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Les étrangers malades en France

Le droit au séjour en danger

Le droit au séjour en France pour les étrangers atteints d’une pathologie grave est mis à mal. Les associations sont formelles : la politique de dissuasion et le traitement au cas par cas des dossiers dans un climat de suspicion généralisée ne permettent plus de considérer le séjour pour soins comme un plein droit.

Tout « étranger résidant habituellement en France dont l’état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d’une exceptionnelle gravité, sous réserve qu’il ne puisse effectivement bénéficier d’un traitement approprié dans le pays dont il est originaire » a droit à une carte de séjour temporaire portant la mention « vie privée et familiale ». L’article 12 bis 11 de l’ordonnance du 2 novembre 1945 est un acquis de la lutte associative française. Au début des années 90, le nombre croissant d’étrangers sans papiers atteints du VIH/sida interpelle les associations, les équipes médicales et les services publics. La nécessité d’une protection légale devient évidente. Le champ d’application de cette protection s’est étendu aux autres affections sévères. En 1997, l’impossibilité d’expulser des étrangers atteints de pathologies graves est pour la première fois inscrite dans l’éphémère loi Debré, entérinée ensuite par la loi Chevènement de 1998. Aujourd’hui, ce droit est remis en cause.

L’appel de la Ligue des droits de l’Homme

Madame S. H. est ivoirienne. Elle est arrivée en France au mois d’août 1998. Elle souffre de différentes pathologies dont une hépatite B. Depuis son arrivée, Madame S. H. a cumulé plusieurs autorisations provisoires de séjour (APS) pour soins. En décembre dernier, la préfecture a refusé de la renouveler. « L’état de santé de l’intéressée ne justifie plus son admission au séjour », affirme le médecin inspecteur de santé publique (MISP). Pourtant, le certificat médical de l’hôpital qui suit madame S. H. est formel : « Le traitement approprié ne peut lui être dispensé dans son pays d’origine. » Madame S. H. a reçu un arrêté de reconduite à la frontière le 26 avril 2004, qui a été contesté devant le tribunal administratif de Paris. Depuis, elle attend l’audience qui décidera de son sort.

 

Cette histoire fait partie des huit dossiers que la Ligue des droits de l’Homme (LDH) a portés à l’attention du ministère de l’Intérieur dans une lettre envoyée le 4 mai dernier. La Ligue se déclare particulièrement inquiète des nombreux refus de régularisation d’étrangers atteints de pathologies graves. La multiplication des cas l’amène à accuser les services du ministère de l’Intérieur de « violer » l’esprit de la loi sur l’immigration. En réponse, le ministre de l’Intérieur, Dominique de Villepin, a promis un « réexamen attentif » des huit dossiers présentés par la Ligue. « Certains cas sont encore bloqués mais les situations se décantent doucement », rapporte Isabelle Denise, responsable du service juridique à la LDH. Elle ajoute : « Toutefois, cela n’empêche absolument pas les préfectures de poursuivre leurs pratiques. Il y a donc eu des réponses au cas par cas mais le silence perdure sur ce qu’il faut mettre en œuvre pour que ces pratiques ne se reproduisent plus. » La Ligue exige qu’au-delà de ces huit cas, le sens de la loi soit simplement respecté pour tous.

Le combat de l’ODSE

Un respect revendiqué depuis la première heure par l’Observatoire du droit à la santé des étrangers (ODSE), collectif d’associations créé en 2000. Il s’inquiète du durcissement progressif des conditions de régularisation des étrangers atteints de pathologies graves. Son inquiétude va au-delà du refus au séjour. « Aujourd’hui, nous craignons que les reconduites à la frontière de personnes atteintes de maladies graves se multiplient », explique Elodie Redouani, conseillère juridique à Arcat. Une crainte fondée sur trois tentatives d’expulsions récentes de personnes séropositives dont une a abouti : le 15 juillet dernier, un Camerounais sans papiers de 26 ans a été renvoyé dans son pays. Selon le tribunal administratif de Melun qui a rendu la décision, la séropositivité ne peut être considérée comme une « maladie grave », à la différence du sida, et peut être soignée en Afrique. En novembre dernier, l’ODSE avait déjà tiré la sonnette d’alarme en révélant qu’au moins dix Africains, suivis pour une infection à VIH en France, s’étaient vus sommés de quitter le sol français. Des situations inédites depuis l’entrée en vigueur de l’article 12bis 11. La possibilité d’être soigné dans les pays d’origine est la raison fréquemment invoquée par les préfectures pour motiver le refus de séjour. Ignorance ou prétexte : lors de la dernière conférence à Bangkok, il a été répété que sur les 38 millions de personnes atteintes du VIH dans le monde, seules 7 % d’entre elles avaient accès aux soins.

