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Editorial
n°167 - juillet-août 2004
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Esclaves
Catrina, Moldave, vingt et un ans, prostituée
et esclave. Cela se passe au XXIe siècle, en
France. Selon les associations, elles sont 18 000 dans
son cas, une grande majorité provenant d’Europe
de l’Est et d’Afrique. Sollicitées
dans leur pays d’origine (l’Ukraine, la
Moldavie, la Roumanie…) par une « amie »
ou une offre d’emploi qui fait miroiter la promesse
d’un avenir meilleur à l’Ouest, elles
se retrouvent victimes d’un piège dont
elles ne peuvent plus sortir. Viol, torture physique,
pression psychologique… : c’est brisées
et incapables de toute résistance qu’elles
se retrouvent prisonnières du trottoir parisien,
souvent après avoir été vendues
à différents réseaux. Fragilisées,
isolées par la barrière linguistique,
surveillées en permanence par les trafiquants,
elles n’ont aucune échappatoire. L’Etat
les incite à dénoncer leurs bourreaux,
mais n’offre en contrepartie que très peu
de garanties en terme de sécurité.
A l’horreur de cette traite des femmes vient
s’ajouter une véritable catastrophe sanitaire.
Les associations qui sillonnent les lieux de prostitution
pour réaliser un travail de prévention
du VIH/sida et des infections sexuellement transmissibles
se sont rendues compte du peu de connaissances de ces
jeunes femmes sur la sexualité et le VIH.
Depuis toujours, les associations de prévention
ont été confrontées aux réseaux
de proxénètes. Elles savent que par crainte
de la délation, ils empêchent les prostituées
de s’inscrire dans une démarche de soins.
Mais malgré les déplacements permanents
des filles, malgré les rendez-vous manqués,
quelques contacts aboutissent, chacun étant une
victoire. Un lien qui ne tient qu’à un
fil…
Plus d’un an après la loi Sarkozy sur
la sécurité intérieure, qui pénalise
le racolage passif, quelle marge de manœuvre reste-t-il
aux associations de prévention ? Loin d’avoir
répondu à la question de la prostitution,
cette loi répressive oblige aujourd’hui
les filles à se cacher dans des lieux difficilement
accessibles pour les associations, dont elle rend le
travail de prévention encore plus ardu. En outre,
les réductions budgétaires intervenues
ces derniers mois retirent des moyens aux associations
alors qu’il en faudrait davantage pour atteindre
une population plus insaisissable que jamais. Un paradoxe
dont les conséquences sanitaires catastrophiques
ne se sont pas fait attendre.
En tant que journalistes, même si nous sommes
confrontés à la réalité
du terrain, nous nous retrouvons rapidement ensuite
dans les hautes sphères du travail intellectuel
exigé par l’écriture. Et là,
la tentation du fatalisme est grande. Que peut-on faire
face aux difficultés grandissantes d’une
population vulnérable, qui n’inspire souvent
que l’indifférence du fait de sa mauvaise
image au sein de la société ? Nous aimerions
les prévenir, nous aimerions les soigner, nous
aimerions les sauver, mais notre tâche est plus
humble : leur donner une voix, être leurs porte-parole.
Vous pourrez donc lire l’histoire de Catrina dans
les colonnes de ce numéro. Elle ne doit pas rester
l’un des méchants faits divers sensationnalistes
que la société se raconte au journal télévisé
de 20 h, entre la poire et le café, pour l’oublier
ensuite. Une société qui se dit civilisée
ne peut accepter, et encore moins faciliter, même
involontairement, ces pratiques qui s’opposent
à toutes nos valeurs fondamentales.
Le JDs
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