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Entretien avec le Pr Willy Rozenbaum
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Les personnes infectées doivent
être des partenaires
Professeur de maladies infectieuses et tropicales
à la faculté de médecine de Saint-Antoine
depuis 1989, praticien hospitalier dans le service des
maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital
Tenon, Willy Rozenbaum est aussi un des codécouvreurs
du VIH. Pour cet homme de terrain, le sida reste un
des enjeux majeurs de l’avenir de nos sociétés.
Depuis novembre 2003, vous êtes président
du Conseil national du sida. Vous êtes un médecin
concerné, mobilisé, qui va de l’avant
et ne « mâche » pas ses mots. Ces
qualités pourront-elles s’exercer dans
votre nouveau rôle ?
Pr Willy Rozenbaum : Je suis engagé
dans la lutte contre le sida dans toutes ses composantes
depuis plus de vingt ans. Il faut faire face avec la
plus grande énergie et tout compromis a des conséquences
majeures dans ce combat. Bien entendu, dans la forme,
être président d’une commission nationale
oblige sans doute à une certaine réserve.
Mais je dirai ce que je pense, ce que je crois vrai,
sans provocation, mais avec fermeté. La réalité
du problème est en soi suffisamment violente
pour qu’il n’y ait pas besoin d’en
rajouter…
Vous prenez ce poste à une période
difficile. L’épidémie s’est
modifiée : paupérisation de la maladie,
fragilisation des dispositifs d’accès gratuits
aux soins et du dispositif social. Et enfin, une perte
importante d’attention, aussi bien de la société
que de ses représentants. Partagez-vous cette
analyse de la situation ?
Absolument, et c’est parce que j’ai fait
cette analyse que j’ai demandé aux membres
des pouvoirs publics qui m’ont proposé
la présidence du CNS, si ce qu’ils attendaient
correspondait bien à cet état de fait.
Le CNS a une fonction très spécifique
d’évaluation et de proposition face aux
problèmes que pose le sida à la société.
Je voulais être certain qu’ils étaient
réellement intéressés par cet abord
spécifique qui ouvre de plus sur les problèmes
généraux de santé dans notre pays
et ailleurs. Les réponses que j’ai obtenues
m’ont conforté dans le sentiment que l’attention
qu’ils portent est objective et ouverte. J’ai
eu le sentiment que l’approche des autorités
était pertinente. Reste bien sûr à
confronter cette approche à la réalité
concrète. Et je compte bien rester vigilant.
Grand chantier dans l’actualité
: la réforme de l’assurance maladie. Certains
considèrent qu’elle comporte de sévères
manques concernant la transversalité médecine
de ville et prise en charge hospitalière ; une
plus grande qualité dans les soins, la formation
continue obligatoire pour les médecins ; et enfin,
l’éducation sanitaire et la prévention.
Dans la loi de santé publique, si on la prend
au pied de la lettre, vos restrictions ne sont pas exactes.
Éducation et prévention, prise en charge
partagée, sont à l’ordre du jour
et des outils sont prévus. Est-ce que les moyens
financiers ou organisationnels et la volonté
concorderont avec ces objectifs ? Telle reste la question
et il est encore trop tôt pour répondre
par l’affirmative avec certitude. Mais gardons-nous
des procès d’intention. Il semble que la
volonté politique souhaite aller dans le sens
nécessaire. Néanmoins, je suis et serai
très vigilant sur la mise en pratique de ce qui
est dans l’esprit de la nouvelle loi de santé
publique.
Cette année a été marquée
par l’adoption d’un amendement par le Parlement
rendant obligatoire le dépistage du VIH chez
les violeurs présumés, et par des affaires
où des séropositifs ont été
désignés comme des contaminateurs volontaires.
Un homme vient d’ailleurs d’être condamné
à Strasbourg. Quelle est votre position sur cet
état de fait ?
Il faut éviter toute position émotionnelle
et démagogique sur ce sujet. Depuis le début
de cette épidémie, les tentatives qui
poussent à faire des victimes des coupables potentiels
sont permanentes. Depuis le début, on souhaite
mettre la responsabilité de la prévention
sur le dos de ceux qui sont d’ores et déjà
des victimes de cette contamination. La position du
CNS a toujours été de résister
à ces tentatives démagogiques. Les conséquences
de cette dérive sont, même indépendamment
de l’aspect éthique, totalement néfastes.
Le débat est bien au-delà du respect des
libertés individuelles, c’est l’esprit
de dépistage systématique qu’il
faut remettre fermement en cause. Prenons un exemple
sur lequel le CNS va être saisi rapidement, celui
du dépistage des personnels de santé.
Sous le prétexte de la recherche d’un risque
zéro, certains demandent un dépistage
régulier des personnels de santé, avec
l’idée d’empêcher d’exercer
aux éventuels contaminés. Concrètement,
la mise en pratique de ce type de mesures est ingérable.
Va-t-on faire des tests à tout bout de champ
? Exclure le personnel de santé ainsi dépisté
? Poussant ainsi ce personnel à exiger en retour
un dépistage systématique des patients.