 

L’ODSE, dans ses rapports, ne cesse de revenir sur les incohérences, les absurdités et les nombreuses violations commises par les préfectures tout au long du parcours suivi par l’étranger malade pour régulariser sa situation. Il dénonce une « politique [qui] apparaît principalement fondée sur une présomption de fraude, qui s’étend des étrangers malades aux accompagnants et professionnels qui leur viennent en aide » (2) et conclut : « Le droit au séjour pour raison médicale apparaît dans la pratique comme un plein droit virtuel. »

Le parcours du combattant 

Toute personne étrangère peut faire une demande de carte de séjour temporaire pour soins à la préfecture de son lieu de domicile avec une attestation d’hébergement ou de domiciliation, une pièce d’identité, trois photos, des preuves de la durée de sa présence en France et un certificat médical non descriptif. Selon l’article 12 bis 11, le titre est accordé selon cinq conditions : deux administratives et trois médicales. La personne doit être en France depuis un an et ne pas troubler l’ordre public. Atteinte d’une pathologie grave, elle nécessite des soins suivis, lesquels ne peuvent être assurés dans son pays d’origine. Le jugement de la situation médicale est rendu par le MISP. Le demandeur doit lui adresser un rapport médical détaillé confidentiel, écrit par son médecin traitant. Dans la pratique, d’importantes disparités existent entre les préfectures, notamment en ce qui concerne les documents à fournir lors de l’enregistrement de la demande.

 

Les exigences sont de plus en plus nombreuses et divergent d’une préfecture à l’autre. Visa en cours de validité, preuves de la présence en France depuis plus d’un an, passeport valide : ces réclamations, contraires à la législation, sont autant de barrières placées entre la personne étrangère malade et son entrée dans le processus de régularisation pour soins. « Comme c’est un droit de déposer une demande, l’administration fait tout pour freiner l’accès au guichet. Si un document manque, la personne est renvoyée, elle doit revenir faire la queue, parfois à partir de quatre heures du matin. Elle attend la matinée puis lorsqu’on la reçoit on lui dit : cette domiciliation ne convient pas, revenez avec une « vraie adresse », ou bien le certificat médical n’est pas bon, refaites-en un autre… », rapporte Didier Maille, responsable du service social au Comité médical pour les exilés (Comede).

 

Outre ce frein lors de l’enregistrement, les atteintes à la loi sont nombreuses : violations du secret médical, refus d’enregistrement des demandes, perte des dossiers… Le 10 décembre 2003, un jeune Camerounais séropositif de 22 ans dépose son dossier à la préfecture. Sans réponse, il y retourne en juin 2004 ; le guichetier lui annonce que son dossier a été égaré et qu’il doit refaire une demande (3). « Ces personnes vivent dans une insécurité permanente : leur dossier peut être perdu, les réponses peuvent être différentes d’un médecin à l’autre, d’une préfecture à l’autre et pendant ce temps, elles ne peuvent avoir accès aux droits sociaux, aux logements, aux services bancaires… », raconte Elodie Redouani.

 

La démarche de régularisation pour soins est d’autant plus compliquée si l’étranger est sous le coup d’un arrêté de reconduite à la frontière. « Lorsque vous êtes dans ce cas, l’agent vous demande de vous rendre au guichet éloignement, au huitième bureau. Il vous fixe un rendez-vous, en moyenne, dans cinq mois. Avant d’aller à ce rendez-vous, vous avez intérêt à ce qu’une association ait écrit auparavant pour demander l’abrogation de l’arrêté de reconduite à la frontière. Il faut ensuite y aller avec un très bon certificat médical non descriptif afin qu’ils ne vous fassent pas un mauvais coup au guichet, comme de ne pas entendre que vous demandez un titre de séjour, de vous attraper et de vous mettre en rétention », raconte Didier Maille. Une fois tous ces pièges évités et la demande enregistrée, les étrangers malades doivent attendre la décision, souvent pendant plusieurs mois.

