une cirrhose.
Les principales causes de cirrhose de l’adulte sont l’alcool pour
plus de 75 % des cas (associé dans au moins 10 % des cas à une
hépatite C), les hépatites chroniques C et B représentent
respectivement environ 25 % et 5 % des cas. Les autres causes (hémochromatose
génétique, cirrhoses biliaires, hépatites auto-immunes,
maladie de Wilson) constituent 5 % des cas.
Les cirrhoses dues aux hépatites chroniques sont la première
cause de transplantation hépatique en Europe et aux Etats-Unis. En France,
elles jouent au coude à coude avec la cirrhose alcoolique qu’elle
tend à rattraper, surtout lorsqu’un cancer se greffe sur la cirrhose
virale, l’hépatite chronique C est aussi la deuxième cause
de cancer du foie, juste derrière l’alcool.
Fibrose et hépatites chroniques
Dans l’hépatite chronique C, le foie est le principal site de
production de virus (environ 1 000 milliards de virus par jour) mais également
leur principale victime. Les hépatocytes infectés présentent à leur
surface des protéines virales qui vont être détectées
par le système immunitaire. Ces hépatocytes sont identifiés
comme des « étrangers » et donc détruits impitoyablement.
Cette réaction entraîne des lésions inflammatoires et une
surproduction de fibres de collagène qui s’accumulent entre les
hépatocytes et les étouffent. Les cellules « travailleuses » du
foie meurent et sont remplacées par du tissu cicatriciel fibreux qui
lui ne fait rien d’utile. Il s'agit donc au début d'un mécanisme
physiologique de cicatrisation.
La fibrose est une cicatrisation pathologique liée à la persistance
du virus dans le foie et à l’entêtement du foie et du système
immunitaire à vouloir l’éliminer. La cirrhose est l’aboutissement
d’une lente transformation du foie par la fibrose. L’architecture
du foie est désorganisée, il devient dur avec des nodules qui
gênent puis empêchent sa circulation sanguine et il n’est
plus apte à remplir ses multiples fonctions (stockage, tri, transformation, épuration,
redistribution).
Dans l’hépatite B, la cirrhose finale est sensiblement la même,
les complications aussi, mais l’hépatite B évolue souvent
par poussées successives.
Tous les porteurs d’hépatites devenues chroniques ne développent
pas de fibrose et/ ou de cirrhose. La proportion de porteurs d’hépatite
chronique C qui vont atteindre le stade de cirrhose est estimée à 20-25
%. Pour les hépatites actives B, la fréquence de la cirrhose
serait d’environ 5 % (elle varie selon le type du virus, mutant ou non).
Evolution de la fibrose
L'évolution de la fibrose et sa vitesse de progression vers la cirrhose
sont très variables selon les individus : les « fibroseurs rapides » peuvent
avoir une cirrhose en moins de vingt ans, voire moins de dix ans, les « fibroseurs
lents » mettront quarante ans ou plus pour y arriver et pour les « fibroseurs
intermédiaires », le délai est d’environ trente ans.
La progression plus ou moins rapide de la fibrose est liée à plusieurs
facteurs dont certains sont corrigibles (l’alcool surtout) :
> L’âge : s’il est supérieur à 40-50 ans à la
contamination, la fibrose évolue plus vite.
> La consommation d’alcool : l’alcool est un facteur multipliant
par 7 le risque de fibrose au cours de l’hépatite virale. Lorsque
la fibrose est initiée, l’alcool double ou triple la vitesse d’installation
de la cirrhose (même en quantité modérée). Logique
car on cumule alors les deux grandes causes de cirrhose.
> Le sexe masculin : l’évolution vers la cirrhose est plus
rapide. Les femmes bénéficieraient du pouvoir anti-fibrosant
des hormones féminines.
> La coïnfection avec le VIH : elle accélère beaucoup
(de 2 à 3 fois selon les études) la vitesse de la fibrose, surtout
si les CD4 sont bas. Le taux de virus C dans le sang est plus élevé.
La réponse au traitement du VHC est moins bonne. Certains antirétroviraux
utilisés pour le VIH peuvent augmenter la « souffrance » des
hépatocytes.
> La stéatose (graisse envahissant le foie) : c’est la conséquence
indirecte des perturbations lipidido-glucidiques observées en cas de
surpoids et/ ou de diabète, ainsi que lors de la coïnfection avec
le VIH (par les complications métaboliques dues aux traitements) et
elle contribue à la cirrhose.
> Le fer : la surcharge du foie en fer est fréquente (surtout chez
les hommes) mais modérée et elle aggrave les lésions histologiques.