La seule réponse acceptable et efficace est la
stratégie de précaution universelle et
la responsabilisation de chacun. Il ne faut en aucun
cas partir à la recherche d’une stratégie
extrêmement complexe avec des risques d’exclusion
majeurs et inacceptables. Il faut veiller jalousement
à sauvegarder une conception exigeante de respect
des droits inaliénables de tous à être
soignés. Et bien entendu, respecter le droit
des malades aussi sur le plan éthique et social.
La vision indispensable de santé globale et de
précaution universelle est certes sans cesse
remise en cause. Et nous devons exercer une vigilance
très pointilleuse à cet égard.
L’une des missions du CNS est que les acquis de
la réflexion sur le sida qu’il y a eu ces
vingt dernières années doivent être
maintenus, en particulier la vision de santé
publique globale, soumise à des remises en cause
permanentes.
Sur quels autres aspects le CNS sera singulièrement
vigilant ?
Au-delà de la responsabilisation des victimes,
il existe bien d’autres domaines de fragilité.
Nous serons particulièrement attentifs, qu’il
s’agisse de prise en compte des dimensions sociale
et psychologique des individus, du lien social à
maintenir, ou de la lutte contre l’exclusion.
Une attention spéciale doit être accordée
à l’égard de nos populations migrantes.
Le maintien des droits est la condition indispensable
à des soins de qualité. Les personnes
infectées doivent être des partenaires.
Nous n’avancerons qu’à cette condition.
La politique de solidarité et de coopération
par rapport aux pays en développement existe-t-elle
vraiment ou n’est-elle qu’une politique
financière ?
Il est clair que nos actions vis-à-vis des pays
en développement, représentent l’enjeu
le plus important. Nous serons dans ce domaine jugés
par l’histoire. Le CNS s’est donné
comme tache prioritaire d’aborder ce sujet. Nous
avons créé, outre les saisines régulières,
deux commissions spécifiques. La première
concernant la prévention. À mon arrivée,
je me suis aperçu que le CNS avait dans ses attributions
de porter un avis sur les politiques de prévention
en France. Ce qu’il ne faisait plus depuis un
certain temps. Nous avons donc commencé un travail
d’analyse.
La deuxième commission se consacre aux pays en
développement et à la solidarité
internationale. Il ne s’agira pas de refaire la
politique de coopération. Mais de prendre des
grands axes de stratégie de coopération
Nord Sud et d’y apporter une contribution en partie
technique mais aussi politique au sens général
du terme. Nous espérons pour la conférence
de Bangkok sortir un premier avis.
La France est l’un des pays les plus en avance
sur la défense de l’accès au traitement.
Le CNS s’était prononcé dès
1998 sur la priorité à lui donner. Il
existe encore de nombreux freins et on essaie d’identifier
un certain nombre de sujets sur lesquels il faut continuer
à se battre. On a choisi par souci d’efficacité,
des thèmes emblématiques. L’un des
premiers avis que nous allons émettre concernera
notre vision des programmes de prévention de
la transmission mère-enfant pour lesquels nous
estimons que la réalisation est très loin
d’être optimale. Il faut inclure ces actions
dans l’offre de soin global.
En ce qui concerne la politique de lutte contre
le VIH dans les DOM, avez-vous le sentiment que des
progrès ont été réalisés
?
Avant mon arrivée, le CNS a envoyé une
mission. Le rapport a été lu par les responsables
locaux et nationaux. J’ai voulu faire un bilan
des évolutions entreprises. Des remarques ont
été prises en compte et une campagne de
prévention démarre cet été.
Pour la prise en charge médicale, il faudrait
une deuxième évaluation sur place pour
vérifier ce qui a changé. Nous voulons
assurer un suivi des recommandations pour voir si elles
aboutissent.
En guise de conclusion quel message aimeriez-vous
valoriser ?
Ce qui a été construit pour le VIH est
en train de se perdre. Les réseaux n’existent
plus, la transversalité dans les hôpitaux
tend à disparaître, la lutte contre l’exclusion
marque le pas. Les connaissances diminuent et donc on
lève la garde de la prévention. Les conséquences
seront très dures. Les professionnels restent
engagés mais on a du mal à mobiliser le
reste de la population, surtout les jeunes. Il ne faut
se faire aucune illusion. Même la découverte
d’un vaccin ne changerait pas la donne des vigilances
à appliquer – voyez ce qui se passe avec
l’hépatite B pour laquelle nous avons un
vaccin depuis fort longtemps. L’information doit
être répétée, les messages
de prévention martelés.
Nous sommes avec le sida dans une situation inédite
: cette épidémie qui atteint et détruit
les forces vives les plus productives des pays en développement
va de ce fait avoir un impact très grave. Des
conflits entre pays vont intervenir dont nous subirons
des dommages inévitables. Cette prise de conscience,
c’est aux politiques de la faire émerger
dans nos pays. Le congrès de Bangkok va porter
cette sensibilisation. Mais il nous faudra sans cesse
attiser la flamme de cette conscience.
Propos recueillis par Caroline Debèze-Prévotat
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