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Editorial
n°171 - décembre 2004

Responsabilités en faillite

La peur nous a fermé les yeux et bouché les oreilles. Nous, associations de lutte contre le sida, nous nous sommes longtemps battues contre l’ignorance, les préjugés et la stigmatisation qui ont si durement touché les séropositifs, dès le début de l’épidémie. Nous avons milité pour que les séropositifs soient informés, suivis, soutenus, plutôt que rejetés et punis. Ce combat était nécessaire et il le reste aujourd’hui. Puis, des femmes sont venues frapper aux portes de nos associations, pour nous confier leur désespoir d’avoir été contaminées par le compagnon, le mari qu’elles aimaient et en qui elles avaient confiance. Personne n’a voulu les accueillir, parce qu’elles posaient une question trop dérangeante, trop insupportable : y a-t-il des contaminations moralement condamnables ? Pour ne pas risquer d’ouvrir la voie à de nouvelles discriminations, nous avons discriminé. Nous nous sommes laissé paralyser par l’angoisse, au point de perdre de vue nos responsabilités. Responsabilité d’accueillir et de soutenir tous les séropositifs qui viennent chercher de l’aide. Mais aussi responsabilité de penser. Il ne suffit pas de tourner la tête à des questions cruciales pour éviter de s’y trouver confronté. Le procès de Strasbourg est venu le rappeler aux acteurs de la lutte contre le sida et d’autres continueront à le faire. Les réticences des associations à voir l’outil pénal s’immiscer dans le champ de la lutte contre la maladie sont plus que légitimes. Dans certains pays étrangers, de graves dérapages ont été recensés. Le risque que le statut sérologique ne serve d’alibi pour dédouaner les séronégatifs de toute responsabilité dans l’acte sexuel ou pour mettre des personnes jugées indésirables en prison n’est pas des moindres. En outre, dans des situations aussi complexes, aussi peu rationnelles que celles où advient la transmission du VIH, comment ne pas se méfier de ceux qui prétendent porter un jugement, évaluer, répartir des responsabilités ? Pourtant, la souffrance des victimes nous intime à la réflexion. La conception de la responsabilité partagée des partenaires sexuels, qui cimente le travail de prévention, est questionnée de façon lancinante par l’hypothèse de la tromperie délibérée. Et il n’est pas sûr que de tels comportements soient si marginaux que cela, depuis que les pratiques de bareback montent en puissance.

 

Pour toutes ces raisons, un débat de fond est nécessaire. Bien sûr, les questions auxquelles nous allons nous heurter sont difficiles, complexes. Notre devoir est de les considérer avec courage, sans esquive, en prenant en compte l’ensemble des paramètres en jeu : respect des droits de l’homme, respect des droits des victimes, efficacité de la prévention. Nous allons devoir être clairs dans nos prises de position, définir ce que nous choisissons d’accepter et de refuser, et réfléchir à des alternatives à la prison. Cette réflexion n’est pas un guet-apens : elle est notre seule chance d’échapper aux dérives de la criminalisation.

 

Le JDs

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