Toxicité hématologique
du traitement anti-VHC
La roue de secours des facteurs
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Face à la toxicité hématologique
des traitements anti-VHC, l’administration de
facteurs hématopoïétiques (facteurs
de croissance des cellules sanguines) constitue une
alternative à la réduction des doses
d’interféron pégylé ou de
ribavirine. Leur prescription se fait cependant à ce
jour avec parcimonie et sans cadre bien établi.
La toxicité hématologique
est un des effets indésirables les plus sévères
du traitement anti-VHC à base de peg-interféron
(PEG) et de ribavirine (RBV). La RBV provoque une anémie
dose-dépendante par destruction des érythrocytes
(globules rouges) et le PEG induit une myélosuppression
(atteinte des précurseurs des cellules sanguines
concentrés dans la moelle osseuse) qui peut
se traduire par l’aggravation de l’anémie
due à la RBV, par une neutropénie (chute
des neutrophiles ou globules blancs) ou par une thrombopénie
(baisse des plaquettes sanguines).
Cette anémie s’accompagne de vertiges,
de maux de tête, d’essoufflements et d’une
fatigue prononcée qui oblige la personne à réduire
ses activités. La neutropénie expose
la personne à un risque d’infection majeur,
mettant en jeu le pronostic vital. Quant à la
thrombopénie, plus rare et généralement
plus modérée, elle augmente le risque
hémorragique. Cette toxicité hématologique
se révèle généralement
dès le premier mois de traitement. Elle peut être
accrue en cas de coïnfection VIH/VHC (1).
Face à la gravité de ces effets indésirables,
les personnes sont fréquemment amenées à reconsidérer
leur traitement anti-VHC : doivent-elles le poursuivre
malgré tout ? Convient-il de réduire
les doses de RBV ou de PEG pour en atténuer
la toxicité (2) ? Faut-il anticiper
cette toxicité et débuter le traitement
anti-VHC par des doses progressives de RBV ? Depuis
la publication de l’étude de Davis (3),
il est admis que la réussite du traitement anti-VHC,
particulièrement chez les personnes infectées
par le génotype 1 du VHC, est liée
aux doses prises et supportées de RBV et de
PEG (4). Alors, pour contrer
cette toxicité, une alternative à la réduction des doses
doit être trouvée.
EPO et G-CSF
L’administration de facteurs de croissance
des cellules sanguines (hématopoïétiques),
copies obtenues par recombinaison génétique
des protéines produites par l’organisme,
pourrait, selon des études de plus en plus nombreuses,
permettre d’éviter de telles réductions
de doses.
L’érythropoïétine (EPO)
est un facteur hématopoïétique stimulant
la prolifération et la production des précurseurs érythroïdes
au niveau de la moelle osseuse ; l’EPO permet
donc une régénération du stock
de cellules altéré sous l’effet
de la RBV et, de façon moindre, sous l’effet
du PEG.
L’efficacité de l’EPO a notamment été évaluée
dans le cadre d’une étude prospective
récente, en double aveugle contre placebo (5).
185 patients suivant un traitement anti-VHC et
présentant une anémie (≤ 12 g
d’hémoglobine/dL) ont été randomisés
en deux bras : l’un recevant de l’EPO
par voie sous-cutanée (40 000 UI une
fois par semaine, jusqu’à 60 000 UI
si besoin), l’autre un placebo et ce, pendant
huit semaines.
Après ces huit semaines, 88 % des
patients du groupe EPO avaient pu conserver leur posologie
initiale de RBV (> 800 mg/j), contre seulement
60 % du groupe placebo (p < 0,001).
Les taux d’hémoglobine des patients du
groupe EPO avaient grimpé en moyenne de 2,2
+/- 1,3 g/dL, contre 0,1 +/- 1 g/dL
dans le groupe placebo (p < 0,001). La
qualité de vie des patients du groupe EPO était
significativement améliorée par rapport à celle
des patients du groupe placebo. Dans l’ensemble,
l’EPO a été bien tolérée,
les effets indésirables les plus fréquemment
rapportés étant des maux de tête
et des nausées (6).
Une autre étude présentée lors
de la Digestive Disease Week (6) établit
le lien entre administration d’EPO et taux de
réponses virologiques prolongées (RVP) :
ainsi, selon les auteurs, chez les personnes atteintes
par le génotype 1, la prise d’EPO
est associée à un taux de RVP de 61 %, contre seulement
46 % chez les patients ayant réduit
les doses de RBV. Malheureusement, cette étude n’a pas été publiée
en détail, il est donc impos
sible de jauger la valeur de ses résultats.
Le G-CSF ou filgrastim (Neupogen®) est un facteur
de croissance qui favorise la prolifération
et la maturation des neutrophiles. Ce médicament
est indiqué dans la prise en charge des neutropénies
chez les patients traités par chimiothérapie
anticancéreuse ou par thérapie myélosuppressive
en vue d’une greffe de moelle osseuse, mais pas
chez les personnes suivant un traitement anti-VHC.
Peu d’études ont évalué les
bénéfices du G-CSF dans le VHC. Selon
des résultats très préliminaires,
le G-CSF serait aussi efficace sur la neutropénie
que la diminution des doses d’interféron (7).
