La situation sanitaire à Bagdad
Les Irakiens malades de la guerre
Autrefois performant, le système de santé irakien
a été mis à bas – comme
toutes les infrastructures du pays – par deux
décennies de conflits dévastateurs, de
la guerre contre l’Iran aux guerres du Golfe.
L’Irak a beau être presque aussi riche
en pétrole que l’Arabie Saoudite grâce à ses
importantes réserves, son taux de mortalité infantile égale
celui d’Haïti, un des pays les plus pauvres
du monde.
Grièvement blessé par une sous-munition
américaine qu’il a prise pour un jouet,
attendant depuis un an l’opération « urgente » qui
pourrait lui sauver la vue, Saad, dix ans, incarne à lui
seul toutes les souffrances du peuple irakien. Le petit
garçon de Mossoul (ville au nord de l’Irak)
fait partie de ces milliers de civils victimes d’un
conflit auquel ils se trouvent mêlés malgré eux.
Et alors que les autorités de la coalition affichent
les soi-disant progrès d’une reconstruction
financée à grands frais, sa prise en
charge médicale s’avère compliquée.
Manque de moyens consacrés à la remise
en état des infrastructures civiles, incompétence
des autorités, carence de coordination et chaos
sécuritaire sont autant d’obstacles au
redressement de l’Irak. Plus d’un an
après la victoire des forces coalisées,
Saad – comme la majorité des Irakiens – n’a
toujours pas accès à l’essentiel :
l’eau potable, l’électricité et
les soins.
Le difficile parcours de Saad
Dès l’accident de Saad en mai 2003,
son père fait le tour des hôpitaux et
des Organisations non gouvernementales (ONG) de leur
région, et assiège les autorités
pour trouver les moyens de faire opérer son
fils. L’enfant a eu l’avant-bras droit
arraché, son corps est criblé d’éclats,
ses yeux ont été touchés. Les
premiers soins sont assurés, mais les hôpitaux
irakiens n’ont pas les moyens de poser une prothèse,
encore moins de pratiquer la délicate opération
des yeux qui l’empêcherait de perdre la
vue. L’Office des migrations internationales
(OMI) l’intègre à un programme
de soins à l’étranger destiné aux
enfants irakiens et prépare son dossier pour
le faire opérer au Koweït, mais laisse
tout en plan après l’attaque de son antenne à Mossoul.
Après deux mois de promesses sans suite, le
père de Saad rencontre Philippe, le logisticien
d’une ONG française, dans l’antichambre
d’un officiel irakien.
Philippe explore à son tour toutes les pistes :
il contacte plusieurs ONG médicales, avant de
convaincre la Chaîne de l’espoir, une association
européenne spécialisée dans la
prise charge d’enfants étrangers. Une équipe
médicale doit venir évaluer l’état
de Saad et d’autres enfants irakiens en janvier.
Mais au dernier moment les Français sont contraints
d’annuler leur visite à cause d’une
nouvelle flambée de violence dans le pays. Un
mois après, c’est au hasard d’une
des rares soirées entre humanitaires que Philippe
apprend l’existence d’une ONG italienne,
Emergency, basée à une vingtaine de kilomètres
de Mossoul, qui soigne les victimes de la guerre. Son
chirurgien ne peut pas opérer Saad des yeux,
mais pose une prothèse du bras au petit garçon :
une première victoire. De son côté,
le père de Saad trouve un spécialiste
jordanien prêt à opérer gratuitement
son fils, et arrache la promesse à des militaires
américains, en charge de l’aide aux civils,
de financer leur voyage et l’hébergement à Amman.
Tout n’est pas encore réglé :
le père de Saad a appris à se méfier
des promesses, et il reste encore à trouver
les 6 000 dollars qui rembourseront les frais
d’hospitalisation… Quant à la question
de la rééducation du garçon et
du suivi de son bras amputé, personne ne l’a
soulevée : de tels soins paraissent inaccessibles.
Déchéance du système de santé publique
Il n’est pas rare de croiser dans la foule
et les embouteillages de Bagdad des handicapés
qui se déplacent dans des caissons à roulette,
comme au temps des Mille et une nuits, faute
de fauteuils roulants, parce que les mines et les guerres
ont fait des ravages, que la poliomyélite sévit
encore… L’état actuel des soins
est d’autant plus choquant que l’Irak avait
construit un système de santé publique
performant et gratuit dans les années 1970.
A l’époque, l’Etat baasiste venait
de s’approprier la manne pétrolière
(auparavant contrôlée par les Anglais)
et redistribuait les richesses via de vastes investissements
en infrastructures. Si bien qu’il y a environ
vingt-cinq ans, le niveau de vie en Irak était
devenu l’un des meilleurs au Moyen-Orient, il égalait
alors celui du Portugal.
