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Le médecin traitant et les affections de longue durée

Un dispositif problématique

Malgré l’apparente évidence de ses intentions – coordonner les soins, éviter la multiplication d’actes médicaux redondants ou inutiles – le dispositif du « médecin traitant », inscrit au cœur de la réforme de l’assurance-maladie, n’en finit pas de poser des questions aux associations de lutte contre le sida. Sont en jeu le remboursement des soins, la richesse de la relation médecin/ malade et la confidentialité des données médicales.

Les millions de formulaires envoyés par l’assurance-maladie attendent leur retour au bercail. Mission : récupérer le nom du « médecin traitant » des assurés sociaux de 16 ans et plus (1). Pilier de la réforme de l’assurance-maladie, le médecin traitant est présenté comme le garant de soins coordonnés et adaptés à chaque personne, où seront évitées les consultations inutiles ou redondantes. Qu’il soit généraliste ou spécialiste, praticien hospitalier ou libéral, qu’il exerce en ville ou à la campagne, il est « celui qui nous connaît bien et a une vision globale de notre santé », peut-on lire sur le site de l’assurance-maladie. C’est autour de lui que doit se construire un parcours de soins remboursé aux taux maximaux de la Sécurité sociale (70 % et 100 % pour les affections de longue durée, ALD). Qui ne respectera pas ce parcours se verra donc infliger des augmentations d’honoraires ou des taux de remboursement moindres (2), et ce à partir du 1 er juillet 2005. La règle essentielle du parcours consiste à consulter en priorité son médecin traitant en cas de problème de santé. Ce n’est qu’en cas d’absence du médecin, de déplacement du patient ou d’urgence, qu’il est possible de se rendre chez un autre praticien en étant remboursé normalement. Le médecin traitant renvoie ensuite, si besoin, son patient vers un ou des spécialistes appelés « médecins correspondants » (3) (seuls les gynécologues, ophtalmologues, pédiatres et dentistes peuvent être vus directement), lesquels le tiennent au courant des soins prescrits. Lorsqu’un spécialiste a été consulté sur le conseil du médecin traitant, le patient peut y retourner sans transiter par ce dernier, pour le suivi d’un même problème de santé (4).

Le cas délicat des ALD

Pour les ALD, dont le VIH/sida fait partie, il est prévu que le médecin traitant convienne, en relation avec les spécialistes concernés par la maladie et le médecin-conseil de l’assurance-maladie, d’un protocole de soins fixant la nature et le nombre des consultations, examens et traitements pris en charge à 100 % au titre de l’ALD. Ce protocole est « révisable périodiquement en fonction de l’état du patient et des progrès thérapeutiques ». Une fois signé par le patient, ce dernier peut aller voir les spécialistes qui y sont mentionnés sans passer par son médecin traitant. Et, si le médecin traitant est un généraliste, que se passe-t-il lorsqu’un médecin correspondant souhaite envoyer son patient chez un autre spécialiste ? Faut-il repasser par la case du médecin traitant ? « Non, il suffira d’en avertir le médecin traitant » (5), répond le D r Catherine Bismuth, responsable de la direction de la régulation médicalisée amont de la Caisse nationale d’assurance-maladie des travailleurs salariés (CNAMTS). « Le but de la réforme n’est pas d’empêcher l’accès au médecin mais de coordonner les soins. »