La facture des facteurs
Malgré leurs propriétés reconnues
et l’importance de la tolérance du traitement
anti-VHC pour l’obtention d’une RVP, les
facteurs hématopoïétiques demeurent
prescrits avec parcimonie aux personnes souffrant de
toxicité hématologique sous bithérapie
PEG/RBV. A cela, plusieurs raisons existent. D’abord,
ces facteurs n’ont pas d’indication officielle
chez les personnes suivant un traitement anti-VHC,
les posologies et durées optimales de traitement
ne sont donc pas connues et les hépatologues
ne sont pas habitués à les utiliser.
Interrogée par nos soins, la filiale française
de Roche, qui commercialise de l’EPO sous la
dénomination Neorecormon® (et détient
l’AMM du Pegasys®, peg-interféron
alpha 2a) n’a connaissance d’aucun
projet de développement du Neorecormon® dans
l’hépatite C.
Ensuite, malgré les études qui se multiplient,
il manquerait aux experts des données prouvant
l’impact de la prescription d’EPO et de
G-CSF sur la réussite du traitement anti-VHC
et permettant de recommander leur prescription en routine (8).
On peut toutefois s’interroger sur l’utilité de
disposer de telles données, lorsque les preuves
de l’efficacité de l’EPO et du G-CSF
sur les troubles qu’ils sont censés corriger
sont depuis longtemps avérés. A-t-il
fallu étudier l’effet des facteurs sur
le taux de rémission des tumeurs pour justifier
leur prescription en cancérologie ? Enfin,
les coûts considérables de ces produits,
uniquement délivrés à l’hôpital,
viennent s’ajouter à la note d’une
bithérapie déjà fort onéreuse
(1 500 € /mois pour PEG/RBV). z
Corinne Taéron
(1) « Neutropenia as an adverse drug reaction
in patients coinfected with HIV/HCV receiving interferon
and ribavirin therapy », J. Slim et al.,
Antiviral Therapy 2003 ; 8 (suppl. 1) :
S460.
(2) Cette toxicité sanguine est réversible à l’arrêt
du traitement anti-VHC.
(3) « Early virologic response with pegylated
interferon alpha 2b plus ribavirin in patients
with chronic hepatitis C », G. L. Davis,
Hepatology, 2003, 38, 645-52.
(4) Une dose de 1-1,2 g/jour de RBV est associée
avec un meilleur taux de réussite que la dose
800 mg/j chez les patients atteints par le génotype 1.
(5) « Epoetin alpha maintains ribavirin
dose in HCV-infected patients : a prospective,
double-blind, randomized controlled study »,
N. H. Afdhal et al., Gastroenterology, mai 2004 ;
126(5) : 1302-11.
(6) L’EPO pourrait augmenter le risque thrombotique ;
les effets indésirables du G-CSF sont des
douleurs osseuses, des dysuries, des anomalies biologiques…
(7) « A preliminary study of growth factors
versus dose reduction for peg interferon alfa-2b and
ribavirin associated neutropenia and anemia in HIV-HCV
coinfected patients », P. Golie et al.,
Abs 1207, Digestive Disease Week, Orlando, 2003.
(8) Recommandations de l’American
Association for the Study of the Liver, avril 2004.
3 questions à Anne Gervais, hépatologue à l’hôpital
Beaujon (Clichy)
Ressentez-vous fréquemment
la nécessité de prescrire de l’EPO
ou du G-CSF à des personnes
suivant un traitement anti-VHC ?
Oui, en particulier le G-CSF, souvent utile chez
les personnes ayant une coïnfection VIH/VHC. Les
facteurs de croissance sont toujours initiés
aux « plus petites doses possibles » :
EPO 30 000 UI/semaine et G-CSF 30 MUI/semaine.
Les posologies peuvent être augmentées
par la suite, si nécessaire.
Etes-vous limitée dans
leur prescription ?
Nous n’avons pas de consigne formelle de restriction
de prescription, mais compte tenu du coût de
ces traitements, nous ne les utilisons que si nous
sommes sûrs que les patients tireront un bénéfice
du traitement anti-VHC, c’est-à-dire pour
des personnes en stade de fibrose F3-F4 [fibrose avancée à cirrhose,
ndlr] et ayant au moins une réponse biochimique
au traitement anti-VHC. Nous pouvons aussi les prescrire
chez les personnes en F2 [fibrose modérée,
ndlr], mais si le traitement anti-VHC ne répond
pas à trois mois, il est arrêté et
les facteurs hématopoïétiques aussi.
Si ces facteurs étaient
officiellement indiqués dans la prise en charge
de la toxicité du traitement anti-VHC, cela
faciliterait-il votre tâche ?
Sans aucun doute, car si ces produits sont généralement
bien tolérés, ils n’ont jamais été évalués
en prise continue pendant un an. Lorsqu’ils sont
utilisés en cancérologie, le traitement
ne dure en général pas plus de six mois.
Notre pratique actuelle des facteurs hématopoïétiques
relève donc beaucoup de l’empirisme et
du tâtonnement.
Propos recueillis par Corinne Taéron
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