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Coïnfection VIH-hépatites
virales
La greffe hépatique, un avenir
possible
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Longtemps refusée aux personnes
coïnfectées par le VIH
et les virus des hépatites, la greffe de foie
leur est aujourd’hui proposée avec une
particulière acuité ; la maladie hépatique
est
en effet devenue une des principales causes de mortalité des
personnes coïnfectées. Geste lourd de dernier
recours, la transplantation hépatique ouvre
de nouveaux espoirs ; les premières expériences
permettent d’y croire, sans pour autant autoriser à crier
victoire. .
Grâce aux traitements antirétroviraux,
les personnes infectées par le VIH ont recouvré une
immunocompétence qui leur permet dorénavant
d’envisager la greffe comme un avenir possible.
La transplantation hépatique est l’ultime
recours des personnes présentant une cirrhose
clinique décompensée (ascite décompensée
ou infectée, encéphalopathie, hémorragies
par rupture de varices œsophagiennes, hépatocarcinome)
ou une fonction hépatique très perturbée (1).
Chez les personnes coïnfectées, les indications
de la greffe hépatique demeurent cependant limitées
par certains paramètres liés au VIH :
les candidats à la greffe doivent présenter
une infection à VIH contrôlée,
avec une charge virale si possible indétectable
et un taux de CD4 « raisonnable » (2).
L’absence d’antécédent d’infection
opportuniste majeure est également requise.
Enfin – et ce sont des éléments
qui prévalent sur le reste – les
ressources en antirétroviraux du patient et
son histoire médicale sont évaluées
et prises en considération ; l’objectif
est de s’assurer qu’une maîtrise
de l’infection à VIH pourra être
obtenue après l’intervention, et qu’il
demeure suffisamment de solutions thérapeutiques
pour éviter les situations de sauvetage en post-greffe.
L’attente du greffon
Trois types de transplantations hépatiques
sont aujourd’hui possibles.
- La greffe d’un organe provenant d’une
personne décédée, dite à « donneur
cadavérique », est l’intervention
la plus fréquemment réalisée.
- Dans la transplantation « domino »,
le foie greffé est celui d’une personne
vivante, souffrant d’une maladie sévère
appelée amylose, se caractérisant par
une hyperproduction hépatique d’une protéine
amyloïde (3). Les dépôts de
protéine au niveau des différents organes
vont entraîner diverses complications. La transplantation
hépatique est parfois l’unique solution
permettant de stopper la production hépatique
de protéine et de sauver la vie du patient souffrant
d’amylose. Ce foie, histologiquement normal,
peut à son tour être greffé chez
un patient receveur. La survie des patients ayant reçu
un greffon domino est comparable à celle des
patients ayant bénéficié des autres
types de transplantation (4).
Les transplantations domino et donneurs cadavériques
imposent généralement un important délai d’attente
(de six à dix-huit mois en moyenne) aux patients. Un soutien psychologique,
par des professionnels, par des membres d’associations, est parfois proposé dans
ce laps de temps. Il permet de répondre (partiellement) aux angoisses
des patients.
- La greffe à « donneur vivant » consiste
en la transplantation d’une partie du foie d’un
donneur vivant volontaire. La récente loi de
bioéthique a élargi le champ des donneurs
potentiels : peuvent faire le don d’un organe
(ou d’une partie, dans le cas du foie) les membres
de la famille (fratrie, parents et conjoints des parents,
enfants, grands-parents, oncles et tantes, cousins
germains), les conjoints, ou toute personne attestant
d’au moins deux ans de vie commune avec le receveur.
Même si le foie se régénère
vite et que la fonction hépatique est le plus
souvent totalement restituée en deux à trois
semaines, le don n’est pas sans contrainte, ni
risque pour le donneur : l’intervention, éprouvante,
engendre une fatigue très prononcée ;
surtout un risque de mortalité, certes très
faible, existe. Par ailleurs, pour qu’une greffe
soit possible, l’organe doit répondre à certains
critères de taille ; le donneur doit également
présenter une compatibilité sanguine
avec le receveur et ne pas être infecté par
différents virus.
Devenir des personnes greffées
Dans le cadre du protocole proposé à l’hôpital
Paul-Brousse (Villejuif), dès le lendemain de
l’intervention, le nouveau transplanté débute
un traitement immunosuppresseur (généralement à base
de tacrolimus ou de ciclosporine, en association avec
des corticoïdes) visant à minimiser le
risque de rejet, ainsi qu’un traitement prophylactique
contre les infections opportunistes.
