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Lituanie, Lettonie et Estonie : état des lieux

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Les pays baltes face au sida

Considérés comme des Etats favorisés à l’époque soviétique, les trois pays baltes – entrés dans l’Union européenne en mai dernier – ne le sont pas face au VIH/sida. Si la Lituanie semble relativement épargnée, la Lettonie et surtout l’Estonie sont aujourd’hui confrontées à une épidémie majeure.

Sans une réponse immédiate et un élargissement important des actions de l’Etat, l’épidémie de VIH/sida mettra en péril les avancées du développement humain en Europe de l’Est et dans la Communauté des Etats indépendants », assène le dernier rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Les chiffres avancés sont alarmants dans trois pays : la Fédération de Russie, l’Ukraine et l’Estonie où 1 % de la population est atteinte. L’apparition du petit pays balte dans la liste noire étonne. La Lettonie, la Lituanie et l’Estonie étaient considérés comme des privilégiés à l’époque soviétique. Relativement avantagés par rapport au reste de l’Union, leurs économies avaient toujours eu un tour d’avance. Cette réputation s’est confirmée avec leur acceptation dans l’Union européenne. Il aurait donc été logique qu’ils soient également en avance sur leurs anciens voisins soviétiques dans la lutte contre le VIH/sida. Il n’en est rien.

Lituanie, épargnée ou aveugle ?

La Lituanie présente officiellement un des taux les plus faibles de cas de séropositivité en Europe de l’Est. En avril 2004, le pays comptait 886 personnes séropositives pour une population de 3,5 millions d’habitants (1). L’Etat se vante d’avoir réagi rapidement face à la menace de l’épidémie. En effet, dès 1990, la Lituanie lançait son premier programme de prévention et de contrôle du VIH/sida. Certains observateurs estiment que cette prise de conscience précoce a permis d’échapper au scénario catastrophe de ses voisins baltes. Toutefois, de nombreuses questions demeurent et les associations craignent une épidémie souterraine. Les données officielles ont notamment été considérablement ébranlées par la découverte, au cours de l’été 2002, de 299 personnes séropositives dans la plus importante prison du pays, soit 15 % des prisonniers. Le choc fut important : dans l’établissement pénitentiaire certains surveillants pris de panique ont démissionné ; dans le pays, la véracité des chiffres officiels a été mise en doute.


Un doute justifié : la réalité sur le terrain est loin des déclarations optimistes de l’Etat. Il n’existe pas en Lituanie de dépistage anonyme et gratuit à une exception : les personnes qui font partie des « groupes à risque » sont testées gratuitement. Installée dans la capitale, Vilnius, l’Agence gouvernementale de lutte contre le VIH/sida est le seul centre de dépistage et de soins. Cette institution est également chargée de la surveillance épidémiologique du pays. La gestion extrêmement centralisée, menée par cette agence, ne permet pas d’analyses indépendantes de la situation. De plus, la direction du centre est contestée : le directeur a été, à plusieurs reprises, épinglé par la presse en raison de son utilisation douteuse des finances publiques. Par ailleurs, l’accès aux soins est extrêmement réduit. Vingt-sept personnes sont actuellement soignées alors que 180 ont besoin d’un traitement (2). Parmi les 27 élus, aucun n’est consommateur de drogue. Pourtant, l’injection de drogue par voie intraveineuse est le premier mode de transmission du VIH/sida : 80 % des personnes séropositives ont contracté le virus par ce biais. Les traitements sont refusés aux toxicomanes sous prétexte qu’ils ne sont pas en mesure de prendre des médicaments régulièrement. La loi lituanienne stipule que seuls les malades en phase de sida, les femmes enceintes et, en mesure de prévention, les personnes qui prouvent avoir eu un rapport à risque, peuvent bénéficier d’un traitement. Aucun lit d’hôpital n’est destiné aux personnes malades du sida. Enfin, la peur et l’ignorance conduisent de nombreux spécialistes médicaux à refuser de soigner les personnes séropositives. La discrimination est telle que beaucoup de Lituaniens refusent de connaître leur statut sérologique. Dans ce contexte, tout laisse à penser que les chiffres officiels sont peut-être loin de la réalité. Toutefois, il est possible que la Lituanie soit encore relativement épargnée en raison de sa situation géographique. Elle ne partage qu’une petite frontière avec la Russie, où l’épidémie explose. Cette frontière sépare la Lituanie de l’enclave de Kaliningrad, détachée du reste de la métropole russe. Or, si cette région a fait un temps figure d’épouvantail avec des taux de VIH/sida les plus élevés de toute la Russie, l’épidémie s’est stabilisée grâce à une forte mobilisation associative et cela profite à la Lituanie voisine.

