Les molécules de la classe des anti-CCR5
Des antirétroviraux qui bloquent le passage
Les CCR5 sont des récepteurs présents
sur chaque cellule que le VIH peut utiliser comme porte
d’entrée. Les anti-CCR5 visent ainsi à empêcher
le virus de passer. Si ces nouveaux antirétroviraux
constituent un espoir, ils suscitent encore des questions
et incitent à la prudence, alors que trois grandes
firmes pharmaceutiques démarrent d’ores
et déjà des essais cliniques de phase
II et s’engagent ainsi dans une course aux molécules.
De nouvelles molécules sont toujours nécessaires
afin de lutter contre les virus devenus résistants,
d’apporter des solutions aux problèmes
qui font la pénibilité des traitements
classiques – effets indésirables, toxicité,
nombre de pilules et de prises quotidiennes –,
mais aussi faire preuve de plus d’efficacité,
de moins d’induction de résistances et,
pourquoi pas, simplifier les traitements. Les molécules
appartenant à la classe des anti-CCR5 pourraient
répondre à ces attentes.
Pour mémoire, la cible visée par ces
nouveaux produits n’est pas virale. Il s’agit
de molécules qui, s’attachant au récepteur
CCR5 présent à la surface des cellules,
empêchent les virus de l’utiliser pour
y entrer. L’idée même de cette technique
est le résultat des années de recherche
sur la pathogenèse du VIH. Il a fallu comprendre
que le virus utilisait un co-récepteur en plus
de la molécule CD4 pour pénétrer
dans les cellules cibles puis identifier ces co-récepteurs.
Mais il a aussi fallu prouver leur utilité dans
le processus d’entrée du virus. C’est
en étudiant le cas de personnes exposées
et résistantes à l’infection que
l’on a compris cette résistance. Ces individus étaient
porteurs d’une variation génétique,
appelée « delta 32 », les privant
partiellement ou totalement de récepteurs CCR5.
Ainsi apparut l’idée des anti-CCR5 : en
bloquant ces récepteurs, on devait être
capable de reproduire la résistance des personnes
non contaminées. C’est ainsi que plusieurs
laboratoires ont recherché de telles molécules
et qu’à ce jour, trois candidats sont
en cours de test.
Les « virus R5 »
Présentée ainsi, la piste semble prometteuse
mais il convient néanmoins d’étudier
aussi les difficultés de cette approche. Le
principal écueil est l’existence de deux
types de virus, les uns utilisant effectivement le
CCR5 que l’on appelle maintenant « virus
R5 », les autres, le récepteur CXCR4,
appelés « virus X4 ». Mais il existe
aussi les virus « dual-tropic » utilisant
indifféremment l’un ou l’autre des
co-récepteurs ainsi que des individus porteurs
de virus des deux types. Mais surtout, la difficulté vient
de ce que le virus est capable de muter d’un
type à l’autre.
Dans l’histoire naturelle de la maladie, cela
se produit généralement à un stade
avancé, lorsque l’immunité est
déjà sévèrement réduite.
Les condi-tions dans lesquelles ce changement de tropisme
s’opère ne sont pas encore clairement établies.
L’hypothèse la plus intéressante
propose que la pression sélective capable de
provoquer cette évolution serait la diminution
parmi les cellules cibles de celles porteuses de récepteurs
CCR5. Le virus serait alors contraint de s’adapter
pour pouvoir infecter d’autres types cellulaires.
C’est pourquoi les recherches cliniques sur ces
produits ne peuvent ressembler à celles menées
sur des produits dont les mécanismes sont déjà connus.
Ces essais devront donc apporter des réponses
de deux ordres : d’une part les caractéristiques
classiques de ces antirétroviraux et d’autre
part tout ce qui tourne autour de leur mode d’action
particulier qui ne vise que les virus R5. Les données
préliminaires déjà connues, efficacité et
tolérance à court terme, ont permis de
constater qu’on avait à faire à des
candidats comparables aux antiviraux connus. Les essais
qui démarrent devront déterminer les
doses optimales mais aussi clarifier certaines incertitudes.
Incertitudes et effets secondaires
Jusqu’à présent les essais d’une
nouvelle molécule s’accompagnaient toujours
d’études permettant de connaître
les mutations que le virus était susceptible
d’acquérir pour y échapper. Pour
une fois qu’un antiviral s’attaque à une
cible qui n’est pas le virus lui-même,
on devait s’attendre à éviter cette
question. Mais une parade possible du virus est déjà connue,
il peut muter vers le type X4. Ne maîtrisant
pas bien les conditions du basculement naturel, il
n’est pas possible de prévoir si l’usage
d’un anti-CCR5 est suffisant pour stimuler la
mutation virale vers le type X4.