Le traitement antirétroviral, arrêté au
moment de l’intervention, sera repris au 14 e
jour, afin de permettre au foie nouvellement transplanté de
rétablir progressivement ses fonctions physiologiques
et d’éviter les interactions médicamenteuses.
En effet, les antirétroviraux, en particulier
les antiprotéases, sont métabolisés
par les mêmes enzymes que les immunosuppresseurs ;
la réintroduction ultérieure des antirétroviraux
devra d’ailleurs s’accompagner d’une
adaptation très précise des posologies
d’immunosuppresseurs, tout autant pour éviter
un surdosage toxique en ces traitements, que pour éloigner
le risque d’un sous-dosage favorisant le rejet
de greffe. Un exercice qui « demande
de la discipline de la part du patient et une grande
cohérence entre les équipes médicales »,
commente le P r Daniel Vittecoq (hôpital Paul-Brousse,
Villejuif) (5).
On dispose encore de peu de recul sur les greffes
hépatiques chez les personnes coïnfectées ;
de nombreuses questions demeurent à ce jour
sans réponse. Mais les expériences de
transplantations – françaises, américaines,
espagnoles... – se multiplient, et convergent
sur des éléments clefs.
Ainsi, dans toutes les études menées
jusqu’à présent, les chances de
survie en post-transplantation des personnes coïnfectées
semblent tout à fait comparables à celles
de personnes non atteintes par le VIH. Une récente étude
américaine portant sur 24 patients VIH+
greffés (6) fait état de taux de
survie à 12, 24 et 36 mois après transplantation
respectivement de 87,1 %, 72,8 %, et 72,8 %
VIH+, contre 86,6 %, 81,6 %, et 77,9 %
chez des patients non atteints par le VIH. De même,
l’expérience française, une des
plus avancées à ce jour, apparaît
encourageante : « Nous avons pratiqué 24 transplantations :
trois pour des hépatites B, 21 pour des
hépatites C, dont une double transplantation
foie-rein, énumère le Pr Daniel
Vittecoq.
Sur ces 24 transplantations, trois décès
sont à déplorer » (5) (7).
Chez les personnes séropositives au VIH, les
rejets aigus de greffe ne sont pas plus, ni moins fréquents
que chez les personnes non atteintes, et peuvent majoritairement être
contenus par les immunosuppresseurs. De même,
le risque de développement d’infections
opportunistes après transplantation paraît
peu important ; si l’intervention engendre
une baisse de CD4, celle-ci est sans conséquence
clinique sur le court et moyen terme.
En revanche, les récidives virales sur le
greffon, également observées chez les
patients monoïnfectés, sont fréquentes
et s’ensuivent, parfois, de conséquences
sévères. Chez les personnes atteintes
par le virus B, les récidives sont le plus souvent
aisément maîtrisées par l’administration
de lamivudine ou d’adéfovir, en association
avec des immunoglobulines anti-HBs.
La situation est généralement plus
problématique chez les personnes atteintes par
le virus C, souvent de génotype mauvais
répondeur et en échec d’un traitement
anti-VHC antérieur : à la suite
d’une récidive virale sévère,
la maladie hépatique peut progresser rapidement
vers la cirrhose. En conséquence, la réintroduction
d’un traitement anti-VHC apparaît de plus
en plus comme un élément incontournable
du suivi post-transplantation. Pour quel bénéfice ?
Voilà précisément une question
qui demeure sans réponse.
Bithérapie anti-VHC
en post-greffe : quelle efficacité ?
Sur l’efficacité de la bithérapie
anti-VHC (peg-interféron/ribavirine) en post-greffe,
les seules données disponibles concernent des
personnes non atteintes par le VIH. En moyenne, les
résultats du traitement sont moins bons que
ceux obtenus chez des personnes n’ayant pas subi
de transplantation (25 et 40 % de réponses
virologiques prolongées), ce qui peut s’expliquer
par la moindre tolérance du traitement en post-transplantation
et par le manque d’expérience en ce domaine.
En effet, actuellement, la durée, la posologie,
la période d’instauration du traitement
optimales demeurent inconnues. De même, la corrélation
entre la réponse virologique prolongée
et l’amélioration histologique (8),
ainsi que l’impact du traitement anti-VHC sur
le risque de rejet de greffe (9), restent sujets à controverse.
