Editorial
n°175 - avril 2005
Mais, savent-ils ?
Les prisons sont aujourd’hui confrontées à un état
de fait ; elles ne font pas face aux multiples problématiques
sanitaires présentes en leurs murs. Depuis les
avancées, notables, du système de soin
en milieu carcéral, liées à l’application
de la loi 94-43 du 18 janvier 1994 et de la circulaire
45 du 8 novembre 1994 relatives à la qualité des
soins en prison, plusieurs constats ont objectivement établi
les carences du schéma théorique de soins
et d’organisation des soins mis en place (1).
Se satisfaire, comme semblent le faire les différentes
autorités, de l’existence des unités
de consultation et de soins en ambulatoire et de leurs
prérogatives, traduit une méconnaissance
de la réalité quotidienne des détenus,
et des conditions d’application des réponses
de santé aux détenus. En effet l’offre
de soin, concrète, au bénéfice
des individus, « détenus avant d’être
malades », n’est pas évaluée,
notamment au regard de la nouvelle réalité carcérale.
Le schéma existe, pas ses garanties d’application.
Il constituait un premier seuil de réforme, mais
n’abordait pas le débat sur le statut du
prisonnier et des individus malades. L’urgence
dictée par le taux de prévalence du sida
en prison obligeait la réforme de l’accès
aux soins. Il s’agit d’une urgence installée,
renforcée par les conséquences du choix
d’une politique gouvernementale de restauration
du sentiment de sécurité chez les Français
: la surpopulation carcérale, l’impossibilité objective
de promouvoir une qualité de soins dans des établissements
surpeuplés, aux conditions d’hygiène
et d’incarcération déjà décriées,
aux personnels non formés, et qui ne peuvent
absorber la complexité des situations qu’aucun
débat public n’expose honnêtement.
L’objectivité est un fondement rare ;
la prison, pivot de cette politique, est représentée
une nouvelle fois aux Français comme la preuve
d’une rupture coupable d’appartenance à la
société en crise, dont les atermoiements,
manipulés, nourrissent les instincts les plus
sécuritaires. Ainsi pour nos concitoyens, les
individus prisonniers ne peuvent se plaindre ou prétendre
aux mêmes droits. Mais, savent-ils que le droit
du travail n’est pas appliqué en détention,
que le prélèvement obligatoire sur le
salaire des prisonniers des frais de participation à l’entretien
de la prison est abrogé depuis peu ? Que
l’on meurt toujours en prison ? Que connaissent-ils
des conditions réelles d’existence de leurs
concitoyens incarcérés ? Ils ne savent
pas. Parce que rien n’est exposé publiquement.
Des individus sont condamnés et emprisonnés
pour des actes répréhensibles. Il ne s’agit
pas de les condamner une deuxième fois par leurs
conditions d’incarcération, à moins
que l’affliction soit toujours la preuve de l’amendement
moral du prisonnier, mais de prendre acte que des personnes
sont malades, de l’indignité de leur traitement,
de la subordination du soin et de l’humanité à la
sécurité (2).
Il est urgent d’informer la population française
des conditions de fonctionnement de ses prisons, de
la déchéance morale et physique qu’elles
continuent d’infliger à ses concitoyens.
Il est urgent d’infléchir l’absence
de solidarité nationale envers les prisonniers,
les malades, alors que les mobilisations pour les grandes
causes humanitaires n’ont jamais été aussi
importantes. Il est urgent et nécessaire que
la prison soit aujourd’hui l’objet d’un
débat national. Que cesse cet état d’exception,
pour notre dignité à tous.
Le JDs
(1) Rapport 2000 de l’Assemblée nationale « La
France face à ses prisons », rapport 2000
du Sénat « Prison, une humiliation pour
la République », rapport 2003 au ministère
de la Santé de l’Académie de médecine,
rapport conjoint 2001 de l’inspection générale
des Services judiciaires 2004 et de l’inspection
générale des Affaires sociales 2004, rapport
2003 de la Commission nationale consultative des droits
de l’homme « Les droits de l’homme
en prison », rapport 2000 du Comité européen
de prévention et de lutte contre la torture,
Cour européenne des droits de l’homme.
(2) Ce que confirme encore
la circulaire Perben de mai 2003 évoquant les risques possibles de troubles à l’ordre
public pour limiter les mesures de suspension de
peine.