> Les facteurs viraux, charge virale et les différents génotypes
ne semblent pas intervenir directement. Pour les hépatites chroniques
B, les facteurs de progression sont les mêmes qu’avec le C, avec
en plus la coïnfection par le virus delta et les réactivations,
délétères.
Evaluation de la fibrose
Elle est nécessaire pour connaître le stade de la fibrose et
son évolution. Mesurer la fibrose revient à mesurer les conséquences
de l’hépatite sur le foie, car la prise en charge et les traitements
varient. Il existe plusieurs scores d’évaluation et plusieurs
méthodes pour arriver à ces scores : la ponction biopsie hépatique
(PHB), les marqueurs sériques de fibrose et le Fibroscan®.
• La ponction biopsie hépatique
Une petite « carotte » de foie est ponctionnée à travers
deux côtes, de 10 à 20 mm, et examinée au microscope par
des histologistes. La PBH reste la méthode de référence
pour évaluer les stades d’inflammation et de fibrose, mais c’est
un geste invasif qui comporte des risques rares mais réels (hémorragie,
plaies des voies biliaires, du rein, etc.). Ce risque diminue lorsque la PBH
est écho-guidée (avec une échographie qui visualise les
organes). En cas de troubles de la coagulation, la PBH se fait par voie transjugulaire.
> Le score Métavir est le plus utilisé (cf. tableau ci-contre).
Il classe l’activité (c'est-à-dire l’ensemble des
lésions de nécrose et d’inflammation) en 4 stades et la
fibrose en 5 stades (de F0 à F4).
La fibrose portale : elle se trouve autour des « espaces portes » (2),
sans déborder. Les septas sont des « ponts » de fibrose
entre les espaces portes. La cirrhose est le stade le plus avancé, soit
A3F4 : la fibrose a tout envahi.
> Le score de Knodell est plus ancien, plus général car il
ne dissocie pas vraiment l’activité et la fibrose et donne un
résultat « en bloc », de 0 à 22 points.
> Le score d’Ishak, plus précis, comporte 6 stades pour la
fibrose. Il est moins utilisé car beaucoup plus long et plus compliqué à lire
pour les anatomopathologistes. Il est considéré comme le meilleur
et les hépatologues pensent qu’il y aurait moins d’erreurs
sur le rendu des résultats avec Ishak.
• Les marqueurs sériques de fibrose
Il en existe plusieurs, français et européens, plus ou moins
au point, plus ou moins validés et en tout cas attendus impatiemment
par les patients lassés de la répétition des biopsies,
qui paraissent bien lourdes à coté d’une simple prise de
sang. Citons le test Sniff et le test européen qui vient de dévoiler
ses premiers résultats.
Le test le plus connu et le plus utilisé en France est le Fibrotest-Actitest® :
mis au point en 2001 par l’équipe du Pr Thierry Poynard (Pitié-Salpêtrière,
Paris), cet index de fibrose combine le dosage dans le sang de 5 marqueurs
indirects de fibrose hépatique (alpha-2 macroglobuline, haptoglobine,
apolipoprotéine A1, bilirubine totale, gamma-GT)) ajustés à l'âge
et au sexe. On obtient des chiffres « traduits » en Métavir
(ex : un score d’activité de 0,20 = A0-A1 et un score de 0,35
= F1-F2).
Ce test n’est pas encore remboursé et seuls quelques centres
l’effectuent gratuitement. Sinon, la lecture des paramètres sanguins
coûte 50 euros, à la charge du patient.
Ce test est très apprécié des patients mais il leur rend
parfois un résultat catastrophique (A3-F4), inexact, brouillé par
une élévation d’un ou plusieurs marqueurs pour une autre
cause. Ceci est surtout vrai dans la coïnfection, car certains antirétroviraux
peuvent élever la bilirubine (Reyataz®, Crixivan®), d’autres
font monter les transaminases (les antiprotéases, Viramune®, Videx®,
Zérit®) et la biopsie doit être faite pour trancher. Le Fibrotest® peut
aussi rendre des résultats « trop bons » dans 20 % des cas.
Pas de jaloux, la biopsie aussi peut donner des résultats sous ou surestimés.