Chez les personnes coïnfectées, le rapport
bénéfice/risque de la bithérapie
ribavirine/interféron pégylé en
post-greffe est encore moins documenté que chez
les monoïnfectés VHC.
C’est dire que de nombreuses étapes
restent à franchir. Si la transplantation hépatique
chez les coïnfectés n’en est encore
qu’à ses balbutiements, elle sera assurément
un des challenges thérapeutiques des années à venir.
L’expérience aidant, il ne fait nul doute
que les équipes médicales parviendront à relever
ce défi et à améliorer le devenir
des personnes transplantées.
Corinne Taéron
(1) Appréciée par
le taux de prothrombine, de facteur V ou le dosage
de l’albumine.
(2) Dans le cadre du protocole de
transplantation Thevic promu par l’ANRS,
les critères d’inclusion
retenus étaient :
CD4 ≥ 150/mm3
et charge virale ≤ 400 copies/mL.
Ces paramètres sont bien sûr à adapter
en fonction
de l’histoire médicale
du patient : chez les patients naïfs de traitement,
une charge virale
indétectable n’est
par exemple pas requise.
(3) L’amylose est en
fait
un groupe de maladies de physiopathologies distinctes.
(4) « Transplantation hépatique domino
: une expérience française », D.
Samuel, D. Azoulay, D. Adams, E.
Kimmoun, G. Said, R. Adam, H. Bismuth, Journées
francophones de pathologie digestive, 07.04.04, Paris.
Une augmentation de la production de la protéine
amyloïde, sans traduction clinique, est observée
chez les receveurs. Les symptômes cliniques de
l’amylose n’interviennent pas avant une
vingtaine d’années.
(5) Intervention du Pr Daniel
Vittecoq, Journée
TRT-5/CHV sur les coïnfections VIH-hépatites
virales,
23 avril 2004, Paris.
(6) « Survival of Human Immunodeficiency Virus-infected
Liver Transplant Recipients », M.-V. Ragni
et al., J Infect Dis., 15.11.03 ; 188(10) : 1412-20.
(7) « Liver Transplantation in HIV-HCV Co-infected
Patients », E. Teicher,
D. Vittecoq, J. Duclos-Vallés, D. Azoulay, D.
Castaing,
H. Bismuth, A. Roque-Afonso, E. Dussaix, and D. Samuel,
abstract 828, 11e CROI,
San Francisco, 8-11.02.04.
(8) Si l’amélioration
de
la fibrose demeure hypothétique, en revanche
la réponse virologique prolongée
permet une normalisation des enzymes hépatiques,
une baisse du score d’activité et améliore
le devenir
du patient.
(9) La réalisation
d’une biopsie avant introduction de la bithérapie
anti-VHC pourrait permettre de s’assurer de l’absence
de rejet
histologique. Par ailleurs, l’instauration d’un
tel traitement nécessite de maintenir un niveau
suffisant
d’immunosuppression.
.
Le don, malgré les virus
Si en France, les donneurs de foie doivent être
exempts de toute infection virale, aux Etats-Unis,
la greffe de foies issus de donneurs décédés,
infectés par le VHC, est couramment pratiquée.
Une intervention rendue possible par les différences
entre les génotypes du VHC, influençant
la réponse au traitement (on peut greffer
un foie infecté par un VHC de génotype
3 « bon répondeur » à une
personne atteinte par un VHC de génotype 1 « mauvais
répondeur »).
Un Etat américain – l’Illinois – est
même allé plus loin récemment,
en autorisant le don d’organes entre personnes
séropositives au VIH (donneurs vivants ou
décédés) ; une disposition qui
vise essentiellement à résoudre les
problèmes de pénurie d’organes.
Qualifiée de « sans danger » par
le Dr Robert Murphy (directeur de la recherche clinique
VIH/sida, Northwestern University, Chicago), cette
transplantation d’un type particulier nécessite
de prendre soigneusement en compte les historiques
médicaux des donneurs et receveurs, et demande
une surveillance très étroite des patients
greffés. Les conséquences cliniques
de la transplantation d’un organe infecté par
le VIH à une personne déjà atteinte
par le VIH sont inconnues, mais peuvent logiquement
se rapprocher de la situation de surcontamination
avec une possible aggravation de la maladie VIH.
En France, malgré une même pénurie
d’organes, le don entre personnes séropositives
au VIH n’est pas à l’ordre du
jour. Les esprits sont toujours marqués par
un accident survenu il y a une quinzaine d’années
: à l’époque, un foie VIH+ avait
accidentellement été greffé à un
malade. Celui-ci était décédé peu
après la transplantation d’une infection à VIH
fulminante.
