Substances « récréatives » et rapports non protégés
GHB et prises de risques
En altérant l’état des personnes, les substances psychoactives favorisent une baisse de la vigilance de qui les consomme. Attention toutefois à ne pas attribuer trop hâtivement à ces produits une responsabilité majeure dans les comportements sexuels non protégés. On risquerait de passer à côté des causes profondes qui conduisent des personnes à se mettre en danger.
Dans le circuit des soirées gays, les drogues récréatives
sont couramment utilisées. Elles servent à optimiser la fête »,
raconte Patrick Bourgeois, responsable du pôle de prévention
VIH en milieu gay de l’association Arcat. Les produits sont choisis
en fonction des effets recherchés : décontraction physique,
euphorie, hypersensualité, désinhibition… Les polyconsommations
(combinaison de plusieurs produits) ne sont pas rares. En outre, des drogues
généralement utilisées pour leurs effets aphrodisiaques,
comme le GHB (1) ou la Kétamine, ont désormais trouvé leur
clientèle en France.
Des drogues « festives »
« Dans les clubs gays, on constate qu’un nombre croissant
de personnes consomme du GHB ou du GBL une substance qui se transforme en
GHB quand elle est ingérée », poursuit Patrick Bourgeois,
qui s’inquiète de l’usage de ces produits en amont des
relations sexuelles, dans un contexte de relâchement de la vigilance
(relapse). Une plaquette, format poche, réalisée par Arcat
sur les dangers du GHB va prochainement être distribuée dans
les lieux festifs homosexuels. Un « Etat des lieux de la consommation
de produits addictifs en milieu festif gay et lesbien » (2), réalisé en
2003-2004 par le Kiosque info sida toxicomanie et l’Anpaa 75 (Association
nationale de prévention en alcoologie et addictologie) rend effectivement
compte d’une importante utilisation de produits psychoactifs avant
les rapports sexuels : « La sexualité des personnes qui ont
répondu au questionnaire induit pour beaucoup la prise de produits
désinhibants. » L’alcool décroche la première
place (36 % des répondants en consomment avant la relation sexuelle),
suivi du poppers et du cannabis (18 % et 16 %), puis de la cocaïne,
de l’ecstasy et des médicaments (9 %, 8 % et 6 %), avec aux
derniers rangs le GHB, la kétamine et l’héroïne
(2 %, 2 % et 1 %).
Les effets de ces produits sur la sexualité varient, en fonction
de leur nature, de leur dosage et des associations qui sont réalisées.
Néanmoins, en altérant l’état des personnes,
ils favorisent de manière générale une perte plus ou
moins importante de la vigilance. Pour cela, nul besoin de GHB. Philippe
Dhotte, médecin au centre de dépistage anonyme et gratuit
(CDAG) du Figuier, reçoit régulièrement des personnes
qui ont l’habitude de se protéger, mais qui, un soir, sous
l’effet de l’alcool, n’ont pas utilisé de préservatif
ou ne sont pas certaines de l’avoir mis. De même, le délégué national
du Syndicat national des entreprises gaies (Sneg), Antonio Alexandre, s’inquiète
des témoignages qu’il a reçus dernièrement :
il s’agissait de consommateurs de GHB, qui disaient ne pas se souvenir
de ce qu’ils avaient fait durant leur soirée en boîte
de nuit. « Quand celle-ci comporte une backroom, c’est très
inquiétant. »
Prévention urgente
C’est une série de comas dus à la consommation de
GHB dans des établissements gays en juin 2004 qui a contribué à lancer
récemment la sonnette d’alarme. En plus d’exposer ceux
qui en prennent à un oubli du préservatif, le GHB, mal dosé (la
limite entre bon et mauvais dosage est très étroite) ou mélangé avec
de l’alcool ou d’autres drogues peut provoquer des accidents
dramatiques : épilepsies, coma voire mort par dépression respiratoire.
Alerté de ces accidents par les exploitants des lieux, le Sneg a
décidé d’avertir la clientèle des risques liés à cette
drogue en matière de VIH et de santé tout court. Grâce à un
financement de la Dases (direction de l’Action sociale, de l’Enfance
et de la Santé), des affiches informant sur les dangers liés
au GHB ont pu être déposées dans tous les lieux festifs
homosexuels de la capitale. Par ailleurs, un collectif d’associations
s’est mis en place, avec le soutien de Marguerite Arène, chef
de service de la Mission toxicomanie de la ville de Paris, pour travailler
sur les problèmes de toxicomanie (pas seulement GHB) dans les lieux
de fête homo et hétérosexuels. Trois établissements
gays et sept hétérosexuels ont été sélectionnés
pour le projet pilote. Celui-ci consiste à permettre au collectif
d’associations de mener des actions de prévention dans les établissements,
avec l’accord de l’exploitant, et avec l’aide d’outils
en cours de définition. Une formation des personnels aux premiers
secours est également prévue. Le tout doit démarrer
en juin 2005, en partenariat avec la préfecture de police (afin que
les établissements n’hésitent pas à signaler
des trafics ou des accidents liés aux drogues, par peur de représailles
policières). « Nous espérons beaucoup de la synergie
qui se met en marche. Il s’agit d’une question de santé publique »,
explique Antonio Alexandre.