L’essentiel des universités, écoles,
autoroutes, réseaux d’eau et autres hôpitaux
ou centres de santé datent de cette époque.
L’Irak s’est ainsi équipé de
240 hôpitaux et 1 200 centres
de santé, a formé de nombreux médecins
d’un bon niveau, organisé un système
de distribution de médicaments centralisé autour
d’une entreprise d’Etat, Kimadia. Mais
ces infrastructures se sont considérablement
dégradées faute d’investissements.
Une déchéance qui s’explique par
une corruption galopante au sein du gouvernement de
Saddam Hussein, par les bombardements coalisés
destructeurs, notamment au cours de la première
guerre du Golfe, et par l’embargo paralysant
l’économie irakienne.
Entre 1980 et 2003, le revenu moyen par habitant
(et par mois) serait passé de 3 600 à 450 dollars,
selon l’Organisation des Nations Unies (Onu).
La santé des Irakiens s’est dégradée
au rythme de leurs finances. Cinq dramatiques années
après la première guerre du Golfe, la
mise en place en 1996 du programme « pétrole
contre nourriture » par l’Onu a permis
d’éviter une grave crise alimentaire et
d’approvisionner le pays en médicaments
de base. Mais pas de réparer les dommages de
la guerre, ni d’enrayer la dégradation
du réseau électrique et des réseaux
d’eau, ni renouveler le matériel médical,
ni poursuivre les campagnes de vaccination et d’éducation à l’hygiène.
Certains médicaments essentiels sont restés
interdits comme les isotopes anticancéreux,
tandis que beaucoup d’autres étaient très
mal distribués à cause des lourdeurs
administratives et de probables détournements.
Parmi ceux-ci, les produits sanguins, l’insuline,
les anesthésiants, certains antibiotiques…
Médecins irakiens et observateurs étrangers
signalent alors la résurgence de maladies éradiquées
(comme le choléra, la typhoïde ou la rougeole),
et se désespèrent de voir des malades
chroniques mourir à petit feu faute d’insuline
ou de dialyse, des opérés succomber à leur
passage dans un hôpital insalubre. Surtout, les
pathologies liées à l’eau et la
malnutrition ont commencé à faire des
ravages chez les enfants. Entre 1990 et 2002, la mortalité infantile
des moins de cinq ans doublait, alors que l’espérance
de vie des Irakiens chutait de 66 ans à 61 ans.
Depuis la prise de contrôle du pays par la
coalition américaine, le budget du ministère
de la Santé irakien est passé de 26 millions
de dollars en 2002 à 950 millions en 2004
(financés principalement par le reste du fond « pétrole
contre nourriture »). Les humanitaires ont
quant à eux pris en charge de nombreux programmes
de réhabilitation de centres de santé,
d’approvisionnement des hôpitaux, de sensibilisation
de la population. Mais les ONG ne peuvent assumer à elles
seules la santé de 26 millions d’habitants à la
place de l’autorité de transition qui
semble avoir le plus grand mal à s’organiser
efficacement. D’autant plus que les sommes allouées
restent insuffisantes. Paul Bremer, l’ancien
administrateur civil américain, a lui-même
reconnu que le budget destiné à la reconstruction
du système de soins permettait à peine
d’assurer l’essentiel. Un aveu surprenant
alors que le décalage entre les résultats
annoncés et les réalités du terrain
est souvent flagrant.
Il y a quand même eu quelques belles avancées,
telle l’ouverture d’un laboratoire central
de contrôle du médicament, le rééquipement
de plusieurs hôpitaux et de nombreux centres
de santé, une campagne de vaccination contre
la rougeole, etc. Mais l’approvisionnement en
compresses, produits sanguins et antibiotiques demeure
très aléatoire, de nombreux blocs opératoires
et centres de santé restent paralysés
face aux coupures de courant, et les toutes nouvelles
procédures de contrôle qualité des
produits de santé sont loin d’être
rodées.
Les résultats ne sont pas très perceptibles.
Au printemps dernier, le bureau d’aide humanitaire
de l’Union européenne mentionnait même
une augmentation des cas de malnutrition chronique
chez les jeunes enfants par rapport à l’avant-guerre.
Et maintenant que le conflit conduit chaque jour plus
de civils aux urgences, les tentatives de reconstruction
paraissent dérisoires. Alors que l’Irak
s’enfonce dans le chaos, un retour aux pires
heures de l’embargo devient possible.
Daphné Motte
Pour en savoir plus :
Comité d’aide médicale :
www.cam-fr.org
Première urgence :
www.premiere-urgence.org
Ministère de la Santé irakien :
www.mohiraq.org
Dossier « Irak » de l’OMS :
www.who.int/countries/irq