833 (contre 882 en 2002) transplantations
hépatiques
ont été effectuées en France
en 2003, dont 42 transplantations donneurs vivants.
Au 1er janvier 2004, 458 personnes étaient
en attente d’une greffe hépatique ;
elles étaient 426 au 1er janvier 2003.
Trois questions au professeur Daniel
Azoulay, chirurgien au centre hépato-biliaire
de l’hôpital Paul-Brousse (Villejuif)
On dit souvent que les personnes coïnfectées
par le VIH et les virus des hépatites arrivent
trop tardivement à la transplantation. A
quel stade de la maladie hépatique faut-il
donc envisager la greffe ?
Le patient doit être informé de l’éventualité d’une
transplantation hépatique dès le stade
de la cirrhose compensée. Cela ne veut pas
dire que cette greffe sera nécessairement
effectuée, ni même que le patient en
aura besoin, mais cette anticipation permet, au patient
comme à l’équipe médicale,
de ne pas être pris au dépourvu. Cette
anticipation est d’autant plus pertinente chez
les personnes coïnfectées, car la maladie
hépatique conditionne leur pronostic et progresse
plus vite en cas d’infection par le VIH.
Au centre hépato-biliaire de l’hôpital
Paul-Brousse, nous avons une consultation qui vise
précisément à informer les patients
de la possibilité d’une greffe hépatique
et de ses modalités, et comprend une appréciation
de la situation hépatique du malade.
Avec le recul dont on dispose actuellement,
que peut-on dire du pronostic après transplantation
des personnes coïnfectées ?
D’après notre expérience [à ce
jour, le centre hépatobiliaire de l’hôpital
Paul-Brousse a réalisé un peu moins
de 30 greffes hépatiques chez des personnes
coïnfectées, ndlr], nous pouvons dire
que le pronostic est excellent à court terme,
bon à moyen terme, et encore inconnu à long
terme.
Chez les personnes coïnfectées VIH/VHC,
la récidive virale est quasi-systématique
et se traduit cliniquement dans les mois qui suivent
l’intervention. Nous manquons encore de recul,
mais il semble que cette récidive peut être
sévère, de progression rapide, et préjudiciable
au pronostic du patient. Elle nécessite fréquemment
la réintroduction d’une bithérapie
peg-interféron/ribavirine. Chez les personnes
coïnfectées VIH/VHB, le pronostic est
meilleur car la récidive paraît plus
facile à contrôler.
Cependant, l’écueil le plus important
en post-transplantation réside peut-être
dans les interactions entre les différents
traitements, terriblement difficiles à manager.
Le délai d’attente du greffon peut également
conditionner le pronostic : si, dans le cas
de la transplantation à donneur vivant, les
patients sont greffés relativement tôt,
il n’en va pas de même pour les greffes à donneurs
cadavériques. Or, dans le cas d’un patient
souffrant d’hépatocarcinome, l’attente
augmente la probabilité que le cancer essaime
hors du foie et assombrit de ce fait le pronostic.
A ce sujet, ajoutons qu’il n’existe pas
d’égalité face aux greffons en
France. En effet, si l’attribution des greffons
se fait par régions, nous recevons régulièrement à Paul-Brousse
des patients envoyés par des hôpitaux
de province, candidats à la transplantation.
Pour autant, notre pool de greffons n’est pas
augmenté en conséquence.
Comment l’équipe soignante
appréhende-t-elle le risque de l’intervention ?
Avant de prendre la décision de réaliser
des greffes chez des personnes coïnfectées,
nous avons consulté l’ensemble du personnel
soignant pour savoir si tout le monde était
prêt à prendre ce risque ; un risque
bien réel, je vous assure, et qui nous hante
en permanence durant l’intervention. Jusqu’à présent,
trois personnes se sont blessées dans ce cadre ; à chaque
fois, c’est le branle-bas de combat, la prophylaxie,
les contrôles, l’angoisse... Alors comment
appréhende-t-on ce risque ? On l’a
accepté, donc on y va, on serre les fesses
pendant douze heures... Je pense que nous appréhenderions
ce risque avec d’autant plus de panache, si
nous avions la reconnaissance de la société.
Or, ce n’est pas le cas, personne ne semble
s’intéresser à ce sujet.
Propos recueillis par C. T.
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