 |
Usagers de drogues et VHC
Une épidémie prospère
[< Retour
]
Plus de quinze ans après la
mise en place des premières mesures de réduction
des risques liés à l’usage de drogues,
le constat est sans appel : si la lutte contre le VIH/sida
est une réussite chez les usagers de drogues
par voie veineuse, l’épidémie d’infection
par le VHC se maintient dans cette population à
une prévalence importante depuis plusieurs années.
Nice : un programme d’incitation au dépistage
Au centre de soins spécialisés aux
toxicomanes (CSST) d’Emergence (8, rue Veillon,
Nice), une infirmière propose tous les matins
un dépistage gratuit de l’hépatite
C à tous les patients présents dans
la structure ou fréquentant le programme
d’échange de seringues (PES) voisin.
Ce dispositif, expérimental, initié
en octobre 2003, vise à inciter une population
encore réticente à recourir plus fréquemment
au dépistage. « Nombre d’usagers
ne se font pas dépister pour le VHC parce
qu’ils ont peur des résultats, peur
de la PBH, peur des traitements et de la prise en
charge, avance le Dr Nouchi exerçant
au CSST. Ce programme d’incitation au
dépistage est expérimental et doit
normalement prendre fin le 31 mars. Notre souhait
est bien sûr de le poursuivre au-delà
de cette date; inscrite dans la durée, cette
action n’en sera que plus efficace. »
Selon l’Observatoire français des drogues
et des toxicomanies (OFDT), il y aurait en France entre
170000 et 190000 usagers de drogue considérés
comme « à problème », c’est-à-dire
dont la consommation pourrait s’ensuivre de complications
sanitaires et/ou sociales. Parmi ceux-ci, les « injecteurs »,
consommateurs occasionnels ou réguliers de drogues
administrées par voie veineuse, seraient au nombre
de 80000 à 100000 d’après l’Institut
national de veille sanitaire (InVS).
Ces « injecteurs » ont subi de plein fouet
l’arrivée de l’infection par le VIH
dans les années 80. Depuis la mise en place des
mesures de réduction des risques, l’épidémie
de VIH semble maîtrisée au sein de cette
population; la prévalence observée chez
les injecteurs âgés de moins de 30 ans
est aujourd’hui proche de zéro (1). Une
majorité d’usagers de drogues par voie
veineuse (UDVI) consomme désormais des produits
de substitution (90000 en 2002), ce qui a entraîné
une diminution considérable du nombre de décès
par overdose ces dernières années (100
à 200 décès en 2002 contre 500
en 1992).
En revanche, la politique de réduction des risques
paraît n’avoir eu que très peu d’impact
sur l’épidémie de VHC. L’infection
sévit sans fléchir parmi les usagers de
drogues depuis des années (2), atteignant des
prévalences – certes variables selon les
lieux d’enquête et les populations considérées
– mais toujours élevées : ainsi,
selon l’étude Coquelicot réalisée
à Marseille en 2002 sur 166 UDVI, la prévalence
biologique croît avec l’âge, atteignant
déjà 50% à 30 ans et 90% chez les
plus de 40 ans (1). Fait inquiétant révélé
par cette même enquête : l’écart
notable entre la prévalence déclarée
par les personnes – 51,6% – et la prévalence
biologique, vérifiée par la réalisation
de tests sanguins, qui pointe à 72,6%. Nombreux
sont donc les usagers qui se méprennent sur leur
statut sérologique par rapport au VHC. Cet écart
entre prévalence déclarée et prévalence
biologique, qui n’est pas retrouvé pour
le VIH, « aurait toujours existé »,
selon Julien Emmanuelli, auteur, avec Marie Jauffret-Roustide,
de l’enquête Coquelicot. « Les personnes
sont sincères lorsqu’ellesdéclarent
leur statut sérologique : elles se fient simplement
aux résultats du test de dépistage qu’ellesont
effectué il y a six mois, un an, alors qu’elles
étaient réellement séronégatives.
La pratique du dépistage est entrée dans
les mœurs des usagers de drogues par voie veineuse,
mais la fréquence à laquelle les tests
sont effectués n’est pas suffisante pour
avoir une idée précise du statut sérologique
d’un usager qui continue à consommer. »
Cette méconnaissance du statut sérologique
est problématique, car elle complique la prévention
du VHC et retarde l’accès à une
prise en charge efficace de la maladie.
