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Usagers de drogues et VHC

De l'importance du savoir-faire

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D’importants progrès dans la prise en charge thérapeutique des personnes infectées par le VHC ont été réalisés au cours des dernières années. Dans le même temps, les traitements de substitution ont été massivement diffusés auprès des usagers de drogues par voie intraveineuse (UDVI), facilitant théoriquement l’accès aux soins de cette population. La prise en charge de l’hépatite C chez les UDVI est-elle aujourd’hui effective et adaptée aux besoins ? Conserve-t-elle des spécificités ? Entretien avec le Dr Philippe Chossegros exerçant à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu (Lyon) et président de la Coordination nationale des réseaux de santé.

Les UDVI ont-ils davantage de difficultés que la population générale à accéder à une prise en charge médicale de leur hépatite C ?
Dr Philippe Chossegros : Pour répondre à une telle question, il faut considérer plusieurs éléments. Premier élément : les UDVI sont énormément dépistés pour l’hépatite C. Une étude réalisée chez les nouveaux entrants en milieu carcéral a notamment montré que 90% des UDVI avaient déjà subi un dépistage pour le VHC. Second élément : selon les résultats d’une enquête menée au sein d’un réseau parisien de médecins généralistes, les deux populations – UDVI et non-UDVI – sont confrontées aux mêmes difficultés dans l’accès à la prise en charge.

 

En somme, du fait de leur usage de drogues, les UDVI sont plus sollicités que les non-usagers pour le dépistage du VHC; la question de l’accès aux soins, qui demeure un problème dans le cas de l’hépatite C, mérite d’être posée pour l’ensemble de la population et ne doit pas être focalisée sur les UDVI.

 

La prise en charge des UDVI comporte-t-elle cependant des spécificités ?
Dr P. C . :
A mon sens, elle nécessite sans conteste un savoir-faire spécifique. Pour l’étude PONTS (1), nous avions prévu de recruter des patients UDVI dans 70 centres. Finalement, seuls 40 centres ont inclus des patients, dont 30 moins de 5 malades et 3 plus de 10. Nous avons constaté que, selon le nombre de personnes traitées dans les centres, les résultats en termes de compliance, de suivi, de réponse virologique passaient du simple au double. Voilà qui plaide en faveur de l’importance du savoir-faire pour la réussite du traitement. Le savoir-faire consiste, par exemple, à savoir prescrire des opiacés à un UDVI contre la douleur post-biopsie, ce qui pose encore problème à certains médecins. Les UDVI présentant souvent un mauvais état veineux, il est nécessaire qu’une infirmière sache faire des prises de veines en jugulaire. Sur le plan « psy », certains usagers vivent des situations compliquées… qui pourraient les amener à bénéficier d’un traitement antidépresseur. Seulement, j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’observer que ces traitements n’étaient pas toujours très efficaces dans cette population, que les UDVI eux-mêmes ne semblaient pas avoir envie de ce type d’aide médicamenteuse. En fait, lorsque les usagers font la démarche de consulter, beaucoup d’entre eux se lancent dans une dynamique de soin générale qui leur donne la volonté, non seulement de traiter leur hépatite C, mais également de tout arrêter, à commencer par les traitements de substitution. Comme s’ils voulaient « tout régler d’un coup ». Nous sommes en général obligés de les freiner sur ce point, car sevrage et traitement anti-VHC peuvent être durs à mener de front… Il est donc souvent préférable de procéder par étape, de séquencer les différents traitements.

 

Les traitements de l’hépatite C sont-ils aussi efficaces chez les UDVI qu’en population générale ?
Dr P. C . :
Dans le cadre de l’étude PONTS, 184 UDVI ont été traités pour leur hépatite C. Nous avons observé 91% et 53% de rémission complète respectivement pour les génotypes 2-3 et 1-4, des proportions comparables avec celles notées en population générale. Il est vrai que l’âge au moment de la contamination (en général moins avancé pour les UDVI) et la nature du génotype (fréquence un peu plus élevée du génotype 3 dans cette population) peuvent jouer en faveur des UDVI et favoriser de meilleures réponses au traitement. Les réponses virologiques prolongées s’accompagnent souvent d’une nette amélioration de l’état général : près de 50% des UDVI séropositifs au VHC souffrent d’une fatigue prononcée qui disparaît au bout d’un temps variable après la fin du traitement. Les UDVI, comme le reste de la population, tirent donc un bénéfice majeur des traitements contre le VHC.