Un dispositif apparemment limpide… et pourtant. S’il est peut-être adapté à ceux qui ne souffrent que d’affections ponctuelles – et qui sont susceptibles de s’en remettre entièrement à leur médecin de famille – il en va différemment des personnes vivant avec le VIH/sida, et ce, dès la découverte de la séropositivité. « Il est totalement déraisonnable d’obliger une personne, qui vient d’apprendre sa séropositivité autrement que lors d’un dépistage prescrit par son médecin traitant, à passer chez ce dernier avant de se rendre chez un infectiologue », explique Fabrice Pilorgé, coordinateur de la commission « Traitements et recherche » d’Act up-Paris. « Cela pose des problèmes de confidentialité, notamment quand le médecin traitant est le médecin de famille. D’autre part, 50 % des personnes étant dépistées au stade sida, on ne peut pas prendre le risque de les laisser échapper à une prise en charge médicale en multipliant les démarches à effectuer. » Alertée sur cette question par les associations de lutte contre le sida, la direction de la Sécurité sociale serait en train d’y réfléchir et de considérer l’étendue du problème. « Nous voulons qu’une exception soit faite à l’obligation de s’en référer d’abord au médecin traitant dans le cas d’un dépistage sida. Mais il faut que cette exception soit inscrite dans un décret d’application et pas simplement dans une circulaire. Il est nécessaire qu’elle ait force de loi et qu’elle soit clairement opposable à des tiers », ajoute Fabrice Pilorgé, retraduisant la position unanime du mouvement associatif.

Au-delà du moment du dépistage, c’est la question même du choix d’un médecin traitant qui ne va pas de soi. « Comment se décider entre un généraliste, censé coordonner les soins d’une maladie à laquelle il ne connaîtra souvent rien, et un spécialiste VIH, qui n’aura pas le temps de recevoir son patient avant six mois lorsqu’il aura un rhume ? », s’interroge Hugues Fischer, membre de la même commission « Traitements et recherche ». Si l’assurance-maladie, qui soulève elle aussi cette objection, recommande en pointillé le choix d’un médecin généraliste, il n’en reste pas moins que l’idée d’un médecin connaissant bien son patient est déjà mise en cause. Drôle de dilemme entre l’incompétence et l’indisponibilité ! Dans le cas des personnes vivant avec le VIH/sida, il y a lieu de se demander en quoi le dispositif du médecin pourra améliorer la qualité des soins.

Qui décide des protocoles de soins ?

Pour Antonin Sopena, vice-président d’Act up-Paris, ce dispositif a pour seul effet d’infantiliser le patient, en réduisant sa capacité à prendre en charge une maladie dont il est pourtant destiné à devenir expert, compte tenu de sa complexité. « Dans le nouveau système, il est impossible de demander à prendre un avis auprès d’un second médecin, lorsqu’on doute d’une stratégie thérapeutique. Si on le fait, c’est à nos frais. » Il déplore par ailleurs l’exclusion du patient de l’élaboration du protocole de soins. « Avant, on pouvait négocier avec le médecin le remboursement de certaines dépenses, en prouvant qu’elles étaient liées à l’infection par le VIH. A présent, le patient a seulement le droit de se taire, et de signer le protocole qu’on lui met sous les yeux. »

Mais, dans une réforme qui ne cache pas son désir de faire de très importantes économies sur les ALD, le médecin traitant a-t-il davantage de liberté ? Qui décidera véritablement des stratégies thérapeutiques auxquelles le patient séropositif aura droit dans des conditions favorables – c’est-à-dire, avec un remboursement à 100 % ? La question du médecin traitant renvoie en effet à celle des protocoles de soins qui doivent être définis, pour chaque ALD, par la Haute autorité en santé (6). Un point d’interrogation pèse d’autant plus lourdement sur les modalités de leur mise en place que les associations de patients ont été exclues d’une réflexion à ce sujet. « C’est un travail immense et nous ne savons pas de quelle manière cela va être réalisé. Il faut espérer que le protocole soit suffisamment ouvert pour permettre la prise en charge de toutes les pathologies liées au VIH », explique Thierry Prestel, responsable « Action thérapeutique et santé », à Aides. Sans cela, patients et médecins traitants risquent d’être entravés par des structures trop rigides : le médecin dans l’exercice de son métier – puisqu’il ne pourra mettre en œuvre pour tous ses patients une stratégie thérapeutique dont certains aspects ne seront pas remboursés à 100 % – et le patient qui n’aura le choix qu’entre payer plus ou voir sa santé se dégrader.

Autant de questions irrésolues à l’heure actuelle, alors que la loi a déjà été votée depuis longtemps et que l’horizon du mois de juillet approche.

 

Laetitia Darmon

 

Le site de la réforme de l’assurance-maladie : www.assurancemaladie.sante.gouv.fr

 

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