Lettonie : la consommation de drogue explose

Le premier cas de séropositivité en Lettonie a été découvert en 1987, le virus a tout d’abord atteint la communauté homosexuelle avant de passer chez les usagers de drogue par voie intraveineuse (UDIV). Le taux de personnes infectées, resté relativement bas jusqu’alors, a rapidement augmenté passant de 88 cas en 1997 à 2 710 cas à la fin de l’année 2003 pour une population globale de 2,4 millions d’habitants (3). L’épidémie touche en premier lieu les jeunes consommateurs de drogue de la capitale, Riga. Ainsi, 2 249 personnes séropositives ont moins de 34 ans dont 1 302 moins de 24 ans (4).


Depuis l’indépendance en 1991, la jeunesse du pays semble avoir de plus en plus recours aux drogues dures. La police estime aujourd’hui à 25 ou 30 000 le nombre de consommateurs d’héroïne. Face à cette question centrale dans la lutte contre le VIH/sida, un seul espoir : l’implantation de programmes de réduction des risques. Or, il semble qu’ils soient mieux acceptés que chez le voisin russe. Le gouvernement letton a même prévu la mise en place d’un réseau d’échange de seringues, une démarche impensable en Russie. La prudence est cependant de mise. En 2001, le gouvernement estonien avait ouvert neuf sites d’échange de seringues. Ils ont fermé leurs portes en 2002 : l’Etat n’avait prévu qu’un an de financement jugeant que cela suffirait à résoudre le problème. En Lettonie, le financement de la réduction des risques devra être soutenu si les autorités veulent ralentir la progression rapide de l’épidémie chez les toxicomanes, extrêmement nombreux pour un si petit pays. Une situation paradoxale au regard des bons résultats économiques. Ce paradoxe s’explique par la douloureuse situation de la minorité russe. La Lettonie compte près de 30 % de Russes sur son territoire. Perçus comme les anciens « occupants », ils sont rejetés par la population, souffrent d’un taux élevé de chômage et surtout subissent les conséquences d’une politique nationale qui leur dénie le droit à la citoyenneté. Pour accéder au statut de citoyen, il faut résider de façon permanente en Lettonie, avoir une source légale de revenus, abandonner la double citoyenneté et connaître la langue, l’histoire et la Constitution du pays par cœur. Souvent incapables de remplir ces conditions, les Russes sont relégués au rang de « non-citoyens ».


Arnaud Wasson Simon, responsable du projet « Intégration » à l’association Aides, s’est rendu en Lettonie (5). Il raconte la colère d’un Letton, pourtant responsable d’une des plus importantes associations de lutte contre le VIH/sida, lorsqu’il a abordé la question de cette discrimination. « Nous, les Lettons, nous buvons de la bière, les Russes se droguent et c’est leur problème s’ils sont contaminés ! », lui a-t-il lancé. Cet esprit revanchard à l’égard des Russes est un frein important dans la lutte contre l’épidémie. Il est peu étonnant, dans ce contexte, d’apprendre que 60 % des consommateurs d’héroïne en Lettonie sont russes et qu’ils sont les plus touchés par le VIH/sida : 60 % du nombre total des cas en 2001 (6). Cette situation, déjà préoccupante, risque d’empirer rapidement au regard de la forte consommation de drogue et pourrait bientôt ressembler à celle de l’Estonie. D’autant plus que, contrairement à son voisin estonien, la Lettonie n’a pas obtenu l’aide du Fonds global de lutte contre le VIH/sida, la tuberculose et la malaria. Or, selon un dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé, le pays présente la pire situation de santé publique dans la nouvelle Europe élargie et les dépenses publiques de santé sont les plus faibles de tous les nouveaux membres de l’Union.