 

Que dire du risque de réinfections ?
Dr P. C . :
Je pense qu’il est très faible, notamment chez les UDVI suivant un traitement de substitution.

 

Traiter sans pratiquer de ponction biopsie hépatique (PBH), malgré d’éventuelles prises de drogues ou d’alcool, est-ce envisageable et souhaitable ?
Dr P. C . :
Oui. Même si je pense que la peur de la PBH est liée à des représentations qui ne recouvrent pas la réalité, et concernent aussi bien les médecins que leurs patients! Un clinicien qui redoute lui-même cet examen sera peu convaincant pour son patient. Toutefois, le refus de PBH signifie parfois que le patient n’est pas véritablement prêt pour se plier aux contraintes de la prise en charge thérapeutique; dans ce cas, il arrêtera rapidement son traitement. Il n’est pas rare de constater que l’initiation du traitement anti-VHC entraîne, de la part du patient, une baisse des consommations d’alcool et de drogues illicites. Lorsque la demande de traitement répond à un désir précis, abouti, alors je considère que ni le refus de biopsie, ni la consommation éventuelle d’alcool et drogues illicites ne doivent être un frein à l’initiation du traitement. Au contraire, cette dernière pourra être le moteur d’une réduction des pratiques et des consommations à risques.

 

Reconnaître et soigner son hépatite C : qu’implique cette démarche de la part de la personne ?
Dr P. C . :
Cela implique de se projeter dans l’avenir, de faire confiance. La personne va devoir intérioriser sa maladie, l’inscrire dans sa vie et son environnement. J’ai l’habitude de parler de « fiction probabiliste » : la personne devra se demander ce qu’elle pourra faire, comment la maladie va influer sur ce qu’elle est, quel avenir peut-elle envisager…Cela implique, en définitive, d’entrer dans un processus de création; pour certaines personnes, toxicomanes ou non, qui se sont toujours refusées à avoir un avenir, cela peut être difficile.

 

Et de la part du médecin ?
Dr P. C . :
Depuis quelques années, des consultations médicales et des consultations non médicales (assistant social, observance, etc.) ont été mises en place; dans ce système, le patient passe de l’une à l’autre, et c’est à lui de « faire le lien » entre les moments de sa prise en charge. Il me semble que ce type de prise en charge, fractionnée, n’aide pas certaines personnes en difficulté – encore une fois toxicomanes ou non – à entrer dans un processus de création. A l’inverse, je pense qu’il faut, dans ces cas, privilégier une prise en charge globale, où l’on prend le temps de parler avec le patient, d’aborder avec lui son projet de vie. Cette façon de faire implique un changement de mission de la part du médecin. Alors qu’on nous a appris, dans le cadre de nos études, à traiter des maladies, il nous faut apprendre à soigner des personnes! On déclare aujourd’hui que le malade doit être au cœur du système de soins… mais l’hôpital n’a jamais tant été un plateau technique! Pour réussir une telle prise en charge, nous devons aussi nous résoudre à ne pas occuper la position de celui qui sait par rapport à celui qui ne sait pas. Cette position nie symboliquement la personne; or, nous avons besoin de la participation du patient pour percevoir sa complexité et adapter les soins à sa vie, afin qu’il garde des liens sociaux, afin que la maladie ne prenne pas le pas sur tout le reste et que le malade ne « décroche » pas de sa vie, de son environnement. Ces réflexions, qui sont valables pour tout patient, sont particulièrement pertinentes dans le cas des UDVI : la prise en charge à la marge des toxicomanes, parce qu’ils ont moins de facilité d’adaptation que les autres patients aux nécessités du soin, n’a pas son pareil pour pointer les lacunes du système.

 

Propos recueillis par Corinne Taeron

 

(1) PONTS : Premier observatoire national du traitement de l’hépatite C chez les toxicomanes substitués. Présentation au 6e Colloque international toxicomanies, hépatites, sida, THS 6, 7-11 octobre 2003, Aix-en-Provence.




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