A partir de l’hypothèse selon laquelle
ce type apparaîtrait lorsque la présence
de cellules exprimant CCR5 se fait rare, on peut raisonnablement
penser que l’usage d’un anti-CCR5 crée
artificiellement cette situation. Bien entendu, de
même que la pression crée par un traitement
classique peut faire apparaître des résistances
tant que la virémie est élevée,
il s’agit de savoir si la réduction de
charge virale est suffisante pour échapper à ce
risque de basculement. Ce sera donc une des réponses
les plus attendues pour savoir si cette classe de molécules
est réellement utilisable.
Il reste aussi à découvrir les effets
secondaires de ces molécules. Dans les situations
précédentes comme les antiprotéases,
des effets indésirables inattendus se sont manifestés
plutôt au long cours. Jusqu’à présent,
les anti-CCR5 n’ont pas présenté de
gros pro-blèmes de toxicité.
Mais il s’agit de courtes études exposant
des patients au plus pendant dix jours. Subsistent
donc les questions qui se posent à plus long
terme. Il en est ainsi du risque lié au principe
même de ces molécules : le fonctionnement
d’un système immunitaire brutalement privé de
récepteurs CCR5 n’est pas connu. En effet,
il ne suffit pas de savoir que des personnes possédant
la mutation delta 32, qui n’ont pas de récepteurs
CCR5, se portent bien pour en déduire qu’on
peut s’en passer. Le système immunitaire
qui se forme pour beaucoup dans les jeunes années
de la vie, est habitué à fonctionner
avec ce récepteur. Dès lors, peut-il
s’en passer aussi facilement que s’il n’en
avait jamais eu ? La complexité de l’immunité ne
permet à personne de répondre a priori.
Seuls les résultats de l’essai de ces
molécules à suffisamment long terme permettront
de le savoir.
Encore des obstacles
Enfin, il est nécessaire de connaître
le type de virus dont le malade est porteur avant d’envisager
de lui donner un traitement comprenant un anti-CCR5.
En effet, les thérapies combinées proposées
dans les essais et contenant une telle molécule
ne seront optimales que sur des virus R5. Dans la phase
actuelle de développement de ces médicaments,
il n’existe qu’un laboratoire capable d’effectuer
le test de tropisme qui, du fait de sa rareté,
est cher. De plus, le temps nécessaire à l’obtention
du résultat est long : environ deux semaines.
Par ailleurs, dans leur état actuel, ces tests
ont une imprécision comparable à ce qu’était
la mesure de charge virale à l’époque
où le seuil de détection se situait vers
30 000 copies. Cela revient à une incertitude
d’au moins 10 %. Dans ces conditions, des personnes
pourraient être soumises à un traitement
suboptimal seulement à cause d’une erreur
de test. Comment ce risque a-t-il été évalué ?
L’immense majorité des personnes contaminées
sont porteuses de virus R5. Mais, s’il s’agit
de personnes dont le compte de lymphocytes CD4 est
bas, les virus X4 sont plus fréquents. Outre
leur avancée dans la maladie, ces personnes
subiront le risque, le temps nécessaire aux
examens, d’être soumis à un traitement
suboptimal avec les risques d’apparition de résistances
que l’on connaît. A plus long terme, la
prise de ce traitement devra s’accompagner d’un
test biologique spécifique régulièrement
renouvelé, ce qui pourrait limiter son usage
dans les pays à faibles moyens où déjà l’accès
aux tests de suivi courant est un problème.
Tous les malades attendent avec impatience de nouveaux
traitements qui soient capables d’améliorer
leur qualité de vie. Une nouvelle cible thérapeutique
est forcément génératrice d’enthousiasme
parce qu’on en espère des améliorations
par rapport à ce que l’on connaît.
Les nouveaux produits de la classe des anti-CCR5 sont
de ceux-là. Mais il faut savoir prendre de la
distance et du temps pour répondre aux multiples
questions que soulèvent ces nouveaux médicaments.
Malheureusement le contexte n’y est pas favorable
: trois firmes pharmaceutiques de premier plan se sont
lancées dans une course endiablée façon
course d’attelage fiévreux dans les grandes
plaines de l’Ouest. Ils ne fuient devant aucun
danger, c’est juste pour gagner la prime au vainqueur.
Seront-ils capables de s’arrêter à temps
si un obstacle inattendu se dresse ? Peut-être
vaudrait-il mieux pour nous regarder la course de loin.
Hugues Fischer