La France est-elle isolée dans cette situation
? Est-ce le seul pays à avoir échoué
en matière de prévention de l’hépatite
C chez les UDVI ? « Non, la prévalence
déclarée pour le VHC est également
élevée (environ 50%) chez les usagers
de drogues par voie veineuse aux Pays-Bas, en Belgique,
en Grande-Bretagne, alors même que la prévalence
du VIH y est encore plus basse qu’en France, rapporte
Julien Emmanuelli. L’ Australie est un cas extrême
: tandis que la prévalence du VIH plafonne à
2% chez les UDVI, la prévalence du VHC frôle
les 70% dans cette même population! »
« Petit matériel » et réutilisation
des seringues
La transmission du virus de l’hépatite
C est liée au sang (administration de produits
sanguins avant 1992, usage de drogues par voie veineuse,
transmission de la mère à l’enfant
lors de l’accouchement, tatouage, piercings, ou
tout autre acte exposant sang ou muqueuses à
du sang infecté). Les contaminations lors des
rapports sexuels sont très rares (sauf en cas
de lésions, de règles, etc.). Plusieurs
hypothèses permettent d’expliquer la différence
d’efficacité constatée entre les
mesures de prévention de l’infection à
VIH et celles de prévention de l’hépatite
C :
– le VHC est plus résistant à l’air
et plus transmissible que le VIH. Il peut donc demeurer
plus longtemps vivant sur les matériels utilisés
dans le cadre de l’usage de drogue – seringue,
aiguille, mais aussi eau, cuillère, filtre –
qui deviennent de ce fait autant de voies de contamination
possibles;
– si l’utilisation de seringues stériles
et le non-partage des seringues semblent être
des réflexes bien intégrés par
les UDVI, en revanche, le partage du petit matériel
(récipients, eau de dilution, citron, filtre)
reste courant, tout comme la réutilisation des
seringues par un même utilisateur. « Les
études montrent qu’en France, près
de 50% des UDVI réutiliseraient plusieurs fois
la même seringue, précise Julien Emmanuelli.
70% d’entre eux déclarent d’ailleurs
n’y voir aucun danger… » Pas dangereux
la réutilisation des seringues ? Alliée
au partage du « petit matériel »
et compte tenu de la forte transmissibilité du
VHC, cette pratique s’avère au contraire
propice à la contamination;
– la forte prévalence du VHC chez les UDVI
est un facteur qui contribue à sa plus grande
dissémination. La contamination « rapide
» des jeunes après le début de l’usage
pourrait ainsi être due à leur relative
naïveté face aux subtilités de la
réduction des risques;
– lorsque la prévalence est si importante
et les charges virales élevées, les risques
de la vie quotidienne (utilisation commune de rasoirs,
brosses à dents, etc.) peuvent conduire à
des contaminations;
– enfin le « sniff » présente
un « risque théorique » selon Julien
Emmanuelli, qui n’a jamais été démontré
dans les études, mais mérite néanmoins
que l’on prévienne les UDVI des dangers
du partage des pailles. « Il est facile de
ne pas partager une paille car chacun peut s’en
bricoler une aisément. A ce titre, les pailles
en plastique souple fournies pour favoriser le sniff
propre peuvent d’ailleurs avoir un effet contre-productif
en termes de prévention : elles sont “tellement
bien” que les usagers pourraient avoir la tentation
de les garder et de les réutiliser au lieu de
s’en re-confectionner à chaque fois…
»
Sous-information massive
Ainsi, pendant que l’on palliait avec succès
l’urgence du VIH, l’épidémie
de VHC perdurait. Le discours du non-partage des seringues
n’était pas suffisant pour assurer la prévention
de l’infection à VHC.
En fait, le manque de sensibilisation aux dangers du
VHC a été général à
l’ensemble de la population et n’a jamais
été cantonné au groupe des UDVI;
pendant des années, les incitations au dépistage
et à la prévention de l’hépatite
C ont été inexistantes : l’ensemble
de la France a été sous-informé
sur l’hépatite C. Et le retard accumulé
n’a pas encore été totalement rattrapé.
« Il faut communiquer davantage sur les
risques du VHC, mobiliser les UDVI sur les dangers du
partage et de la réutilisation des seringues,
du partage du petit matériel, martèle
Julien Emmanuelli. Les dépistages doivent
être effectués de façon plus régulière
chez les personnes qui consomment des drogues. Attention,
il faut cependant veiller à ce que le message
soit bien intégré par la population; nous
avons vu, avec le VIH, que le dépistage fonctionnait
pour certaines personnes comme une protection imaginaire
contre le virus. Le dépistage ne protège
pas contre les infections! Enfin, je crois qu’il
serait bénéfique de préciser qu’aujourd’hui,
les traitements contre le VHC sont efficaces, que les
UDVI peuvent y avoir accès et en sortir guéris.
»
Corinne Taéron
(1) « Epidémiologie
du VHC chez les usagers de drogues, France, 1993-2002
», Emmanuelli J., Jauffret-Roustide M., Barin
F., BEH n°16-17/2003.
(2) Les premières données épidémiologiques
concernant le VHC datent de 94-95. A l’époque,
les prévalences déclarées flirtent
déjà avec les 50%.
|