Estonie : la minorité russe en première ligne
Boris a 26 ans, il est russe et vit à Tallin, la capitale estonienne. Il consomme de l’héroïne et lorsqu’on lui demande ce qu’il fait pour éviter la contamination par le VIH, il répond : « Je ne fais absolument rien. Si je suis contaminé et bien cela signifiera que c’était mon destin. » Sergueï est russe également, il est né en Estonie. A 23 ans, il tente une cure de désintoxication. A la question de la prévention face au VIH/Sida, il répond : « J’ai ma propre seringue. Honnêtement, j’ai peur de la contamination. Je n’ai jamais utilisé de préservatifs et je ne compte pas le faire. Je n’ai jamais eu de rapports sexuels avec des filles droguées, elles peuvent être séropositives. Je sors avec une fille pendant deux jours, si je vois qu’elle ne se pique pas, je couche avec elle » (7). Boris et Sergueï sont tout à fait représentatifs de la minorité russe en Estonie, touchée de plein fouet par le VIH/sida. L’Estonie enregistre le taux de progression le plus rapide de toute l’Europe de l’Est. En février 2004, le pays comptait 3 812 personnes séropositives pour une population totale de 1,3 million d’habitants contre 96 cas en 1999 (8). Toutefois, au sein même du ministère estonien des Affaires sociales, les chiffres officiels sont mis en doute et l’estimation officieuse est de 5 000 à 10 000 personnes contaminées (9). Plus encore qu’en Lettonie, la question du VIH/sida en Estonie est étroitement liée à la situation particulière de la minorité russe. Elle représente 28 % de la population. Tout comme en Lettonie, beaucoup – environ 175 000 personnes – n’ont pas eu accès à la citoyenneté en raison de la dureté de la loi. Elles disposent d’un passeport de « non-citoyens », gris à la différence du passeport vert estonien, sans armoiries, un passeport symbole de la stigmatisation. Marqués de la sorte, les Russes sont extrêmement touchés par le chômage et privés de la plupart de leurs droits. La minorité russe compte 80 % des consommateurs d’héroïne en Estonie, or, ici encore, l’injection de drogue est le principal vecteur du VIH/sida.


La ville frontalière de Narva, habitée à 98 % par des Russes, a été la première touchée par l’épidémie. « Narva est une ville complètement délaissée par la politique nationale estonienne. Toutes les grandes entreprises russes qui y étaient implantées pendant la période soviétique ont fermé », rapporte Arnaud Wasson Simon. Le centre de réhabilitation pour les usagers de drogue et les alcooliques, unique interlocuteur des personnes frappées par le VIH/sida à Narva, s’est retrouvé seul face à une montée extrêmement rapide du nombre de contaminations. « Aujourd’hui, Narva compte environ 1 500 personnes séropositives pour 70 000 habitants. Si l’on considère que le virus touche essentiellement les personnes de 17-25 ans, alors dans cette tranche d’âge une personne sur douze est contaminée, les chiffres sont terrifiants », rapporte Tatiana Magerova, responsable du centre. Son mari et elle se battent pour faire réagir l’Etat. Elle s’indigne : « Il y a deux mois, des fonctionnaires sont venus voir s’il était nécessaire d’installer un centre de soins à Narva, jusqu’à aujourd’hui les personnes séropositives devaient aller jusqu’à la capitale, Tallin, à 220 km, pour se faire soigner. La décision est positive mais nous en attendons toujours la concrétisation ! ». L’Etat a longtemps refusé de regarder la réalité en face, d’une part car l’épidémie touchait les Russes dont le sort préoccupait peu le pouvoir estonien et d’autre part pour faire bonne figure avant son entrée dans l’Union européenne.


Aujourd’hui membres de l’Union élargie, les trois Etats baltes devront répondre de la situation épidémiologique devant leurs collègues européens. De leur côté, les associations sur le terrain espèrent beaucoup des nouveaux partenariats et financements possibles depuis leur entrée dans la communauté européenne. De nombreuses questions restent en suspens : qu’adviendra-t-il notamment des personnes séropositives pour qui demain des soins seront nécessaires ? Cet aspect du problème semble occulté par les Etats. L’épidémie est très jeune et peu de personnes ont à ce jour déclaré la maladie. Or, la charge risque d’être très lourde tant du point de vue financier qu’humain. « J’ai même l’impression que les associations n’ont pas pris la mesure de ce qui les attend en matière d’accès aux soins », souligne Arnaud Wasson Simon.

 

Marianne Langlet

 

(1) Données du Centre de lutte et de prévention contre le VIH/sida de Lituanie au 7 juin 2004.

(2) Report on the HIV/AIDS situation in Lithuania, Integration Projects European Commission, Marija Subatate, Jari Kesaniemi (Finnish AIDS Council), Arnaud WASSON-SIMON (Aides).

(3) Données du Centre de prévention et de lutte contre le VIH/sida de Lettonie.

(4) Idem.

(5) Lancé en 2001 par l’association Aides, le programme « Intégration » est dédié au renforcement des associations dans les nouveaux pays de l’Union européenne.

(6) « Jizn s Geroin, identitchnost, sotsialnoe ottorjenie i rasprostranenie VIH sredi russkojasytchnogo menchinstva v Estonii i Latvii », Paul Downes, LICHR, Tallin, 2003.

(7) Idem.

(8) HIV & AIDS in Estonia, Jury Kalikov (AIDS- Tugikeskus, Estonia) and Arnaud WASSON-SIMON (AIDES, France), Integration Projects European Parliament, Brussels, Belgium, March 18-20, 2004.

(9) Baltic News Service, 19 mars 2003.




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