La ponction peut être faite dans un des seuls endroits encore sains
d’un foie bien décrépit ou le contraire, mais c’est
surtout sur la taille de la « carotte » et sur la lecture de la
lame que les avis divergent. Certains hépatologues crient haut et fort
qu’il faut des prélèvements plus grands, de 25 mm, comprenant
plus d’espaces portes pour être sûr de ne pas passer à côté de
la vérité. Les anatomopathologistes « experts du foie » disent
qu’ils trouvent beaucoup d’erreurs (de 1 à 2 grades du A
et du F !) quand ils « relisent » des lames de biopsies lues dans
des centres non-experts…
L’idéal pour éviter les PBH répétées
et pouvoir croire au résultat serait de faire au moins une biopsie hépatique
et un Fibrotest® en même temps et si les résultats sont concordants,
le suivi de l’évolution peut alors se faire par des Fibrotests®.
• La méthode la moins invasive : le Fibroscan®
Le Fibroscan® utilise une technologie brevetée, l’élastométrie
impulsionnelle. Celle-ci consiste à engendrer une petite vibration à la
surface de la peau qui va se propager jusque dans le foie. Avec des ultrasons,
on en mesure la vitesse. Plus cette vibration se déplace rapidement,
plus le foie est dur. Le Fibroscan® mesure donc la dureté du foie.
Plus le foie est dur, plus il est fibrosé. Des études cliniques
sont en cours.
Actuellement, seuls cinq centres hospitaliers français disposent de
l’appareil et effectuent ces mesures ainsi qu’une biopsie pour
corréler les résultats. Ces derniers doivent concorder pour que
le Fibroscan® soit validé. Son défaut : il voit bien les
foies « mous »(pas de fibrose), les foies « durs » (très
fibrosés) mais les stades intermédiaires ne sont pas son fort.
Classification de la cirrhose
Une cirrhose annoncée, A3-F4 par Métavir doit être confirmée
et évaluée par des examens complémentaires car la cirrhose
aussi doit être classifiée pour suivre son évolution (recherches
de signes cliniques et biologiques et examens exploratoires). L’examen
clinique peut trouver à la palpation une hépatomégalie
(gros foie) dure à bord inférieur tranchant, lisse ou granuleuse
ou un foie de taille normale ou atrophique.
Les signes cliniques d’insuffisance hépatique :
(si plus de 75 % du foie est fibrosé) :
Les angiomes stellaires ou taches colorées en forme d’étoiles
sur le visage, le thorax et les bras, l’érythrose palmaire (teinte
rosée de la paume des mains), les ongles blancs et striés, l’asthénie,
l’ictère (teinte jaune de la peau et du blanc des yeux), une grosse
rate, l’encéphalopathie hépatique (confusion mentale transitoire
due à l’accumulation de toxines que le foie n’arrive plus à éliminer).
Les examens biologiques montrent souvent une neutropénie, une thrombopénie
(baisse des globules blancs et des plaquettes), parfois une anémie,
la bilirubine est normale ou augmentée, les transaminases (ASAT et ALAT)
et les gamma-GT sont augmentées, l’albuminémie et le taux
de prothrombine (TP) sont diminués.
L’alfa-fœtoprotéine, le marqueur du cancer du foie fait
partie du bilan. Il est fiable à 75 % pour les grosses tumeurs, mais
seulement à 25 % pour les petites tumeurs.
L’échographie abdominale sert à apprécier le volume
du foie, les modifications de sa forme et de sa structure. Elle montre aussi
les signes d’hypertension portale (HTP) (dilatation des veines hépatiques
et présence de voies de dérivations veineuses, ascite) et recherche
une tumeur. Selon les résultats, il peut être nécessaire
d’explorer une lésion par un scanner, pour mieux voir les vaisseaux
du foie ou par une IRM, encore plus précis pour les tumeurs.
La fibroscopie gastrique recherche les signes d’HTP, les varices œsophagiennes
ou gastriques.
La classification de Child-Pugh note la gravité de la cirrhose (cf.
tableau p.19). C’est un score clinico-biologique, qui définit
3 stades de gravité croissante, en totalisant des points sur le tableau
: stade A : 5 à 6 points, B : 7 à 9, C : 10 à 15.
Le stade A de Child-Pugh correspond à la cirrhose « compensée » état
où la cirrhose n’a pas de manifestations cliniques, ni de complications,
ce stade pouvant durer des années, surtout avec une bonne hygiène
de vie (sans alcool+++) et avec un bon suivi.
Le stade A correspond à une insuffisance hépatique légère,
le B à une insuffisance modérée et le C à une insuffisance
sévère avec décompensation.
Suivi de la cirrhose : du sur mesure
La fréquence des examens, la décision de commencer un traitement
ou de le retenter après un échec, la mise en route d’un
traitement d’entretien (petites doses d’interféron) dépendent
des résultats, de l’évolution ou de la stabilisation de
la cirrhose, du moral du patient et du punch de son médecin qui doit
lui-même y croire pour convaincre.