Les drogues, seules responsables ?
L’inquiétude des associations tient donc autant aux risques
liés aux substances psychoactives en elles-mêmes qu’à celui
de s’exposer au VIH/sida. Dans l’étude précitée,
la préoccupation de départ du Kiosque et de l’Anpaa
75 avait été d’évaluer la part de responsabilité de
ces produits dans les comportements sexuels à risques, en période
de recrudescence de ces derniers. Enregistrant un taux maximal de prise
de risques (20 % pour la pénétration anale sous effet de l’alcool)
qui « reste bien moindre que celui du Baromètre gay (soit 33
%) sur une même pratique mais sans spécifier s’il y a
eu une prise de produit préalable », l’enquête
conclut qu’il faut invalider l’hypothèse selon laquelle « la
prise de produits favorise une prise de risques » et que « les
facteurs de risques sont autres ». Une analyse dont on peut se demander
si elle n’est pas un peu hâtive : si cette différence
avec le Baromètre gay signale l’existence de facteurs de risques
autres que la prise de produits, pourquoi ôter à ces derniers
toute responsabilité ?
De son expérience quotidienne, le docteur Philippe Dhotte estime
qu’il n’est effectivement pas possible d’attribuer seulement
aux drogues la recrudescence des comportements sexuels à risques,
même si ses patients sont de plus en plus nombreux à lui décrire
leur consommation de substances. « On ne peut pas forcément
en conclure à une consommation supérieure chez les gays, mais
sans doute plutôt à une inquiétante banalisation de
l’usage des drogues, qui permet néanmoins aux personnes d’en
parler plus facilement », explique-t-il. Il ne rejette toutefois pas
la part de responsabilité des produits psychoactifs dans certains
cas. Le médecin distingue ainsi entre deux types de personnes : celles
auxquelles il arrive accidentellement de prendre un risque sexuel, après
avoir consommé de l’alcool ou une drogue, et celles qui se
trouvent dans un contexte de consommation fréquente de produits,
voire de risques sexuels répétés, c’est-à-dire
de prise de risque globale. « Dans le premier cas, on peut probablement
affirmer des substances psychoactives qu’elles favorisent les prises
de risques », avance-t-il. D’où la nécessité de
diffuser à ces personnes une information complète sur les
effets des drogues, et les risques que celles-ci leur font encourir.
Dans le second cas, en revanche, le médecin caractérise
les substances psychoactives de « facteurs aggravants » : « La
consommation de substances psychoactives accroît le “risque
de prendre des risques”, chez une personne qui est déjà dans
l’optique, plus ou moins consciente, de pas protéger sa vie.
Il est difficile d’évaluer dans quelle proportion ce risque
est amplifié. » Le risque lié à la prise de substances
est en effet déjà multiple : risque physique lié aux
produits eux-mêmes, risque légal en cas de consommation de
produits illicites et risques indirects (accidents sur la voie publique,
agressivité contre soi-même et/ ou contre les autres). A tous
ces dangers vient s’ajouter celui de s’exposer ou d’exposer
une autre personne au VIH. En se focalisant sur le lien entre consommation
de produits et rapports non protégés, on tend donc, en quelque
sorte, à expliquer qu’une personne prend des risques parce
qu’elle prend des risques… Ce n’est pas très éclairant.
On n’obtiendra une réponse significative qu’en soulevant
les questions essentielles : comment en vient-on à se mettre à ce
point en danger ? Pourquoi certaines personnes se protègent-elles
et d’autres pas ? Des questions qui concernent naturellement autant
les homosexuels que les hétérosexuels. Les consultations de
counselling du CDAG sont destinées à aider ceux qui en ont
besoin à comprendre leur attitude face aux prises de risques. Lorsque
cette aide ne suffit pas, un suivi psychologique plus approfondi est vivement
recommandé. Car « tant qu’une personne ne saisit pas
ce qui la pousse à s’exposer de façon globale, sans égard
pour elle-même, rien ne peut l’empêcher de continuer de
la même façon. » Il est sans doute nécessaire
de remonter à la source de cette violence que les individus sont
capables de diriger contre eux-mêmes pour avancer dans la compréhension
de la recrudescence actuelle des comportements sexuels à hauts risques.
Laetitia Darmon