 

Lorsqu’une réponse positive arrive, de nombreuses personnes se voient attribuer, en dépit des textes, une autorisation provisoire de séjour (APS) et non une carte de séjour temporaire (CST) avec permis de travail. La préfecture de Seine-Saint-Denis en a même fait une règle de principe : elle délivre systématiquement deux APS de six mois sans droit au travail aux personnes qui obtiennent pour la première fois un titre de séjour pour soins (4).

 

Enfin, la date de début de l’autorisation se rapportant à la date de la réponse du MISP, vu les longueurs de procédure, il arrive que la personne obtienne ses papiers presque au terme de leur validité et soit obligée de reprendre toutes les démarches depuis le commencement. Un cercle sans fin qui laisse l’étranger malade dans une situation de précarité extrême. « Le refus de délivrer des CST à des personnes malades inexpulsables alimente cette France du sous-sol peuplée de sans papiers, appelés à servir la France d’en bas comme celle d’en haut : travail dissimulé, exploitation, mendicité, prostitution », martèle le rapport de l’ODSE.

Le durcissement des pratiques

Depuis l’entrée en vigueur de la loi Chevènement, aucune étude n’a permis de faire le point sur ce dispositif et de connaître la situation exacte des personnes concernées par le droit de séjour pour soins. Seul un chiffre du ministère de l’Intérieur, datant de 2002, révèle que les 8 987 bénéficiaires d’une carte de séjour pour raison médicale représentaient moins de 0,3 % des étrangers en France. Pourtant, la suspicion de « fraudes » a conduit l’ancien ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, à durcir les pratiques. La réforme de la loi sur l’immigration prévoit dorénavant que le MISP « peut convoquer l’étranger devant une commission médicale régionale » afin de « prévenir les détournements ».

 

Une procédure qui reste pour l’instant en attente d’un décret d’application ; les instructions du ministère ont eu, en revanche, des résultats immédiats. En décembre 2002, en janvier puis en mai 2003, Nicolas Sarkozy adresse des circulaires à tous les préfets : il dénonce des « dérives graves ». Le ministre exige des préfets qu’ils préservent le « caractère exceptionnel » du titre de séjour pour soins car « certains médecins habilités à délivrer des certificats médicaux dans le cadre des procédures abusent de cette faculté ». La suspicion ne concerne plus uniquement les étrangers malades mais également les médecins inspecteurs, pourtant rouages de l’Etat. Résultat : les associations soulignent une diminution importante des titres de séjour pour soins accordés. « En 2002, sur toutes les demandes de régularisation que nous faisions, 94 % obtenaient des réponses positives ; en 2003, ce pourcentage est passé à 68 % », constate Didier Maille. Cette politique a, sur le terrain, des effets tragiques : certaines personnes se voient refuser le renouvellement de leur titre de séjour qu’elles obtenaient depuis plusieurs années. Ce retour à la clandestinité a des conséquences sociales et psychologiques dramatiques.

 

Les associations sont formelles : le droit au séjour pour soins est vidé de son sens. Pour l’instant, l’aide médicale d’Etat (AME) permet, malgré tout, à ces personnes privées de titre de séjour, d’obtenir des soins. La réforme de l’AME et la mise en place d’un ticket modérateur risquent demain de fermer totalement les portes des services de santé aux étrangers malades, déboutés du droit de séjour. Il faudra alors faire face aux conséquences sanitaires d’une telle politique sur la santé publique.

 

Marianne Langlet

 

(1) Sont membres de l’ODSE : Act Up, l’AFVS (Association des familles victimes de saturnisme), Aides, Arcat (Association de recherche de communication et d’action pour l’accès aux traitements), le Catred (Collectif des accidentés du travail handicapés et retraités pour l’égalité des droits), la Cimade (Service œucuménique d’entraide), le Collectif national contre la double peine, le Comede (Comité médical pour les exilés), la FTCR (Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives), le Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés), Médecins du monde, le Mrap (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples), PASTT (Prévention action santé travail pour les transgenres), Sida info service et Solidarité sida.

 

(2) Rapport d’activité 2003 de l’ODSE.

 

(3) Interview d’Elodie Redouani, Arcat, 27 juillet 2004.

 

(4) Interview de Didier Maille, Comede, 20 juillet 2004.

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