La fibrose est réversible, une « jeune » cirrhose peut
régresser si le virus est éradiqué par le traitement Peg-interféron
+ ribavirine. Même en cas d’échec sur le virus, le traitement
a un effet sur la fibrose. Les médicaments anti-VIH doivent être
dosés dans le sang car une dose plus faible suffit souvent à contenir
le virus et limite les effets indésirables.
• Système D
Les médecins sont obligés de faire preuve d’imagination
et d’audace pour essayer de stabiliser la cirrhose. Braver l’autorisation
de mise sur le marché (AMM) et les standards est l’exercice quotidien
de certains. Par exemple, pour donner plus de chance au traitement de l’hépatite
C dans le cas de patients qui n’arrivent pas à s’abstenir
d’alcool, certains médecins essayent le Subutex®, qui permet
souvent un arrêt de l’alcool (surtout chez les ex-toxicomanes qui
se sont substitués eux-mêmes par l’alcool). Le Zyban® a
lui aussi été essayé. Le Peg-interféron est utilisé dans
l’hépatite B active ou en cirrhose alors qu’il n’a
pas l’AMM pour cette indication (elle va arriver).
Les médicaments à effet anti-fibrosant, anti-stéatose
sont évalués par des essais cliniques, mais aussi en « sauvage »,
en anticipant les résultats. C’est le cas de la pentoxifylline
(vasodilatateur ayant un effet anti-TNF alpha), de la colchicine (anti-goutteux),
de l’acide ursodésoxycholique (traitant les lithiases biliaires),
le pirfenidone (anti-fibrose), de la vitamine E (anti-oxydant limitant la stéatose).
Les patients aussi appliquent le système D, en cherchant l’information
(associations de patients, Internet), en échangeant des tuyaux, des
expériences, des adresses. Ils trouvent eux-mêmes des produits
anti-fibrosants, hépatoprotecteurs, produits que l’on retrouve
dans un sérieux livre de l’Inserm (3) sur les dégâts
de l’alcool, apparemment non dangereux et pouvant être bénéfiques.
Il s’agit de la méthionine, un acide aminé qui se transforme
en S-adénosylméthionine (SAM) et de la phosphatidylcholine (la
lécithine de soja). Leur rôle hépatoprotecteur viendrait
du fait qu’ils augmentent la production de glutathion, puissant anti-oxydant
qui combat le stress oxydatif et protège les mitochondries (les fabriques
d’énergie des cellules), et diminuent la stéatose.
La N-acétyl-cysteïne augmente aussi le glutathion avec les vitamines
C et B. La silymarine (extrait du chardon-marie) est aussi utilisée
pour son action anti-fibrosante (diminue la synthèse du collagène).
La cirrhose, à désamorcer aussi dans la tête
Lorsque le patient apprend qu’il a une cirrhose, il est primordial de
lui proposer un soutien psychologique et/ou un partage avec d’autres
patients (groupes de parole). Avec le temps et un pouvoir d’adaptation élastique,
l’hépatite C ou B, la coïnfection peuvent être acceptées
et intégrées dans une vie et un esprit remodelés. Mais
la cirrhose est vécue souvent comme une énorme injustice – « Mais
je ne bois pas! ») – le patient peut alors baisser les bras en
pensant que c’est la fin du voyage.
Les hépatites, leurs traitements, la rechute, la cirrhose nécessitent
de l’information, des conseils, un partage pour être acceptés
et pris en charge aussi par le patient qui ne doit pas rester spectateur de
sa maladie mais bel et bien le principal acteur. Certains actes, décisions
ne peuvent être pris que par lui : arrêt de l’alcool, commencer
le traitement.
La cirrhose peut devenir une leçon de vie, un espace-temps pour réfléchir,
s’informer, réagir. Pour pouvoir de nouveau anticiper son avenir,
la traversée de ce pont suspendu entre deux vies est nécessaire
et une fois arrivé, l’espoir doit se cultiver tous les jours.
Marianne L’Hénaff
Dans le prochain numéro : les complications de la cirrhose.
(1) Laënnec lui a trouvé son nom en 1819 (en grec Kiros = roux)
car le foie cirrhosé prend une couleur rousse pathologique.
(2) Espaces portes : espaces situés aux angles de chaque lobule du
foie, à travers lequel passent une veinule issue de la veine porte,
une artériole de l’artère hépatique et un (ou deux)
canal biliaire.
(3) Expérience collective, « Alcool - Effets sur la santé »,
Inserm 2001.
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